‹ Les œuvres, augmentées d'un grand nombre de ses compositions nouvelles par ci-devant non imprimées (volume 2)Chapitre 37 sur 68 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

La grande querelle littéraire de Sagon et de Marot. — Le Coup d'Essay et la riposte de Charles Fontaines pour Marot. — Les adversaires se rencontrent au pont de Saint-Cloud : reprise des hostilités. — Deux camps se forment qui font assaut de libelles et d'injures. — L'intervention de l'abbé des Couards.

EPUIS le jour de cette dispute qui avait failli avoir une issue sanglante, nous avons quelque peu négligé l'adversaire de Marot. Avant de conter en détail l'incident qui se produisit chez la reine de Navarre, il n'est pas hors de propos de rappeler quelques-uns de ses faits et gestes qui ont trait à la vie de notre poète, de dévoiler les machinations auxquelles, sous couleur de servir l'Église, se livra le personnage pour assouvir sa rancune de rimeur jaloux.

On se souvient que, dans le parc d'Alençon, le champ de bataille était resté à Marot, agitant son poignard, tandis que son adversaire se dissimulait dans l'épaisseur des fourrés. On se rappelle aussi comment, quelques jours plus tard, le poète, marqué pour le supplice sur une liste de proscription, fut obligé de fuir à l'étranger. Au milieu des agitations de sa vie errante, le dernier des soucis de Maître Clément avait été Sagon. Mais Sagon, dans la rage de sa défaite, avait juré de se venger, et nous allons voir qu'il était tenace en ses desseins.

Marot, de temps en temps, entendait bien parler à Ferrare de ces intrigues et menées. Il décochait alors contre son détracteur une de ses épithètes les mieux aigui-

Vie de Clément Marot. 341

sées, jugeant que c'était plus qu'il ne méritait, et ne pensait plus à lui. Sagon, par contre, ne perdait pas un instant de vue le but à atteindre; Marot lui avait causé une trop grande frayeur en lui montrant la mort de près; il voulait avoir la peau de Marot; mais il savait qu'il serait dangereux d'aller la chercher lui-même et il avisait aux moyens de se décharger de ce soin sur le bourreau.

Marot, aussitôt après son arrivée à Ferrare, avait envoyé au roi cette épître apologétique dont nous avons parlé, où, pour se disculper, il prenait à partie gens de justice et docteurs de Sorbonne et où il finissait en traitant la France d'ingrate et même d'ingratissime pour l'avoir exilé. Presque en même temps, son Epistre aux deux sœurs, dont quelques copies manuscrites arrivaient jusqu'à Paris, était tout à la fois un réquisitoire contre les persécuteurs catholiques et un panégyrique de la religion réformée. En lisant ces deux pièces, Sagon s'était senti plein d'indignation, de cette indignation des âmes dévotes qui travaillent uniquement pourle bien de l'Église, avec lequel elles mêlent si bien leurs intérêts qu'elles finissent par ne plus distinguer la différence. Marot avait commis un outrage double à l'orthodoxie ; il fallait une expiation. Cette pensée, qui hantait jour et nuit Sagon, qui montait en croupe derrière lui dans ses voyages, qui le harcelait, allait faire jaillir de son cerveau une inexorable réfutation des coupables doctrines de Marot. Sagon nous conte lui-même, avec une modestie doublée de suflSsance, les incidents de cet enfantement poétique. C'est à Paris qu'il avait eu connaissance des vers de Marot, mais bientôt ses occupations l'ayant appelé hors de 4a capitale, il se remit en route :

Laiflant Paris pour une aultre befongne, Je m'en allay à Digeon, en Bourgongne, Après la court...

(Deffense de Sagon contre Clément Marot.)

Sagon voyageait seul et il était « ennuyé de l'esprit ». Chaque fois qu'il était ennuyé, il pensait à Marot :

Lors pour venger de iustice l'iniure, le te promedz Marot & ie te iure Qu'incontinent mon efprit apreftay Et par trois iours tant de fois m'areftay

342 Vie de Clément Marot.

Que chafcun iour aiant cent lignes faiéles Vey ta reponce efcripte en mes tablettes Et croy qu'auant eftre à Digeon rendu Fut de par moy ton efcript refpondu.

Rien au monde de plus admirable que cette puissance d'inspiration, si ce n'est, peut-être, l'ingénuité avec laquelle Sagon se plaît à la proclamer. Cent vers à la journée! Et à cheval ! La foi seule pouvait donner la force d'accomplir un pareil travail. Par égard pour la vérité, Sagon s'empresse toutefois de reconnaître qu'ayant exécuté ce prodige « par cueur », sans voir le texte même de Marot, ainsi qu'il aurait dû, il a pu lui arriver « de vaguer par cy et par là ». Mais ce sont vétilles en présence de la grandeur du résultat. Dieu avait mis six jours pour créer le monde, il n'en fallut que trois à Sagon pour terminer le Coup d'essay. Car c'était le Coup d'essay qui venait de voir le jour.

Sagon ne rejoignit le roi qu'à Lyon, et ce fut là qu'il lui fit hommage de son œuvre nouvelle :

Vray eft qu'un iour (quantième ie ne scay) le luy feis don d'vn petit coup d'eflay Où ta refponce auoit place première, Et du depuis ie l'ay mis en lumière (i).

(i) Deux éditions du Coup d'es- barbarisme qui est plutôt une say se succédèrent, paraît-il, as- faute de l'imprimeur (l'e et Vr sez rapidement. La première fut intervertis par mégarde). Sagon très peu soignée et parut sur ce eut soin de la corriger dans l'édipapier grossier qu'on est convenu tion suivante qui, au dire du d'appeler « papier à chandelle ». même contemporain, fut beau- Voici ce qu'en dit un contempo- coup plus correcte :

La féconde eft fi digne & necte Quant à l'impreflion première Qu'elle eft bien due il tel poète.

Que Rouen nous mit en lumière, Elle eft fi laide & fi obfcure g^ pQ^j. qu'on ne se méprenne

Que de la lire on n'en a cure. . ^ • .. ^- • •

^ pomt sur son mtention ironique.

Quel joyau pour un bibliophile l'auteur continue :

qu'un exemplaire de cette édition,

s'ils n'ont pas tous été détruits, A brief parler l'impreffion

"^ , • , 1 ^ En vault très bien 1 invention.

ce qui est fort a cramdre! On y

retrouverait probablementle bar- [Épistre responsive au Rabais

barisme que Marot reproche à de Sagon [Œuvres de Marot,

Sagon : édition de Lenglet du Fresnoy,

Ce villain mot de concluer, t. VI, p. 1 19].)

LE COVP DES:

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