YCY MOURUT
On dirait une de ces inscriptions lapidaires qui parfois signalent, sur le bord du chemin, l'endroit où un voyageur en détresse a succombé. Ces deux mots résument, dans leur éloquente brièveté, le dénouement douloureux de la vie de Marot. Sous cette concision, tranchante comme le ciseau de la Parque, on entrevoit l'abandon et les angoisses des derniers moments. Une main amie vintelle au moins serrer la main de Marot au milieu des déchirements de la lutte suprême et lui fermer les yeux, après qu'il eut exhalé son dernier soupir? On est tenté de le croire, on s'efforce de l'espérer, en retrouvant dans l'épitaphe gravée sur le tombeau du poète le nom de l'ami fidèle qui avait été son compagnon de persécution et d'exil : Lyon Jamet.
Marot avait un peu délaissé son ami depuis qu'il avait été entraîné par les hasards d'une vie errante. Jamet avait bien essayé de renouer les relations anciennes et, sans savoir au Juste où sa lettre toucherait Marot, il lui avait envoyé de Ferrare, au cours de l'année i543, une épître en vers qu'il avait lancée « à l'adventure », recommandant à ses vers d'aller « droit à Clément » avec injonction d'exiger de lui une réponse. Il reprochait d'abord à Marot son silence obstiné :
Mais voirement, amy Clament, Tout clerement dy moy comment Tant et pourquoy tu te tiens coy D'efcrire à moy qui fuis à toy.
56o Vie de Clément Marot.
Mais bientôt, quittant le ton d'amical reproche, il tentait de ramener le calme dans cet esprit aigri et malade en lui rappelant non seulement leur « amour vieille », mais encore les communes épreuves qu'ils avaient supportées ensemble. Et il terminait par cette apostrophe d'une amicale bonhomie :
Or donc Clament, tout clerement, Bien feurement et promptement, Efcrips pourquoy tu te tiens coy De tenir loy au fécond toy.
Quel avait été le sort de cette épître? Était-elle parvenue à son destinataire? Nous ne saurions le dire. Mais elle nous apporte la preuve que les sentiments de Jamet pour Marot n'avaient point été affaiblis par le temps et qu'ils étaient les mêmes aussi bien à l'époque où Jamet cherchait à tirer son ami des mains du docteur Bouchart que dans les derniers jours d'un exil qui allait finir par la mort. De Turin à Ferrare, la distance n'est point longue et les communications n'étaient pas difficiles. Il est donc probable que, dans sa retraite auprès de la duchesse Renée, Jamet eut des nouvelles de son ami dont il apprit et la visite à Cérisoles et la résidence à Turin. Si nous ne pouvons affirmer que Jamet assista Marot dans son agonie, du moins s'imposa-t-il le pieux devoir d'assurer à son ami une sépulture digne du grand poète que la France venait de perdre. La preuve en est une pièce imprimée dans une édition des œuvres de Marot qui date de quelques années seulement après sa mort :
Epitaphe de Clément Marot
Fait par Lyon Jamet, insculpté en marbre sur un tombeau en l'église de Saint-Jean-de-Turin , i544, le 12 septembre.
Icy deuant, au giron de fa mère,
Gift des François le Virgile & l'Homère.
Gy efl couché. & repofe à l'envers
Le non-pareil des mieux difant en vers.
Vie de Clément Marot. 56i
Cy gift celuy, que peu de terre coeuvre, Qui toute France enrichit de fon œuvre. Cy dort un ma^jt qui toufiours vif fera Tant que la France en françois parlera. Brief, gift, repose & dort en ce lieu cy Clément Marot de Cahors en Quercy (i).
Cette épitaphe nous renseigne d'abord d'une manière précise sur le lieu de la mort du poète. Ce fut à Turin que Marot termina ses jours puisque ce fut à Turin qu'il reçut la sépulture; il ne laissait point après lui assez d'argent pour fournir à la dépense d'une translation de son corps. Nous ne saurions adopter d'une manière aussi affirmative le quantième du mois de septembre indiqué dans l'épitaphe comme étant le jour même de la mort de Marot. Peut-être cette date se rapporte-t-elle seulement à l'inhumation définitive dans l'église Saint-Jean-Baptiste. Peut-être Marot était-il mort depuis quelques jours déjà lorsque Jamet arriva pour rendre à son ami les derniers devoirs et composa les vers qu'il fit graver sur son tombeau. Il nous a été impossible de fixer nos hésitations, n'ayant d'autre document que celui que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur. Il ne nous a même pas été donné d'interroger le monument auquel avaient été confiés les restes mortels du poète. La même fatalité qui poursuivit Marot pendant sa vie semble n'avoir pas voulu l'épargner après sa mort. Nous avons fait le voyage de Turin pour rechercher dans l'église Saint-Jean la pierre sous laquelle devait reposer Marot. Nous n'avons pu découvrir le moindre vestige de cette sépulture. Et l'épitaphe consacrée par Jamet à son ami serait aujourd'hui perdue, si un éditeur intelligent n'avait pris soin de la recueillir. A défaut de la pierre funéraire qui peut-être fut enlevée au milieu des vicissitudes de la politique, ou dont l'inscription fut effacée par les pas des fidèles, nous avons tenté d'interroger les archives obituaires de l'église. Ces archives s'arrêtent brusquement quelque temps avant la mort de Marot. Le temps a de ces caprices; il respecte les tombes obscures et il accomplit son œuvre
(i) Edition de Guillaume Ro- ville, i56i.
562 Vie de Clément Marot.
sur celles que la postérité eût voulu connaître pour les honorer.
Le dévouement de Lyon Jamet, qui avait entouré de tant d'affection le poète vivant, dut s'étendre sur les œuvres de l'ami disparu, et probablement il mit en ordre les papiers du poète de manière à ne pas laisser perdre ses derniers vers. Ce fut sans doute Jamet qui, ayant retrouvé le manuscrit du Balladin sur la table de travail de Marot, au milieu de papiers épars, confia à un libraire de Paris le soin de publier ces vers. Ils parurent, en effet, six mois environ après la mort du poète sous le titre de Balladin et dernier œuvre de maistre Clément Marot.
Il ne semble pas qu'une grande impression ait été produite à la cour de France par la mort du poète, naguère le favori de la mode et que le roi avait aimé. Ce roi, au milieu des assauts redoublés que lui livrait la maladie et des soucis que lui causait la politique équivoque de l'Empereur, ne dut pas s'arrêter longtemps sur le souvenir du rimeur dont les vers l'avaient souvent charmé. Quanta Marguerite, lorsque, dans le silence et la retraite de son château de Pau, elle apprit la fin de Marot, nous aimons à penser que cette princesse qui estimait que « c'est un pieux office d'avoir souvenir des trépassez et de leur donner un De j^ro/wn^fw» (i), accorda une prière à la mémoire de son ancien secrétaire. Mais ce furent surtout les Muses qui conduisirent le deuil de leur adorateur. La plupart des confrères de Marot tinrent à honneur de célébrer en vers cette illustration poétique et, comme a dit l'un d'eux, on les vit alors :
Pleurer leur père, en deuil et plainélz divers (2).
Ces hommages furent rendus à Marot sous forme d'épitaphes où, dans un style concis et serré, chacun s'efforçait de glorifier les mérites particuliers de son talent; il serait trop long de citer les nombreuses pièces qui virent le jour
(i) ^TantômQ, Dames galantes, (2) Fr. Habert, Épitaphes.