‹ Les œuvres, augmentées d'un grand nombre de ses compositions nouvelles par ci-devant non imprimées (volume 2)Chapitre 39 sur 68 · DE MAROT CONTRE · texte numérisé non relu

DE MAROT CONTRE

CiunCommento.

Frippelippes.

ïgouin*

On les vend a Paris en la Rue fainA Ucqnes près faina Beaoift , en la bouticque de lehan Monn, près les troys Couronn£s dargent.

iM7

ment) marche droit à ses adversaires. Ses premiers coups sont naturellement pour Sagon qui fut l'artisan de toutes ces intrigues et tenta de le faire monter au bûcher. Il le traite avec un suprême dédain :

L'vn eft vn vieux refueur normand, Si goulu, friand & gourmand De la peau du paoure latin Qui l'efcorche comme vn maftin.

L'autre adversaire avec lequel Marot a un compte à régler, c'est Huet ou la Huetterie qui s'était mis en tête de le supplanter dans ses fonctions de valet de chambre du roi, un point sur lequel Maître Clément n'entendait point raison, car sa place était son gagne-pain. Aussi faut-il voir la rudesse de l'attaque contre ce personnage « de sotte grâce » :

Lequel voulut voler la place De l'abfent, mais le demandeur Eut affaire à vn entendeur...

O le Huet en bel arroy Pour entrer en chambre de royl

Voilà donc la bataille engagée, et Marot fait pleuvoir les horions drus et serrés. Nous faisons grâce au lecteur des épithètes; elles ne prouvent rten, et, bien que Marot en emploie déjà quelques-unes qui ne sont point d'une exquise délicatesse, il allait vite être dépassé dans cet assaut d'injures à bout portant. Pour l'instant, c'est surtout à l'amour-propre et à la vanité de Sagon que Marot cherche à faire les plus profondes blessures. Sagon avait de grandes prétentions poétiques. Frippelippes est impitoyable. Non seulement il dénie au Sagouin tout talent, mais encore il insinue que si quelques-uns de ses vers sont moins mauvais que les autres, c'est qu'ils ont été retouchés par Marot :

Vrayement il me vient soubuenir Qu'vn iour vers luy te vey venir.

Pour vn chant royal luy monftrer Et le prias de l'accouftrer, j. 23

354 VÎG de Clément Marot.

Car il ne valloit pas un œuf :

Quant il l'eut refaidl tout de neuf, A Rouen en gaignas (paoure homme) D'argent quelcque petite fomme Qui bien à propos te suruint Pour la vérole qui te vint.

Quelle aménité dans ce dernier vers! Mais aussi quel sanglant outrage pour Sagon, qui prétendait que les rimes jaillissaient de son cerveau comme de la fontaine de Castalie, que d'insinuer que ses vers ne pouvaient se tenir sur leurs pieds qu'à la condition de subir de Marot un indispensable traitement. Parmi les autres griefs que Frippelippes relève contre Sagon, un de ceux qui tenaient le plus au cœur de Marot, un de ceux du moins sur lequel ses disciples vont fréquemment revenir, est le titre donné par Sagon à son recueil de vers : le Coup d'essay. Ce titre ne lui appartient pas, il ne peut même pas se vanter de l'avoir inventé, car dans son embarras de trouver un nom à ses méchants vers, il est allé chercher ce nom dans une préface de Marot :

Doncq ne soys glorieux ne rogue, Car tu le grippas au prologue De l'Adolefcence à mon maiftre Et qu'on life à dextre, ou seneftre, On trouuera (bieji ie le fçay) Ce petit mot de coup d'eflay (i).

Frippelippes relève ensuite, sans en omettre une seule, toutes les bévues commises par Sagon, toutes les sottises débitées par lui et, pour mieux s'en moquer, il a Tair de lui faire grâce d'un certain nombre :

le laifle vn tas d'yurongneries Qui font en tes rythmafleries,

(i) Sagon n'avait point de ces certain Parmentier, poète diep-

scrupules littéraires qui respec- pois, plusieurs fois lauréat du

tent le bien d'autrui; il vivait Puy de la conception de Rouen,

volontiers sur le commun. A la lequel avait pris pour devise :

suite de la première édition du « Velà de quoy. » Sagon trouva

Miroir de l'âme pécheresse, de la la devise de son goût et, dans sa

reine de Navarre, imprimée en querelle avec Marot, il se l'ap-

i53i,se trouvent les poésies d'un propria sans façon.

Vie de Clément Marot. 355

Comme de tes quatre raifons, Aufli fortes que quatre oyfons...

Mais il ne suffit pas à Marot d'avoir étalé au grand jour la déloyauté de ses adversaires et de les avoir couverts de ridicule en raillant leur maladresse. Il veut achever de les déshonorer en montrant au public que leur mobile a été la cupidité et qu'ils avaient débattu d'avance le salaire de leurs turpitudes. Marot accuse Sagon d'avoir été poussé à entreprendre la vilaine besogne dont il s'est chargé par son maître Félix de Brie, abbé de Saint-Evroult, après en avoir fixé le prix, car, dit-il, ce personnage

Te feit exprès commandement De t'en aller mettre en befongne Pour compofer ton coup d'yurongne :

Ce que luy accordas, pourveu Qu'en après tu ferois pourveu De la cure de Soligny...

Enfin, comme couronnement à toutes ces gentillesses, Frippelippes termine en traitant Sagon de « veau » et « d'asne mort escorché ».

Marot avait donné le signal de la bataille. Une foule de poètes minuscules qui n'avaient aucune chance d'arriver par eux-mêmes à la renommée s'imaginèrent qu'en attachant leur nom à celui du poète à la mode ils seraient portés de force à la postérité. Tels une nuée de moucherons qui, se jouant dans un rayon de soleil, s'imagineraient qu'ils empruntent à l'astre du jour ses teintes brillantes.

Le premier qui se jeta dans la mêlée fut l'auteur de la pièce intitulée : La grande Généalogie de Frippelippes, et signée : « Ung jeune poète champestre. » Ce nouveau champion, avant de livrer son nom au public, voulait évidemment se rendre compte de l'effet que produiraient ses vers. Dès leur apparition, ils soulevèrent une réprobation quasi-générale :

La refponfe eH très bien garnie D'ordure & toute vilenie,

356 Vie de Clément Marot.

Si que fa grande infameté En a fans nombre degoufté.

(Epistre à Marot, à Sagon et à La Huetterie.)

Aussi l'auteur jugea prudent de rester caché sous le voile de l'anonyme. Quelques-uns ont voulu reconnaître Charles de la Huetterie. Nous pensons que ce combattant aux armes peu courtoises était plutôt Mathieu de Vaucelles, imprimeur et libraire au Mans, où il devait se trouver en relations fréquentes avec Sagon, car on se souvient que cette ville était le quartier général du secrétaire de l'abbé de Saint-Evroult. Mathieu de Vaucelles se sentait des démangeaisons poétiques; il avait déjà donné l'essor à quelques petites compositions de son cru qui n'avaient pas volé bien loin; peut-être en se mêlant à cette querelle était-ce un moyen de forcer l'attention. Et voilà pourquoi le Manceau commit la faute d'écrire La grande Généalogie de Frippelippes.

L'auteur y conte comment il avait d'abord vainement demandé les origines de Frippelippes aux grands écrivains de l'antiquité, à Tite-Live, à Plutarque, à Thucydide, à tous ceux dont se glorifie Calliope, jusqu'au moment où il eut, comme par une illumination subite, l'idée de s'adresser à Perceforest, à Huon de Bordeaux, à Merlin, à Pantagruel. Après ce préambule, aussi long que prétentieux, nous arrivons à la généalogie proprement dite. Pour éviter de choquer les lecteurs les moins chastes par l'analyse d'un badinage qui se tient en équilibre entre l'ineptie et l'obcénité, nous résumerons rapidement cette débauche poétique : Frion engendra Friet; Friet engendra Friollet; Friollet engendra Fricquet; Fricquet engendra Fricquot; Fricquôt engendra Fricquelimique; Fricquelimique engendra Friant; Friant engendra Fripperie, Fripperie engendra Frippon :

Frippon vefcut tant qu'il deuint viellart Et fi m'apprint fors à manger du lard En quarefme...

Frippon engendra Frippet; Frippet engendra Fripponier; Fripponier engendra Frippier; Frippier engendra

LAGRAN.

DE GENEALOGIE DEFRIP.

P E L I P P E S, Côpofcp par vng ifune Pocte chapeftre.Auecques vue Epiftrc adreffant le tout â Fran coysSagon.

On les vend au mont fainâ Hyhirç.,pr€sle collège de Reims,au Phœnix.

358 Vie de Clément Marot.

Frippetrippes. Pour donner une idée du ton de cette polémique, nous citerons seulement les vers relatifs à la procréation du dernier rejeton de cette illustre famille. Nous en étions restés à Frippetrippes :

Or, ce dernier, quand il fortit de paige, Luy ennuyant qu'il n'eftoit en mefnaige, Il cheuaucha fa tante Frippemerde, Laquelle auoit toufiours au cul la merde, Et d'elle vint le craind & redoubté Frippelippes...

La seule chose qui nous intéresse dans cette pièce, qui, avec la prétention d'être pantagruélique, est simplement malpropre, c'est qu'elle nous guide pour l'ordre chronologique à établir au milieu de tout le fatras de libelles qui vont se succéder et s'entrecroiser à partir de ce moment. Comme son titre l'indique, la Généalogie vient tout naturellement après la sortie de Frippelippes contre Sagon et la Huetterie. Mais en même temps elle annonce l'intervention prochaine de Sagon, ou plutôt de son page, et c'est précisément le motif que donne l'auteur pour s'arrêter en si belle voie de badinage :

le n'en dy plus, car on didl que Sagon

Defcript fa vie & la med à fac, on

La voirra bien, c'eft fon paige, ie mentz...

Nous sommes prévenus : il se prépare une machine de guerre fabriquée par les mains d'un habile ouvrier, qui sera peut-être Sagon, peut-être son page, suivant les besoins de la guerre. En tous cas, l'annonce est faite et la curiosité publique peut se préparer au scandale.

Après le « poète champêtre », ce fut au tour de la Huetterie d'entrer en scène. Dans la pièce publiée sous le nom du valet de Marot, plusieurs traits visaient la Huetterie. Celui-ci n'avait point, faut-il croire, l'esprit très prompt à la riposte ; il avait besoin de laisser à l'inspiration le temps

Vie de Clément Marot. 359

de venir. Il en prit à son aise, comme nous l'apprend un des nombreux témoins qui se mêlèrent à la querelle :

L'autre moins ord, mais peu modefte, Se vient aufli rompre la telle, Et tant fait fon efcript refondre Qu'il eft plus d'vn mois à refpondre (i).

Après avoir mis pendant trente jours son esprit à la torture, La Huetterie accoucha enfin de son « improvisation » et mit au jour une pièce intitulée : Responce à Marot ^ dict Frippelippes^ et à son maistre Clément. Sur la première page, une gravure en bois représente un gros chat désigné sous le nom de Mitouart-le-Gris, lequel se dresse sur ses pattes de derrière, tout prêt à escrimer des griffes contre un rat dépouillé de sa peau et en arrêt devant un morceau de lard. Comme l'auteur du dessin s'est défié de l'intelligence du lecteur, pour mieux faire goûter le sel de sa plaisanterie au-dessus du rat si mal accommodé il a placé cette légende : « Rat pelle. » C'est une allusion à la calvitie de Marot d'une part; d'autre part, un calembour sur son « rappel » d'exil, car rat pelle se prononce rappelé.

Dès le début de l'œuvre, La Huetterie exécute un autre jeu de mots d'une gaîté funèbre sur le nom de Marot. Parlant de son retour en France, il y est (dit-il) rentré

Combien que fon furnom tovu-né Soit : à mort...

C'est toujours la même idée fixe chez les adversaires de Marot. Ils ne se contentent pas de lui avoir infligé l'exil, leur ambition eût été de l'envoyer au supplice. La Huetterie, en particulier, convoitait depuis longtemps la place de Marot. La mort du titulaire eût mieux fait son affaire; mais, faute de mieux, il s'était contenté de l'exil du poète pour quémander son emploi à la cour. La Huetterie avoue

(i) Épistre à Marot, à Sagon et à la Huetterie,

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