‹ Les œuvres, augmentées d'un grand nombre de ses compositions nouvelles par ci-devant non imprimées (volume 2)Chapitre 36 sur 68 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Marot rentre à Paris son Dieu Gard à la main. — Bon accueil que lui réserve François I". — Le poète retrouve sa place à la cour. — Le siège de Hesdin. — Maître Clément, avec les souverains de Navarre, va revoir sa \411e natale. — La fin des amours avec Anne. — La Muse de Marot se repose. — Une rencontre inopinée au pont de Saint-Cloud.

EÇUE la dernière accolade, la dernière poignée de main donnée, Marot enfourcha son

roussin et se mit en route pour la capitale du royaume de France. Il dut arriver à Paris dans la deuxième quinzaine de février iSBy et se présenta à la cour son Dieu gard à la main ( i ) . Ses vers respirent l'enthousiasme le plus sincère, sa joie déborde à chaque mot :

Vienne la mort quand bon luy femblera ; Moins que iamais mon cueur en tremblera,

(i) En janvier i537, on croyait à Paris que Marot, en quittant Venise, avait rejoint Calvin à Genève. C'est du moins ce que mandait à son prince, le duc Hercule , leronimo Ferussino, ambassadeur de Ferrare auprès du roi de France.

Le 17 janvier, il écrit en substance : « Marot est à Genève et n'ose pas venir à Paris. »

Le 20 février, il rectifie : « Ma-

rot n'est pas à Genève, mais il est secrètement à Lyon depuis deux mois. »

Finalement, le 8 mars, le vent ayant tourné, Ferussino devient de miel : « Le bon Clément Marot est à la cour, où il paraît bien vu du Roi » {Archives de l'État de Modène : Ambasciatori estensi in Francia. — Ferussino, 1537).

328 Vie de Clément Marot.

Puis que de Dieu ie reçoy cefte grâce De veoir encor de Monfeigneur la face.

Ha, mal parlans, ennemys de vertu, Totallement me difiez defueftu De ce grand bien ; voftre cueur endurcy Ne cogneut oncq ne pitié, ne mercy.

Pourtant auez femblable à vous penfé Le plus doulx Roy qui fut oncq offenfé. C'eft luy, c'eft luy, France, Royne facrée, C'eft luy qui veult que mon œil fe recrée, Comme fouloit, en voftre doulx regard.

(Le Dieu Gard de Marot à la cour.)

On remarquera pourtant une différence entre ce début et les premiers vers de l'épître que Marot adressa au cardinal de Tournon en arrivant à Lyon, alors que le poète s'imaginait que les portes de la France s'ouvraient devant lui sans condition; il était sous le charme de cette « bonté merveilleuse » qui l'avait « de retourner mandé » ; il ne pensait pas un moment que la France pût lui être « périlleuse » puisque le roi avait « commandé » qu'il revînt, puisque ce bien procédait « de sa grâce ».

Maintenant son aventure de Lyon a dissipé ses illusions à cet égard ; il n'est plus question de la France « périlleuse » ou non périlleuse, de la grâce qui lui est faite. Il a, désormais, des raisons pour ne point trop insister sur ce côté délicat de la question; il ne parle que du bonheur de revoir son roi, de revoir la France, sans que rien dans ses paroles ait trait au prix qu'il en coûte. Il y a là une nuance qu'il est impossible de ne point saisir.

Dans les vers qui suivent, Marot a un mot gracieux pour chacun de ses protecteurs qu'il tient, en courtisan délié, à se rendre favorables dès le premier mot :

Dieu gard la royne Alienor d'Auftriche,

D'honneur, de fens & de vertuz tant riche ;

Dieu gard du dard mortifère & hydeux

Les filz du Roy, Dieu nous les gard touts deux;

O que mon cueur eft plein de dueil & d'ire

De ce que plus les troys ie ne puy dire !

Dieu gard leur fœur, la Marguerite pleine

De dons exquis. Ha, Royne Magdeleine,

Vous nous lairrez : bien vous puy, ce me femble,

Dire Dieu gard & adieu tout enfemble.

Vie de Clément Marot. 329

Le départ de la reine Madeleine n'eut lieu que le 1 1 mai suivant. Il fut sans doute différé de jour en jour à cause de la maladie de la fille de François I*"^, atteinte de phtisie. En effet, à peine arrivée dans son nouveau royaume, elle mourut, le 1 1 juillet suivant. Au lendemain du mariage, on se préoccupait sans doute du voyage de la jeune princesse, et son triste état de santé ajoutait encore à l'émotion que causait son départ. Ces vers sont comme un reflet des douloureuses pensées qui dominaient la cour.

Le plus grand souci de Marot était de savoir quel visage on allait lui faire, c'est-à-dire comment il serait reçu par le roi; car il sentait bien que ses anciens compagnons lui feraient le même accueil que ferait le maître. Hâtons-nous de dire que Marot fut bien accueilli par François I". Nous avons là-dessus le témoignage de Dolet qui s'empresse d'envoyer à son ami ses félicitations :

lam fatis afflixit uariis te cafibus atrox

Fortuna : fperare incipe...

Eriget oppressum (ut totus pietatis amans eft,

Et lenitati deditus) Rex Gallus : fpera, iam fpera. Nouit honores,

Opefque uirtuti manu Plena largiri. Tali quid Principe frustra

Nunc ergo fperes uel cupias?

En même temps que les bonnes grâces du roi, Marot retrouvait sa place à la cour. Mais, avec la place, il tenait aux accessoires, aux « appartenances », comme on disait jadis. C'était, certes, un grand point que d'avoir produit bonne impression; un autre point non moins important à éclaircir était la question des gages : après les bonnes paroles du roi, les espèces sonnantes du trésorier. Lorsque Marot alla frapper à cette pone, il eut la douleur de constater que, pendant son absence, son nom avait disparu des rôles. En avait-il été rayé par ordre formel d'en haut ou bien les gens de finances, toujours aux expédients et peut-être aussi toujours en quête de multiplier les profits de leur charge, l'avaient-ils biffé sans autre forme de procédure? Toutes les suppositions sont permises quand nous voyons Jehan Carré, qui avait charge de payer les officiers de la maison royale, poursuivi pour

crime de concussion et de péculat (i). Certain est-il que, quand Marot se présenta pour toucher, il ne figurait plus sur les états et qu'il dut recourir au roi afin d'obtenir sa réintégration :

Tandis que i'eftois par chemin, L'eftat fans moy print fa clofture ; Mais (Sire) un peu de parchemin M'en pourra faire l'ouuerture ; Puis le treforier dit & iure Si du parchemin puys auoir, Qu'il m'en fera par fon fç auoir De l'or : c'eft vne grand pratique Et ne l'ay encore fceu veoir Dans les fourneaux du Magnificque.

(Au Roy.)

La requête fut bien accueillie et ne pouvait pas ne point l'être : en rendant sa place à son poète valet de chambre, François P^ lui rendait forcément ses gages. Mais pour toucher ses arriérés, Marot avait à triompher de la mauvaise volonté des gens de finance. Ainsi que nous l'avons vu faire huit ans plus tôt, alors qu'il s'agissait de la survivance de son père, il mit sa Muse de moitié dans ses démarches.

Nous trouvons en effet écrite à cette date une épître en vers au « général des finances » Prévost, dont les allusions seraient assez obscures si on ne les rattachait aux efforts déployés par Marot en cette circonstance. Sans doute Maître Clément avait prié le « général » Prévost de voir son collègue Prud'homme, le trésorier de l'épargne, pour le prier d'en finir. Entre argentiers, on n'est pas sans avoir des services à se rendre, et la recommandation pouvait être des plus efficaces. Singulier détail, ce Prévost avait été le clerc de Jacques de Beaune, seigneur de Semblançay,

(i) L'histoire de ce Jehan Carré Le roi, indulgent, modéra la res-

est assez curieuse pour lui méri- titution à 100,000 livres tournois

ter une note. Il avait été d'abord et, pour permettre à ce malheu-

trésorier de l'extraordinaire des reux de se refaire, lui donna un

guerres. Un jour, on s'aperçut poste de confiance : il le nomma

que dans cet emploi il avait dé- payeur des officiers domestiques

tourné 257,507 livres tournois. de sa maison.

Vie de Clément Marot. 33 1

dont il avait même épousé une des nièces. Il est pourtant douteux qu'il ait su gré à Marot de ses vers sur le Riche infortuné^ car on prétendait qu'après avoir mis la main dans les malversations de son oncle par alliance, il avait assuré son propre salut en dénonçant le vieillard à Louise de Savoie. Quoi qu'il en soit, le poète avait été bien inspiré en s'adressant à Prévost, puisqu'une missive du financier donnait lieu à cette réponse :

le l'ay receu ton gratieux envoy Trefcher Seigneur, te promettant, en foy D'homme non faind, que leu & regardé L'ay plufieurs foys, & fi fera gardé Tout mon viuant, parmy toutes les chofes Que i'ay au cueur par foubuenir enclofes... Ce tien efcript, certes, fera tefmoing A toufiours mais de l'amytié ouuerte, Laquelle m'as de fi bon cueur offerte...

(A Monsieur le General Preuost.)

Ces vers paraissent indiquer que, par « l'envoy » de Prévost, Marot avait reçu l'assurance qu'il allait enfin toucher cet argent après lequel il courait toujours et qui lui faisait toujours si grande faute. En effet, dans les comptes de la maison du roi (rôles des acquits de l'Épargne), nous découvrons peu après la mention suivante :

A maiftre Jehan Carré, pour paier les gages de Clément Marot, valet de chambre dudid seigr, qui ne fut couché en Teftat desdidz officiers pour ladicle année dernière, n^xL 1. 1. (i).

C'était beaucoup de tenir la somme; mais Marot désirait mieux. Il ne voulait pas être obligé de représenter chaque année même requête; il tenait à ce que sa position fût régularisée, à ce que son nom reprît sa place sur la liste des officiers de la maison du roi. Ce fut dans cette pensée qu'il écrivit l'épigramme suivante :

Si le Roy feul, fans aucun y commettre, Met tout l'eftat de fa maifon à poinél,

(i) Arch. nat., J. 961, cahier II, pièce 38, anne'e 1537.

332 Vie de Clément Marot.

Le cueur me dit que luy qui m'y feit mettre M'y remettra & ne m'oftera poinfl; Crainte d'oubly pourtant au cueur me poind, Combien qu'il ait la mémoire excellente, Et n'ay poind tort, car fi ie perd ce poindl, A Dieu commant le plus beau de ma rente; Or, doncques, foit Sa Maiefté contente De m'y laiffer en mon premier arroy, Soit de fa chambre ou fa loge ou fa tente. Ce m'eft tout un, mais que ie fois au Roy.

(Au Roy, pour esîre remis en son estât.)

Marot ne pouvait pousser plus loin les précautions sans importunité; il dut s'en tenir là pour ne pas indisposer ceux qu'il avait à ménager. Cependant, l'année suivante, il y eut encore un oubli des financiers, comme le constatent les pièces comptables. Marot n'avait point été porté sur les rôles. Mais cette fois les choses s'arrangèrent, semble-t-il, sans dépense de poésie.

Ses gages retrouvés, son titre recouvré, Marot se remit avec entrain à ses devoirs ordinaires de valet de chambre et de poète de cour. Autant pour montrer à son roi qu'il était toujours prêt à lui faire service que pour persuader aux courtisans que le maître le revoyait avec plaisir, le poète se décida à accompagner François I" qui, fidèle à ses habitudes ambulatoires, aussitôt terminées les fêtes du mariage de Madeleine, s'était senti pris du besoin d'aller voir en Picardie comment étaient menées les opérations destinées à repousser les entreprises de l'Empereur. C'est dans les vers mêmes de Marot que nous trouvons la preuve de ce voyage. L'arrivée du roi donna le signal d'un redoublement d'activité de la part de ses troupes. Et pour procurer au monarque ces distractions belliqueuses qui étaient si fort de son goût, ses généraux allèrent mettre le siège devant Hesdin. La ville fut emportée en un tour de main et les troupes royales s'y installèrent sans peine. Mais ce n'était que besogne d'apparat et le plus dur restait à faire, à savoir : s'emparer du château, morceau de résistance, aux remparts épais, à la garnison aguerrie. Le roi était venu dans le courant de mars ; la ville avait été occupée le 22; il fallut encore près d'une quinzaine pour avoir raison de la forteresse. François P""^ en personne, s'activa

Vie de Clément Marot. 333

aux travaux d'approche, désigna l'emplacement de la batterie de brèche. Celle-ci était tellement près des murs à renverser que la « gueulle du canon touchoit jusques au bord du fossé (i) ». La présence du roi excitait les jeunes gentilshommes, « convoiteurs d'honneur et de réputation », à se distinguer. Plusieurs se firent tuer inutilement en se jetant dans la brèche avant qu'elle fût suffisamment ouverte. Des ordres sévères durent être donnés pour réprimer ces imprudences. Tant de lenteurs et de difficultés irritaient l'impatience de François. Et plus à la cour on voyait grandir le désir du souverain de s'emparer de la place, plus l'attention se concentrait anxieusement sur les opérations du siège. Aussi, quand la nouvelle de la prise parvint à la reine, le 14 avril, ce fut au Louvre une explosion de joie générale. La correspondance de Marguerite de Navarre contient une curieuse lettre de félicitations au roi, signée à la fois de cinq princesses : Caterine^ Marguerite^ Marguerite, Marguerite^ Anne (2). C'étaient Catherine de Médicis, Marguerite de France, duchesse de Berry, Marguerite de Navarre et Anne de Pisseleu, duchesse d'Etampes(3). Les expressions les plus lyriques suffisent à peine à la joie immodérée des cinq hautes dames : « Nostre ioye indicible nous oste l'esperit et la force de la main pour vous escripre. » Et encore : « Nous avons esté depuis lundy comme mortes et à ce matin ce porteur nous a ressuscitées d'une si merveilleuse consolacion. » On comprend que Marot ne pouvait laisser se perdre une telle occasion de louanger en vers la gloire et les exploits du roi. Il fit un dizain qu'il accompagna d'une lettre d'envoi à deux dames de la cour, M™= de Bazoges et M''^ du Trezay. Il leur écrit qu'étant loin d'elles (ce qui nous a confirmé dans l'assurance qu'il était au camp de Picardie), il leur envoyait son Feu de joie (4). Le feu de joie du poète, ce sont les vers que lui

(1) Du Bellay, Mémoires, col- ces Marguerite? Génin, malgré

lection Petitot, t. XIX, p. 210. — toute sa sagacité, ne l'a pu dé-

\' oyez aMS?,iCroniqiie du roi Fr an- couvrir. Il écrit en note : « Je

çois 1"", p. 206. ne sais qui est celle-là. »

{2)\oy. Génin, Lettres de Mar- (4) Des feux de joie avaient été

guérite de Navarre, t. II, p. i38. en effet allumés à Amiens en

(3) Quelle était la troisième de l'honneur de cette victoire.

334 Vi^ de Clément Marot.

inspire son enthousiasme. Ces vers avaient échappé aux précédents éditeurs de Marot ; nous avons eu la bonne fortune de les retrouver dans un manuscrit de la bibliothèque de Soissons (i).

Le roi mit garnison dans la ville prise; puis, cédant à ses goûts de voyage, il parcourut quelques-unes des villes de Picardie. Marot pensa qu'il s'était suffisamment acquitté de ses devoirs et revint directement sur Paris.

En cela, il poursuivait un projet qui lui tenait au cœur. Depuis longtemps, il désirait revoir le pays où s'étaient écoulées ses premières années, visiter sa « natale province », pour nous servir de ses propres expressions. Or, son ancienne et chère protectrice la reine de Navarre se disposait précisément à faire, avec son époux, un grand voyage dans le Midi. Marot sollicita la permission d'être de la suite, qu'il obtint facilement. Nos voyageurs se dirigèrent d'abord sur Bordeaux et paraissent avoir visité tour à tour Montde-Marsan, Dax, Nérac. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils se rendirent à Cahors. Au milieu des épreuves de l'âge mûr, lorsque les assauts ont été un peu rudes, l'homme aime à reprendre courage en revoyant les lieux où il a passé une heureuse enfance. A l'occasion de cette visite à Cahors, Marot dédia à sa ville natale une épigramme surtout composée en l'honneur du roi et de la reine de Navarre :

Prenons le cas, Cahors, que tu me doibues Aultant que doibt à fon Maro Mantue, De toy ne veulx finon que tu reçoipues Mon fécond Roy d'vn cueur qui s'efuertue, Et que tu foys plus gaye & mieulx veftue Qu'aux aultres iours : car fon efpoufe humaine Y vient aufli, qui ton Marot t'amaine, Lequel tu as filé, faiél & tyffu :

Ces deux trop plus d'honneur te feront plaine D'entrer en toy, que moy d'en eftre ylTu.

(De l'entrée des roy et royne de Navarre à Cahors.)

(i) Voyez le texte de cette pièce M"" de Bazoges et M"» de Treainsi que VEpistre à deux Da- zay, à notre tome III, p. 592 et moyselles et quelques détails sur suivantes.

Vie de Clément Marot. 335

Cahors était fière de son poète et ne manqua certainement pas de le lui manifester; le roi de la poésie française fut d'autant mieux reçu qu'il se présentait à côté d'un roi et d'une reine authentiques devant cette foule qui a toujours des triomphes et des ovations pour les grands de ce monde.

De Cahors, il fut question de se diriger vers le sud-est de la France. Mais ici se produisit un petit incident assez curieux à noter parce qu'il est bien dans le caractère de Marot. Se trouvant en si bonne compagnie, notre homme aurait failli à toutes ses habitudes s'il n'avait fait naître une occasion de solliciter quelque chose de ses protecteurs. Il y mettait, du reste, un art ingénieux auquel on ne pouvait rien refuser. Au départ, il avait probablement eu soin de s'en tenir à une monture de qualité inférieure; excellent prétexte d'en demander plus tard une autre au roi de Navarre :

Mon fécond Roy, i'ay une haquenée D'affez bon poil, mais vieille comme moy; A tout le moins, longtemps a qu'elle eft née. Dont elle eft foible & fon maiftre en efmoy; La pauvre befte aux fignes que ie voy, Dit qu'à grand'peine ira iufqu'à Narbonne; Si vo»s voulez en donner une bonne Scauez comment Marot l'acceptera?

D'aufli bon cueur comme la fienne il donne Au fin premier qui la demandera.

(Au roy de Navarre.)

Cette combinaison réussit sans aucun doute. Marot obtint sa haquenée et le voyage se poursuivit jusqu'à Narbonne, comme le poète le donne à entendre dans cette épigramme. D'après l'itinéraire que nous venons d'indiquer tel qu'il apparaît par les vers de Marot et par la correspondance de Marguerite, les voyageurs, descendus par Bordeaux, ayant traversé le midi de la France en s'arrêtant à Cahors et Narbonne, durent remonter vers Lyon pour regagner Paris.

Ce fut vers ce temps qu'il composa pour cette Anne mystérieuse, dont il a été parlé plus haut, une épître en

336 Vie de Clément Marot.

vers dont les détails concordent exactement avec les événements que nous venons de relater :

Affez longtemps ya que ie fuys né,

Mais ie n'ay veu paffer encore année

Qui à l'entier fut fi bien fortunée

Que cefte icy, ie entendz en mon endroid :

Car liberté, qui fans caufe & fans droid

M'auoit efté par malings deffendue,

Ce nouuel an par le Roy m'eft rendue;

Ce nouuel an, maulgré mes ennemys,

l'ay eu le bien de reuoir mes amys,

De vifiter ma natale prouince

Et de rentrer en grâce de mon prince.

(Épistre faicte par Marot.)

Il est impossible de fixer la date de cette pièce d'une manière plus précise que ne le fait Marot par l'énumération de ces faits : l'épître fut écrite au milieu ou à la fin de i537, après le voyage à Cahors. Nous n'insisterons pas davantage sur cette passion de Marot. Nous en avons dit tout ce que nous avions à en dire. La belle qu'il encense réunit, comme de juste, toutes les qualités : elle est un abrégé des merveilles des cieux. Marot ne possède pour les lui offrir ni royaume, ni richesses; mais il a toujours un lot d'immortalité à proposer. L'auteur n'eût point été fâché que l'on prît sa marchandise. Mais l'histoire ne se termina pas précisément ainsi qu'il l'aurait désiré. Ce badinage amoureux finit par exaspérer une personne qui avait sans doute des droits sur l'Anne en question et la dame elle-même pria Marot d'en finir avec un jeu qui compromettait son repos. Marot, pour couvrir honorablement sa retraite, rima cette épigramme, dernier mot d'une aventure où le poète s'était jeté avec une fougue qui n'était plus guère de son âge :

Puifque les vers que pour toy ie compole T'ont faid tencer, Anne, ma fœur, m'amye, G'eft bien raifon que ma main fe repofe, Ce que ie fays; ma plume efl endormie; Encre, papier, la main pafle & blesmye, Repofent touts par ton commandement; Mais mon efprit repofer ne peult mye Tant tu me l'as travaillé grandement.

Vie de Clément Marot. SSy

Pardonne doncq à mes vers le tourment Qu'ilz t'ont donné, &, ainfi que ie penfe, Hz te feront viure éternellement :

Demandes-tu plus belle recompenfe?

(A Anne tencée pour Marot.)

C'était, après tout, la meilleure manière d'en finir. Le poète n'avait donné que des promesses d'immortalité; la dame n'avait (semble-t-il) accordé aucune faveur. Les deux parties se quittaient sans réciproquement rien se devoir.

Plusieurs mois s'écoulent et Marot ne manifeste sa présence à la cour par aucune de ces œuvres légères comme il lui arrivait d'en composer à ses heures d'abandon. Quel était donc, à ce moment, l'emploi du temps de Marot? Se repliait-il sur lui-même ? Avait-il déserté tout travail? Nous ne le pensons pas. Sa Muse était silencieuse, mais elle n'était point oisive. Marot avait autrefois commencé la traduction des Métamorphoses d'Ovide^ genre de littérature pour lequel le roi avait un goût prononcé. Aussi bien la mythologie, à cette époque, fournissait presque tous les sujets qui se déroulaient en tapisseries sur les murs, pour la plus grande délectation des yeux. De même, un livre des Métamorphoses offrait aux imaginations une jouissance semblable en leur présentant, sous une autre forme, une série analogue de tableaux. Il est possible que Marot, désireux de plaire au roi, se soit attelé à la traduction du second livre des Métamorphoses. C'est en ce sens que l'on pourrait interpréter ces vers de son Épistre au général Prévost :

Et fur ce poind voy ma lettre ployer.

Pour me remettre aux chofes ordonnées Que, pour t'efcrire, avoye abandonnées.

Marot avait un autre motif pour se renfermer dans le travail et la solitude. C'était plus que jamais, pour lui, le cas d'observer ces règles de prudence qu'il s'était tracées en Italie. Charles de Saint-Marthe, dans ses poésies, rend témoignage de cette réserve calculée de Marot :

Clément Marot parla le temps pafle

Fort librement quand il le pouuoit faire. Et maintenant, le tout bien compafle, Se taift aufly quand luy conuient fe taire. A voftre auis efle petit affaire Que retenir & lafcher fon langaige, En f'applicquant au plus commun ufaige, En attendant (par un très prudent foing) L'heure & le temps? O Clément Marot faige, Qui fçait parler & fe taire au befoing (i).

Il n'y avait rien de trop dans cette exagération de prudence. La vigilance du poète était tout à fait de saison, car le ciel était encore à l'orage et ne présageait rien de bon pour les malheureux sur lesquels planait le moindre soupçon d'hérésie. Marot lui-même, et il le sentait bien, malgré son abjuration, malgré le bon accueil du roi, n'était pas à l'abri de ces forcenés qui, faute de mieux, s'étaient contentés de déchirer sa réputation à belles dents. Voici du reste qui prouvera que les dispositions à l'égard de Marot n'étaient point des meilleures et qu'on le regardait plus que jamais d'un mauvais œil. Des poursuites ayant été dirigées contre un pauvre libraire nommé Jehan Morin (tous les libraires alors étaient suspects), les gens du Châtelet ne manquèrent pas de noter que, dans la perquisition faite à sa boutique, « l'on avoit trouvé plusieurs folz et erronés livres venant d'Allemagne, mesme de Clément Marot, que l'on vouloit faire imprimer (2) ». Marot, qui sentait le danger tout autour de lui, avait donc bien raison de garder un silence avisé. Et comme, en cas d'aventures, une puissante protection lui devenait indispensable, il ne s'éloignait guère de la reine de Navarre, sentant, tout près d'elle, qu'une main tutélaire serait plus à portée de s'étendre sur lui si ses ennemis cherchaient à lui susciter encore quelque affaire.

Le roi de Navarre, comme beaucoup de ses compagnons d'armes, avait rapporté des guerres d'Italie une prédisposition à la fièvre. Le séjour de Paris ne lui était pas bon.

(i) La Poésie française de Char- (2) Bibl. du Louvre (incendiée). les de Saincte-Marthe, divisée en Coll. 21, Rondonneau, matiètrois Hures, Lyon, 1540, p. 19. res AD, III, 20.

Vie de Clément Marot. SSg

Au retour du Midi, Marguerite lui avait cherché à la campagne un air plus pur. Elle s'était fixée au pont de Saint- Cloud, dans une propriété que lui avait obligeamment prêtée l'évêque de Paris. La distance du Louvre à Saint- Cloud n'est pas bien grande. La Reine de Navarre recevait force visites. Marot était parmi les plus assidus, et Marguerite qui avait besoin de distractions, à cause du souci que lui causait la santé de son mari, se plaisait dans ces conversations avec son ancien secrétaire et poète favori. Mais la porte ouverte aux amis nç pouvait être fermée à tous les importuns. Or, il arriva qu'un jour, dans les appartements de la reine, en présence même de sa protectrice, Marot se retrouva face à face avec ce François Sagon qu'il n'avait point revu après leur querelle dans le parc d'Alençon. Cette rencontre des deux hommes raviva au fond de leur cœur toutes les haines passées.

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