I. Le Roi au Masque d'Or, par Marcel Schwob
Paul Ollendorff, éditeur.
Il apparaît effrayant, dans son symbolisme monstrueux, ce roi fantastique que sa volonté démente et son atavisme impulsif condamnent au supplice du prisonnier légendaire des îles Sainte-Marguerite et de la Bastille. Seulement le masque d'or, moins impénétrable que masque de fer, lequel dans la réalité fut charitablement taillé dans le velours, est soulevé par Marcel Schwob, l'auteur suivi de ces contes hebdomadaires dont les lecteurs de L'Echo de Paris ont la primeur, où le merveil-leux s'allie au terrifiant.
Dans un palais étrange, au fond d'un pays barbare dont les confins ne sont tracés que sur la carte du rêve, le roi masqué veille et souffre, muet, majestueux, terrible. Par son ordre et depuis le temps immémorial où ses ancêtres appliquèrent sur leur face l'emplâtre de métal, tous ceux qui l'approchent, à son exemple, sont masqués. Mais les masques des prêtres, des bouffons, des femmes, sont d'une autre matière : l'or est privilège royal, le fer, le cuivre, le bois, les tissus forment les immuables visages factices des personnages de la cour. Les masques sont façonnés selon le caractère et la condition de la personnalité qu'ils recouvrent : les bouffons ont le le masque largement fendu et le rire s'en échappe jusqu'aux oreilles ; pour les prêtres la gravité est d'étiquette et leur masque se contourne en moroses volutes ou se crispe dans la concen-tration des soucis. Un sourire perpétuel éclaire la bouche des femmes qu'il enjolive.
Un jour un de ces mendiants bibliques, raisonneurs inso-lents qu'on entend maudire au seuil des riches, dans les odes des prophètes, se présente au palais et, un peu à la façon du bonhomme de Nadaud, insulte et menace le roi au visage de métal. Il lui jette le doute, comme un gant, en plein du masque. Peut-être, lui dit cet intrus qui se déclare aveugle, n'y vois-tu pas plus clair que moi ! Tu ne sais rien du monde ni de toi-même; ces bouffons qui te paraissent rire, grimacent et pleu-rent en dessous des lames de leur masque; tes prêtres pareille-ment rient sous leur sévérité artificielle et la beauté de tes femmes n'est peut-être qu'une illusion. Quant à toi-même, roi masqué d'or, qui sait si tu n'es pas horrible malgré ta parure ? Cet aveugle trop clairvoyant chassé, le roi veut savoir le vrai. Il part dans la nuit, seul; il rôde à travers la campagne. Une jeune fille est par lui rencontrée au bord d'un chemin. Il risque l'épreuve, anxieux. Il ôte les crochets d'or qui retien-nent son masque : son visage apparaît dans sa nudité horrible. La jeune fille pousse un cri et s'enfuit.
Le roi en sait assez. Il se mire cependant au fleuve rencontré. Ce Narcisse de la hideur s'épouvante à contempler sa face tuméfiée, squameuse, aux affreuses bouffissures. Le royal lépreux rentre au palais, tape sur le gong au son duquel accourent ses femmes, ses bouffons, ses prêtres; alors la vérité s'étale : les femmes sont laides et leur face est stupide. Les bouffons montrent une physionomie triste et les prêtres offrent de grosses figures rieuses avec de petits yeux somnolents.
Le roi reproche à ses prêtres, à ses bouffons, à ses femmes, de l'avoir trompé, d'avoir perpétué le mensonge héréditaire, car ses aïeux lui ont laissé à la fois le trône, la maladie, le masque. Désespéré, il s'enfonce dans les yeux les crochets d'or du masque et, comme un autre OEdipe, il s'enfuit au hasard dans la campagne. Une clochette tinte. C'est une lépreuse qui garde son troupeau. Il s'approche, croyant peut-être retrouver celle qui lui révéla son mal.
La jeune misérable le guide vers la cité dolente où l'on claustre les lépreux. Elle est pour l'infortuné, l'Antigone, l'Ange, la Bonté. Ils vont de compagnie, vers le camp des Misérables, elle, craignant toujours qu'il ne découvre qu'elle est impure et ne s'éloigne avec horreur. Ils vont lentement dans la direction de la Maladrerie : le roi s'arrête à quelques pas et meurt en exprimant le désir de se rafraîchir, au contact du visage de la jeune fille, qu'il suppose belle, mais qu'il s'interdit de souiller d'un baiser qui donne la lèpre. Et dans la mort il dépose enfin tous ses masques d'or, de lèpre et de chair.
Ce conte farouche, d'un fantastique puissant, à la facture solide du maître de Salammbô, est suivi de récits intéressants et pleins d'originalité comme Les Embaumeuses, Les Faux Visages, Les Eunuques, La Cité dormante, etc.
Dans la préface, relevée d'aperçus scientifiques où l'auteur indique le lien qui fait de ces contes épars un faisceau ima-ginatif, poétique et symbolique, je relève cette belle formule : " Comme les masques sont le signe qu'il y a des visages, les mots sont le signe qu'il y a des choses... Sachez que tout en ce monde n'est que signes et signes de signes. " Exact. Pas d'idée sans signe. L'idée est l'âme, le mot l'incarne. Nous ne pouvons supposer de purs esprits vivant et agissant dénués de corps, pas plus que des idées affranchies de signes pour les exprimer. C'est peut-être là tout le fondement de la religion, et voici sans doute le vrai sens de la parole fameuse : le Verbe s'est fait chair.