‹ Les œuvres, augmentées d'un grand nombre de ses compositions nouvelles par ci-devant non imprimées (volume 2)Chapitre 40 sur 68 · J- RESPONCE A · texte numérisé non relu

J- RESPONCE A

MAROT, DI C T FRIPElippes, & a fonMaiftre Clément.

hditouan le gris.

Mus cauer ire au lart , quâdo videt mitouart.

On les vend a Paris en la rue fain^ IzC"

qnes,deuarir lefcu de Bafle, par

lehan Luquet.

ingénuement sa démarche et même il l'excuse à sa manière :

Luy, du renom d'aultruy goulu, A efté mal que i'ay voulu Sa place au bon roy demander.

Il ne me fçauroit gourmander; S'il y a faulte de ma part, Croyez que de luy elle part ; Car fi fcandalifé ne feuffe Ta place demandé ie n'eufle...

Aveu précieux à recueillir. Et que de gens seraient prêts à se scandaliser pour si petit motif et à si grand profit ! La vérité est que La Huetterie tournait depuis quelque temps autour de la place de Marot. Quand ce dernier rentra d'exil, La Huetterie venait justement de débuter dans le métier de poète de cour en rimant : Le Concile des Dieux sur les très heureuses et magnifiques noces du roi d'Ecosse et la princesse Magdelaine. Il espérait ainsi se pousser au Louvre et supplanter l'exilé. L'événement trompa ses espérances. Et c'est pourquoi, dans le passage plus haut cité, il tente de justifier sa conduite. Du reste, l'attaque est faible sur toute la ligne. La Huetterie ne trouve pas le défaut de la cuirasse, et il s'épuise en impuissantes banalités. Successivement il reproche à Marot de ne point faire honneur à Cahors, d'être à couteau tiré avec tout Paris, d'avoir été fouetté à la cour de Ferrare et de se montrer ingrat envers le pape

Qui a ouuert la forte trappe Du chemin de grâce françoife.

Le tout est entremêlé de plaisanteries équivoques et d'injures telles que « corneille », « chenille », « rat pelle », « Marrault ».

Les amis de Maître Clément ne pouvaient plus longtemps laisser leur chef exposé à ces attaques sans accourir à son aide et rendre coup pour coup. Marot, voyant que, dans l'autre camp, les lieutenants seuls étaient entrés en ligne, laissa à ses disciples le soin de la riposte. Ce fut Charles Fontaines, le même que nous avons vu précédem-

362 Vie de Clément Marot.

ment signer la réponse au Coup d^essay de Sagon, qui, en cette occurrence, engagea le feu. Il composa une Response à Charles Hiiet^ dict Hueterie, qui feit du Mytouart-le- Gris^ par C. de la Fontaines^ sur le titre de laquelle on voyait représentés une truie filant et un âne Jouant du rebec; comme explication, ces vers :

Quant à part moy ie regarde le ftille De ce Sagon, grand afnier maigre & fec, Il me fouuient d'vne truie qui file Ou d'vn afnon qui ioue du rebec, Tant luy fied bien à iafer de fon bec.

Charles Fontaines débute par contester à La Huetterie tout mérite poétique. C'était d'ailleurs un reproche que la plupart des figurants de ce combat épique pouvaient se renvoyer mutuellement sans entorse à la vérité. Il relève toutes les fautes de goût et de prosodie que son adversaire a pu commettre. La Huetterie, entre autres gentillesses, avait fabriqué avec le nom de Marot (sans parler de : A mort] un anagramme qui était l'expression de ses intentions bienveillantes. De « Clément Marot » il avait formé « clame tourment ». Charles Fontaines le raille sur cette invention malheureuse :

Mais qu'efle que Clame-tourment Qu'en ta refponfe tu nous medz?

le penfe qu'on ne veit jamais Nom renverfé de telle forte...

Et, pour couper au plus court, il résume en quatre vers ce qu'il convient de penser de celte espèce de poésie; impossible d'exprimer plus brièvement jugement mieux justifié :

Or, pour defchiffrer en brief ftille

Toute ta refponfe inutille,

Au lieu d'epiftre, tu as faid

Un coq-à-l'afne contrefait...

Enfin, Charles Fontaines démontre à La Huetterie qu'il eut le plus grand tort de se mesurer avec Marot, alors que tout le monde s'accorde à reconnaître

Qu'il n'y eut poète puys cent ans Plus nayf quant à noftre langue.

îkuRESPONSE A CHARLES

HVET, DICT HVETERIE,

Q,VI rEIT DV Mt».

touartleGrySjparC delà fontaine.

Remonftrance

a fagon, a la Ku

teric,&:auPoe

te Camncftre,

Dar maiftre da

lice Locct,Pa

mancKoys.

C4f On la vend au mont fainA Hylaircjdcuant le Col* lege de Reims.

Vie de Clément Marot. 365

Sans plus attendre, que La Huetterie coure vers ce grand homme

Crier mercy à deux genoux.

Mais ce conseil d'humilité n'est mis là par Fontaines que pour avoir le prétexte de se reprendre :

Non ne cours pas : va bellement, le fcay que tu es tellement Hypothecqué de corps & Ïambes Que, quand un grand pas tu eniambes, La verdie qui te dégoutte Te faid foubdain venir la goutte...

Tu prins ce mal en Normandie A vne poure chambrière...

Nous avons déjà entendu Frippelippes porter la même accusation contre Sagon. C'était un mal que l'on se plaisait à mettre sur le tapis. Cependant, outre qu'il eût été plus charitable de n'en point parler, car ceux qui en souffraient n'étaient point maîtres de se corriger de ce défaut, ce n'était guère, semble-t-il, à Marot ni aux amis de Marot parlant en son nom d'adresser aux autres de tels reproches. Rappelons, à ce sujet, les aveux du « capitaine Bourgeon » à M. de la Rocque et passons (i,.

Aux côtés de Charles Fontaines, un autre disciple de Marot venait de descendre en lice. C'était Claude Colet, qui, par une singulière fantaisie, avait tourné son nom à l'envers pour le rendre méconnaissable. Il faisait paraître Remonsîrance à Sagon ^ à la Huterie et au poète Campestre, par maistre Daluce Locet, Pamanchoys (lisez : Claude Colet, Champenois). Le mobile intéressé qui a poussé Sagon, dit-il, n'a trompé personne, et le roy ne s'y est point laissé prendre :

Quand luy donnas ton ioly coup d'eflay Pour impetrer de luy que, par fa grâce, Son plaifir fuft de t'ottroyer la place Qu'auoit Marot pour alors hors de France, Lors le bon Roy n'y eut foy ni créance

(i) Voyez ci-dessus, p. 35 et 5o.

Et reprouua tout ton dire & efcripre, Penfant très bien que par rancune ou ire Ou par enuie auois tant defgorgé, Mal de Marot qui eftoit deflogé.

Le seul profit que Sagon tirera de tout le beau travail auquel il s'est livré, sera la ruine de son imprimeur :

Car par ton liure a perdu le crédit, Et par ainsi fauldra que le paoure homme Perde d'argent par toy bien groffe fomme Qu'il advança...

Quant aux acolytes de Sagon, Claude Colet règle leur compte en un tour de main. En ce qui concerne les « escriptz » de la Huetterie, « tant sottement pourtraitz », voici à quel usage il les réserve :

Hz ne font bons qu'à porter aux retraiélz Ou pour donner à vn apothicaire, Pour quant vouldroit donner quelque cliftère, Torcher le cul, puifqu'il fault qu'on le die, A la perfonne allant en maladie.

En ce qui concerne le « poète champestre », c'est à peine si Claude daigne s'arrêter un instant sur son cas,

Tant fon efcript eft fale, ord & infâme.

Tous les gens de bon goût durent trouver que l'auteur de la Généalogie de Frippelippes était accommodé suivant ses mérites. Du reste, depuis que la lutte était engagée avec cette fureur, le parti de Marot faisait chaque Jour de nouvelles recrues. Nous avons à citer encore parmi les pièces qui surgirent à cette époque une longue tirade intitulée : Apologie de Maistre Nicole Glotelet, de Victry en Partons, pour Clément Marot contre le Coup d'essay, qui paraît constituer à peu près tout le bagage poétique de l'auteur. Dans deux vers liminaires, il coiffe Sagon de deux épithètes qui semblent avoir été fort pénibles à l'auteur du Coup d'essay; il le traite de cévite

et de mathelineur. A première vue, pour un profane, il ne paraît y avoir là rien de bien terrible. Mais, pour les savants au courant de la science étymologique, ces deux termes, issus du grec, distillent l'injure la plus mortelle. Glotelet, du reste, après avoir inventé ces deux injures, vit sa veine épuisée. Son apologie comprend près de six cents vers : ce sont toujours les mêmes redites sur l'outrecuidance de Sagon qui osa se mesurer avec « le gentil et plaisant poète » Marot. Notons pourtant le tour assez ingénieux par lequel il raille Sagon d'avoir forgé contre Marot, réfugié à Ferrare, une arme avec laquelle il prétendait l'atteindre à si longue distance :

... O très grande uaillance,

Qui trois cents lieues veult perfer d'vne lance.

Depuis Paris iufqu'au fond d'Italie!...

Puis reviennent les mêmes reproches au sujet de la cupidité de Sagon. Si les intrigues de la Huetterie avaient pour objet de dépouiller Marot de sa place de valet de chambre, Sagon n'entendait point sortir de cette aventure les poches vides. Et Glotelet rattache l'hommage du Coup d'essay à une arrière-pensée de gratification :

Tu penfois bien, pour auoir faicl cette offre, Tirer du roy d'argent quelque plein coffre, Luy prefentant l'iniurieufe epiftre Qu'as dérobé, à tout le moins le tittre...

Mais on était dans l'attente du grand coup qui avait été annoncé par l'auteur de la Généalogie de Frippelippes et que devait frapper Sagon. En général habile, celui-ci attendait le moment le plus propice pour produire un plus grand effet. Enfin, parut Le Rabais du caquet de Fripelippes et de Marot^ dict rat pelé, adictione avec le comment. Faict par Mathieu de Boutigni^ T^S^ ^^ Maistre Françoys de Sagon., secrétaire de labbe de sainct Eburoult. A la première page s'étalait une composition transparente. Dans le coin de gauche, une tète de zéphyr bouffi, sortant d'une collerette de nuages, lance

tout son souffle sur un malheureux animal qui n'ose ni avancer ni reculer. Le dessinateur a voulu faire un rat ; on reconnaîtrait presque cet animal à sa longue queue si l'on n'avait l'aide d'une légende ainsi rédigée : M. Rat pelé^ qui peut se lire indifféremment : Marot rappelé ou Monsieur Rat pelé. En face du petit animal se dresse un monstre de fantaisie à figure d'homme et à queue héraldique qui barre le passage. Pour que le public n'en ignore, on a pris soin d'inscrire son nom : Sagouin^ au-dessus de sa tête. Dans la partie inférieure de la gravure, se passe une autre scène. A gauche, un pauvre diable n'ayant que sa chemise, des brayes effilochées et des souliers qui ne lui tiennent plus aux pieds, reste en équilibre, un genou en terre, dans la posture d'un suppliant, en face d'un autre personnage assis sur une pierre, lequel n'a pas l'air plus fortuné, car ses vêtements sont percés au coude. A côté est une écuelle, celle probablement avec laquelle il va partout

Chercher fa difnée ou fouppée.

Crainte que le lecteur s'y méprenne, l'auteur a pris soin de désigner le premier personnage par le nom de Marrault, le second par celui de Frippelippes, le valet d'emprunt. Entre eux deux est placé un gros livre auquel, intention malicieuse, on a donné la forme d'un carré de lard.

Avant l'apparition de ce libelle, les amis de Sagon l'avaient proclamé à grand fracas. L'auteur de la Généalogie de Frippelippes en avait fait l'annonce, ainsi que nous l'avons mentionné plus haut. Sagon y mit le soin et le temps voulus pour qu'il fût plein de fiel et produisît tout le mal qu'on en espérait.

Mais Sagon n'avait pas seulement la prétention d'être un poète de premier ordre, il voulait encore persuader aux gens que, par un jeu spontané des forces de la nature, il faisait des vers ainsi que les pommiers font des pommes; encore les pommiers mettent-ils un an pour ce travail, tandis que chez Sagon l'éclosion du vers était, paraît-il, instantanée. Le Rabais ne compte pas moins de sept cents vers. Or,

T%^ Kt rabats Du

caquet bc^npefippeeet heO^atotbict 3Raf pefe a8if tione atiec fe comment.

C:faictpar(^at5ieu beôouti^ni pa= 0e be maiflre franco ^6 be ^ago r) fecr taire î)c'JLa66cbefaitict ideutotift.

Byo Vie de Clément Marot.

d'après les confidences de Sagon, cette longue diatribe aurait été composée en trois jours :

En trois iours fut par grand colère faide, Au Mans; y a uingt ou trente tefmoings Qui vous diront qu'il n'y a plus ni moins : Au mercredy la matière taillée, Au fabmedy toute prefte baillée, . Efcripte au ned par colère & primeur Et, lendemain, tranfmife à l'imprimeur...

La réponse de Sagon parut sous la signature de son « page », Mathieu de Boutigny. Comment le secrétaire de l'abbé de Saint-Évroult pouvait-il avoir un page ? Le public crut probablement au page de Sagon autant qu'au Frippelippes de Marot. Mais, au moyen de cette supercherie, dont personne n'était dupe, les deux adversaires étaient moins gênés pour s'accabler réciproquement d'injures grossières auxquelles ils eussent hésité à attacher leur nofti. Le page de Sagon donc (puisqu'il est convenu que les subalternes sont chargés de vider la querelle de leurs maîtres), le page demande à son patron, dans un assez long préambule, de lui bailler congé pour aller venger sa querelle. Dès les premiers vers, les gros mots voltigent sous sa plume. Il veut, sans plus différer, accommoder comme il le mérite « ce coquin, ce caignardier, ce poilleux », en un mot « ce double marault » :

le fuis de bois, il eft d'efcorce.

le fuis le plus fort. Or, fus doncl Refponfe il aura tout du long.

Faisons grâce au lecteur des épithètes injurieuses qui surnagent presque à chaque vers, comme cette écume des pluies d'orage qui flotte sur la boue du ruisseau. Après l'injure, qui domine, une idée obsède les ennemis de Marot. C'est de l'envoyer au bûcher. Le soufre et le fagot entrent pour une large part dans leurs railleries. Ici, on dit à Marot qu'il « sent le feu » ; là, à propos de sa grâce obtenue, on le prévient que c'est seulement affaire de

Vie de Clément Marot. Syi

temps, mais que son tour viendra, qu'il est la proie marquée pour le bourreau :

Mais i'ay grand paour, & tout le monde aufly, Qu'en abufant de grâce & de mercy Le paoure fot ne tombe en récidive ; Il eft tout feur que, fil advient ainfy, Faueur n'aura de perfonne qui vive.

Ces impitoyables sectaires ne peuvent pardonner à Marot sa rentrée en France et puisque tout moyen leur échappe de le perdre dans le présent, ils essayent au moins de le rendre suspect dans l'avenir. L'accusation d'hérésie retentit dans leurs vers comme un écho qui ne s'éteint jamais, et, quelques vers plus loin, le page de Sagon revient à la charge :

Marot efcript, foubz fainéles poefîes,

Nombre exceflif de pures hérésies

Qu'il vauldroit mieux rompre & briser aux mains

Que les montrer aux fidèles humains.

Aussi, avec quelle complaisance ils insistent sur les détails de l'abjuration à Lyon, cette formalité humiliante autour de laquelle le poète aurait voulu que l'on fît le silence. Raison de plus pour que ses adversaires s'étendent longuement sur ce sujet et débrident la plaie mal cicatrisée : ils donnent les détails de l'abjuration, dénombrent les assistants, raillent la sincérité du pénitent, prenant à tâche de l'exaspérer. Il nous suffit d'avoir cité ce passage à sa place; bornons-nous à rappeler les menaces qu'ils adressent à Marot par forme de conclusion :

Sa faulte eft par lettre abolye; Mais il ne fault pas qu'il oublye Qu'il porte la mort au dedans...

Après ces déclamations agressives, fort graves en ce temps-là parce qu'elles pouvaient avoir de terribles conséquences, ils se rabattent sur les défauts physiques et les imperfections corporelles du poète. Le nom de Sagon s'était prêté à une déformation facile en Sagouin. Mathieu

372 ♦• Vie de Clément Marot.

de Boutigny rend à Frippelippes la monnaie de son argent en changeant d'un trait de plume le nom de Marot en « Marmot », métamorphose qui lui permet de comparer le poète au singe alors désigné sous ce nom. La ressemblance du nom entraînant celle de la forme, c'est une excellente occasion de tracer de Marot un portrait rien moins que flatté, et on le représente

Portant barbe noire au menton Comme laine d'un noir mouton; Et fon regard, fi très difforme Qu'il n'enfuyt des aultres la forme...

Mais ce n'est pas tout. Et, comme il devait s'y attendre, on va retourner à Marot la raillerie qu'il a imprudemment lancée aux autres au sujet des inconvénients parfois inhérents au culte de Vénus, inconvénients bien connus à la cour et jusque sur les marches du trône. Le page de Sagon prend crânement la défense de son maître et le garantit pur de toute contamination physique, comme aussi de toute hérésie morale :

Eft-il fufped feulement d'héréfie Par le dedans? Eft-il par le dehors Ainfi taché que Marot de Cahors De cefte infede & puante veroUe Qui luy corrompt ou eftaind la paroUe?

Suit une invective virulente, mais qui, dans sa violence même, se distingue par une certaine tournure de la plupart des autres passages de l'œuvre. L'outrage y est monté au diapason le plus élevé, mais il y a effort de pensée et non plus seulement termes grossiers et malpropres. L'auteur du Rabais continue à exalter son maître au détriment de Marot :

Sagon eft fain, fans cicatrice ou ridde, Et ton Marot punais comme Euripide Qui deuint rouge enflambé & marry, Que vng jour en cour on l'appela pourry. Ton Marot put en bouche & fous les efles ; l'en veulx bien croire aulcunes damoyfelles

Vie de Clément Marot. SyS

Qui l'ont baifé & ont did puis après

Marot fentir plus fort que le cyprès,

Plus fort que baulme & plus fort que vne rofe,

Mais fon odeur eftoit puante chofe :

Dedans fe fent quand humeurs font efmuz.

Et le dehors le monftre au nez camus...

Le portrait ne laisse rien à désirer au gré de ceux qui tiennent le pinceau; mais peut-être ce portrait, quoique d'après nature, n'était-il point d'une fidélité irréprochable; il faut faire la part aux fantaisies de la rancune.

Certaines autres parties de cette longue diatribe se traînent sur des querelles de mots, sur des subtilités philologiques. On y fait un crime à Marot de s'être servi des termes hutnile pour humble, expeller pour chasser, enfin de imitable, fulgente^ pharetre, etc., tous vocables qui peuvent s'expliquer par le voisinage encore proche de la langue latine, à laquelle ceux qui forgeaient alors notre français allaient demander des matériaux, sauf à laisser à l'usage le soin de faire un choix.

Les questions qui divisent le plus sont les questions d'amour-propre. Entre nos deux champions s'en élevait précisément une qui n'était pas mince. Marot avait fait dire à son valet que Sagon n'avait gagné le prix du Puy de la Conception qu'après que Marot eut retouché ses vers. C'était un coup qui atteignait Sagon au vif. Qu'allait-on penser de lui, et de son mérite littéraire, s'il laissait s'accréditer ce bruit que ses vers ne valaient quelque chose que lorsque Marot les avait remis sur pied? Aussi Sagon veille-t-il à ce que son page ne laisse point cette attaque sans riposte :

Et tu vas dire, homme rude & champeftre, Que, par moyen de ton ignorant maiftre, Le mien gaigna la palme de Rouen.

Va, fauetier, chercher du cordouen Pour bottiner tes fouliers ou pantouffles Et ne te ioues à mon maiftre sans mouffles. Rouen a veu triompher ce François Sur fon théâtre & Marot nulle fois...

Marot iamais n'y gaigna vn feul prix... Sagon a eu Palme, Lys, Signet, Rofe.

374 Vie de Clément Marot.

Force est bien de reconnaître ici que ce sont les adversaires de Marot qui ont raison. Jamais en effet Marot ne fut couronné au Puy de la Conception de Rouen, tandis que Sagon y remporta tous les prix qu'il énumère. Mais tous les prix décernés par les juges de Rouen ne sauraient faire que Sagon ne soit pas un détestable versificateur, tandis que les contemporains acclamaient Marot comme le premier poète de leur époque, jugement que la postérité a ratifié.

La pièce se termine par une allusion à la rencontre chez la reine Marguerite au pont de Saint-Cloud et par le dénombrement des troupes enrôlées dans les deux camps.

En terminant, le page de Sagon appelle au combat tous les faiseurs de vers qu'il croit disposés à se ranger sous le drapeau de son patron. Il évoque certains morts, tactique point maladroite, car il était sûr que ceux-là ne protesteraient pas. Il n'en fut pas tout à fait de même pour les vivants. Marot et Sagon avaient été presque liés d'amitié; ils avaient, par suite, des amis communs qui, pour rester en bons termes avec chacun d'eux, ne voulurent prendre fait et cause ni pour l'un ni pour l'autre; ce furent les avisés et les prudents. D'autres, par indifférence, négligèrent de répondre à l'appel. Enfin Sagon eut à compter certaines défections parmi ceux qui avaient d'abord embrassé sa cause. Puisque nous sommes sur ce chapitre, présentons ceux dont le nom se trouva mêlé à la querelle.

Mais auparavant d'en dresser la liste, il est une observation nécessaire. A ne s'arrêter qu'à la surface des choses, on n'aperçoit qu'une mêlée de poètes qui tous ne descendent pas précisément des hauteurs du Parnasse et qui se gourment en vers, à toute volée, pour la plus grande gloire de leurs chefs respectifs. Si l'on va un peu plus au fond du débat, on voit d'un côté les valets de chambre du roi et, de l'autre, ceux qui ne le sont pas mais voudraient bien le devenir. Cette bataille poétique est également une défense héroïque et raisonnée de ceux qui ont une place contre ceux qui s'efforcent de la leur prendre. On a commencé par s'attaquer à Marot parce qu'il était absent. Après lui, on fera le siège des autres. Et ceux-ci

Vie de Clément Marot. SyS

le comprennent si bien qu'ils défendent la cause de Marot comme s'il s'agissait de leur propre cause. Dans VÉpistre de Frippelippes à François Sagon, l'auteur, avec assez d'adresse, a mis en scène ceux qu'il considère comme les amis de Marot et qui ne songent en aucun cas à lui faire un mauvais parti :

le ne voy poinél qu'un Saind-Gelais, Ung Heroet, un Rabelais, Ung Brodeau, ung Scève, ung Chappuy Voysent écrivant contre luy...

Mellin de Saint-Gelais, Victor Brodeau, Claude Chappuis étaient tous valets de chambre du roi. Mellin de Saint-Gelais, auquel Huet de la Huetterie avait fait des avances (i), donna à entendre, dans des vers qui pouvaient être considérés comme une réplique, que l'on s'était trompé d'adresse. Quant aux autres, s'ils ne prirent point part directement à la lutte, toutes leurs sympathies étaient pour Marot.

A cette liste de valets de chambre, nous devons joindre encore Bonaventure Despériers, qui ne craignit point de parler haut et ferme pour Marot; Christophe Richer, qui écrivit en latin, sa langue d'adoption, une épigramme pleine de traits malicieux contre Sagon. Accordons encore une mention à La Borderie. Et surtout n'oublions point Charles Fontaines qui soutint à lui seul le plus grand effort de la lutte, soit qu'il courût à l'avancée pour accabler de ses propres vers les adversaires de Marot, soit qu'il prît sous son nom les vers de son maître. Viennent ensuite Claude Colet et Nicole Glotelet, déjà nommés, qui montrèrent plus de bonne volonté que de talent. Mais Despériers, Fontaines, Colet et Glotelet furent ceux qui excitèrent le plus la rage de Sagon; il déploya contre eux un acharnement obstiné, les poursuivant jusqu'au bout de ses morsures venimeuses, comme pour leur faire payer ainsi leur dévouement à leur maître. A leur suite, on vit foisonner les « rimailleurs » de toute provenance et de

(i) Dans son Concile des Dieux Magdelaine, un dizain est dédié sur les noces de la princesse à Saint-Gelais.

376 Vie de Clément Marot.

toute langue qui s'abattaient sur le champ de bataille pour tenter d'accrocher à leur nom un peu du bruit que faisait cette affaire. Nommons seulement François Gaucher, auteur d'un Dizain à Sagon^ à La Huetterie et au poète champestre, et J anus Parrhasius, compositeur de vers latins hendécasyllabiques qui parurent en tête de V Apologie de maistre Nicole Glotelet. A cette époque, les vers latins vivaient en bonne intelligence avec les vers français, sous la même couverture, et l'on ne trouvait rien de pédant dans cette alliance des deux langues. Il faut croire que les vers de Parrhasius affectèrent désagréablement Sagon, car dans le recueil intitulé Deffense de Sagon contre Marot, dont nous aurons bientôt à parler, la première pièce vise directement Parrhasius, qu'elle se borne, avec une intention ironique sans doute, à désigner par son prénom de Janus, le nom du dieu à double visage.

Si le parti de Marot s'était surtout recruté dans les rangs des poètes attachés à la personne de François I*"", c'est du Maine et de la Normandie que vinrent à Sagon ses adhérents les plus dévoués, ce qui s'explique naturellement par son origine, puisqu'il était de Rouen, et par les relations et les intérêts qu'il avait au Mans. La liste de leurs noms se trouve presque complète dans le Rabais du caquet de Frippelippes, où le « page de Sagon » énumère avec complaisance tous ceux qu'il prétend liés à la cause de son maître. (Nous verrons bientôt que ces liens étaient plus fragiles que ne le supposait Matthieu de Boutigny.) Le page évoque tout d'abord le souvenir de Molinet, mon depuis trente ans et sous le patronage de qui il place son maître, sans qu'on sache bien pourquoi, car le mérite poétique de Molinet n'était point tel de son vivant que sa notoriété pût éblouir la postérité. Le défilé se poursuit par Jean Bouchet et Germain Colin, sur lesquels il y a lieu de faire des réserves; nous verrons en effet tout à rheure à quelles déceptions firent place les espérances que Sagon avait fondées sur ces deux seconds. Viennent ensuite Huet qui, par son dévouement à une cause qui du reste était un peu la sienne, méritait la place d'honneur ; Florent Copin, un Rouennais, lauréat acclamé dans ces

Vie de Clément Marot. 877

concours poétiques du Puy de la Conception où Marot n'obtint jamais le moindre prix; René Macé, bénédictin résidant à Vendôme et continuateur de la Chronique commencée par Guillaume Crétin; le Catholique Célestin, nom de guerre sous lequel on pourrait peut-être deviner un des avatars d'un certain Nicolas Denizot qui, au moyen de l'un de ces efforts d'anagramme alors à la mode, avait transformé son nom en celui de comte d'Alsinois et qui, auteur d'une épigramme latine en faveur de Sagon, sortit de la bagarre aussi vite qu'il y était entré (i) ; Jean Leblond, seigneur de Brouville, encore un Normand, originaire d'Évreux, un désabusé de la gloire qui, désespérant de parvenir à la célébrité, espérait en arracher un lambeau en mordant sur celle des autres; un des premiers à ouvrir le feu contre Marot, encore à Venise. Il est enfin un des autres alliés de Sagon que son page a complètement oublié ; nous voulons parler de l'auteur de la Généalogie de Frippelippes^ du « poète champestre », Matthieu de Vaucelles, imprimeur par état et poète par occasion. Pourquoi ne figure-t-il pas dans cette liste où Sagon fait relever avec tant de soin le nom de chacun de ses soldats?

L'omission donnerait raison en apparence à ceux qui prétendent que le « poète champestre » ne serait qu'une incarnation de La Huetterie. En appliquant plusieurs noms à la même personne, Sagon aurait trouvé un moyen commode d'augmenter le nombre de ses partisans.

Il lui fallait bien du reste recourir à des expédients de ce genre pour boucher les vides que causaient dans les

(i) Encore un Manceau par ses que de « six noix »; jeu de mot

origines et tenant au pays où royal, qui ne vaut pas mieux

Sagon exerçait ses fonctions. De- pour cela. Montaigne, dans ses

nizot était tout jeune alors, il Essais, raille également ce nom

comptait à peine vingt-deux ans d'emprunt et dit que Nicolas De-

et cultivait avec la même ardeur nizot avait changé toute la con-

la peinture et la poésie, latine texture des lettres de son nom

ou française au choix. Fran- pour en bâtir le comté d'Alsi-

çois I", plaisantant sursonsobri- nois (voyez Lacroix du Maine et

quet de comte d'Alsinois, dit un Duverdier, tomes II, p. i5i, et

jour que le comté ne devait pas V, p. ii3), être de grand revenu s'il n'était

378 Vie de Clément Marot.

rangs de ces troupes certaines défections. Il avait convoqué en première ligne Jean Bouchet et Germain Colin et, les premiers, tous deux lui faussèrent compagnie. Jean Bouchet s'excusa au nom d'une amitié qui, se partageant également entre les belligérants, lui interdisait de se déclarer pour l'un au détriment de l'autre :

Quant eft de moy, l'en quitte la partie, le fuis amy de tous en charité (i).

Sur Germain Colin du moins on pouvait fermement compter, il y avait eu entre lui et Marot échange de mots vifs, de railleries mordantes. Sagon le croyait déjà enrôlé sous son drapeau. Mais, au dernier moment, Germain Colin se ravisa et tourna bride. Ainsi, malgré les appels désespérés que Sagon avait adressés aux quatre coins du Parnasse, tout le poids de la lutte porta en réalité sur Sagon et son lieutenant La Huetterie.

Le Rabais du caquet de Frippelippes avait été le grand effort de Sagon, le morceau de résistance dont il attendait un effet décisif. Ses espérances furent trompées. Il avait fait feu de toutes pièces à la fois, pensant que Marot allait répondre par une bordée analogue. Marot se tut. Dédaigneux silence dont Sagon éprouva un vif dépit, car il constate la retraite de son adversaire avec une amère mélancolie :

Et puis, Marot, te veulx-tu repofer

Lorfque tu voys qu'on te liure bataille?

l'entendz bataille ouuerte à compofer

Dixains, rondeaux & vers de toute taille,

l'en taille aflez : ne fçay f'on les te baille,

le t'en envoie, ung chafcun iour, en court,

Par le premier qui le plus tort; y court;

Mais tu n'y faiélz refponfes ny répliques :

Fors qu'on ueoit bien qu'en tout ieu, long ou court,

Si i'ay du cueur tu n'as iamais de picques (2).

Mais Marot, comme Achille, s'était retiré sous sa tente

(i) J. Bouchet, Épistres fami- Sagon a luy envoyée pour eslières (Épître CX). treines de par Loys Pratin.

(2) Deffence des escript^ de

Vie de Clément Marot. 879

et, malgré les provocations de Sagon, n'en voulait plus sortir. Au début, sous le nom de Frippelippes, il avait administré à son détracteur une verte correction; il avait mis les rieurs de son côté; cela lui suffisait et il laissait à ses disciples le soin d'achever la besogne. Marot se rendait compte en effet que ce débat trop prolongé allait tourner au ridicule; il se drapait dans son dédain, satisfait surtout de la bonne situation qu'il avait reconquise à la cour. Pour faire comprendre à ses agresseurs que la bataille était finie, bien finie, et qu'il n'y avait plus qu'à enterrer les morts, Marot chargea de ce soin son ami Charles Fontaines, qui déjà au début de la lutte était parti en tirailleur et avait lancé l'épître oià Sagon avait toujours voulu voir la main de Marot. Charles Fontaines, sous un titre funèbre, composa une pièce burlesque où il s'efforce d'enterrer Sagon sous ses quolibets et ses railleries (i). Il suppose que Sagon est mort, mais qu'on a pu se procurer son testament, et il l'envoie à tous les enfants d'Apollon, en paniculier à Frippelippes. Les vicissitudes de la lutte et les coups reçus ont en effet réduit Sagon à un état désespéré. Celui-ci sent qu'il n'a plus que quelques instants à vivre et qu'il convient de prendre ses dispositions suprêmes :

Ha noflre dame qu'efle cy?

Que diable fuis encor icy?

Frippelippes, tes rudes coups M'ont fi bien galle & fecous, Et par derrière & par devant, Que ie n'en puy plus hay auant...

L'approche de la dernière heure conduit naturellement Sagon à faire un retour sur lui-même et il se livre à un examen de conscience qui lui arrache des aveux curieux :

Si, d'aduenture, on veut f'enquerre Pourquoy de fi loing t'ay faiél guerre Ne dont procède ma rancune, le n'en fcay poincl raifon aucune,

(i) La complaincte et testa- Sagon. ment de François Sagouyn, dict

38o Vie de Clément Marot.

Si non que i'y feuz incité Seullement par mefchanceté.

Sagon se frappe la poitrine et se reconnaît coupable de tous les méfaits dont Marot l'a chargé. Il s'accuse d'abord d'avoir dérobé dans la préface de V Adolescence clémentine le titre de son Coup d'essay. (Il faut croire que ce larcin tenait fort au cœur de Marot, car c'est un point sur lequel ses amis reviennent sans cesse. Charles Fontaines s'y étend avec complaisance.) Viennent ensuite les regrets de Sagon pour toutes les médisances qu'il a débitées sur le compte de Marot. Mais le temps presse et sans retard Sagon se met à faire son testament. Hâtons-nous de déclarer que ce testament n'a rien de comparable avec celui de François Villon. Cependant, le sujet pouvait fournir prétexte à quelques traits malicieux et spirituels. On n'en rencontre guère et pas un ne vaut d'être cité. Après lé testament, vient la confession; Sagon y avoue ses erreurs et ses torts envers les personnes qu'il a offensées. La franchise de Sagon est louable, mais le style de Charles Fontaines est bien mauvais. Si Marot avait eu part à VEpistre à Sagon et à La Huetterie^ cette fois certainement il laissa Fontaines opérer seul. Cependant Sagon, dépité de voir que Marot ne daignait plus faire attention à lui, prétendit que le morceau était de la façon de Marot, comme nous le prouve le titre suivant de l'une de ses pièces : Rondeau à Marot qui a faict le testament de Sagon et le faict aduouer à Calvy de Fontaines (i). Ailleurs encore, s'adressant directement au disciple de Marot, il lui déclare que, malgré ses affirmations, il ne croit point que ces vers soient sortis de sa plume :

Car i'ay des raifons bien certaines Que l'épiftre & faulx teftament Viennent de ton maiftre Clément (i).

C'est à peu près vers la même époque que Germain Colin, ce poète auquel Sagon avait fait appel, refusa d'en-

(i) Deffense de Sagon. Marot.

(2) Ibid. Pour les disciples de

Vie de Clément Marot. 38i

trer dans son parti, refus que Sagon dénonça comme une trahison à leur ami commun Jean Bouchet. Que penser en effet d'un homme

Qui fe dicl par lettres mon frère Et faiél imprimer le contraire... (i).

Voici ce qui s'était passé. Entre Marot et Germain Colin, il y avait eu, à une certaine époque, échange de mots satiriques dans lesquels la raillerie avait souvent tourné à l'aigreur. Sagon en avait conclu que Germain Colin marcherait avec lui dans la lutte qu'il engageait contre Marot. Or, il advint que Colin, au lieu de se montrer prompt à faire pleuvoir sur Marot l'invective, se présenta comme un pacificateur qui, tout en se donnant mission de rétablir l'harmonie entre les parties, saurait dire à chacune son fait. Ce n'était pas tout à fait ce qu'aurait désiré Sagon, qui eût préféré voir les gourmades aller toutes à Marot. Cependant, il se consolait d'avance des égratignures qu'il allait recevoir en pensant que son adversaire ne serait point épargné. Enfin parut l'épître de Germain Colin, intitulée : A Marot^ à Sagon & à La Huterie. Le début affectait une tournure impartiale qui dut rassurer Sagon :

Bien dire vueil ce qu'il m'en femble Tout franchement de tous ensemble :

C'eft brief que tous, à mon aduis, Feirent fotz plaitz & fotz deuiz, Et fi penfent faire merueilles, Rompans au monde les oreilles.

Mais bientôt Germain Colin en vient à dire ce qu'il pense des agissements de Sagon avec une franchise non déguisée :

Sagon du tout ne me plaift poind, Car le premier il picque & poingt Trop lourdement & en l'abfence D'vng qui peult ufer de deffence

(i) Deffense de Sagon : Confu- tation aux disciples de Marot.

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