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et tout ainsi que tu vois qu'ils mespriseroient aussi les anciens outils de l'agriculture, et à la vérité, ils en inventeroient de meilleurs. Les armuriers changent souvent les façons des hallebardes, d'espées et autres arnois : mais l'ignorance de l'agriculture est si grande, qu'elle demeure toujours à une mode accoustumée : et si leurs ferrements estoient lourds au commencement qu'ils furent inventez, ils les entretiennent toujours en leur lourdeté : en un pays, une mode accoustumée sans changer, en un autre pays une autre aussi sans jamais changer. Il n'y a pas long-temps que j'estois au pays deBearn et de Bigorre, mais en passant par les champs, je ne pouvois regarder les laboureurs sans me cholérer en moy-mesme, voyant la lourdeté de leurs ferremens : et pourquoy est-ce qu'il ne se trouve quelque enfant de bonne maison, qui s'estudie aussi bien à inventer des ferremens utiles pour le labourage, comme ils sçavent estudier à se faire découper du drap en diverses sortes estranges? Je ne puis me tenir de dire ces choses, considérant la folie et ignorance des hommes.
DEMANDE
Quels outils faudroit-il pour édifier un tel jardin que tu m'as cy-dessus designé?
RESPONCE
Il faudroit de toutes les espèces d'outils servans à l'agriculture : et parce qu'il y a des colomnes, et autres membres d'architecture, il faudroit de toutes les espèces d'outils propres à la Géométrie.
DEMANDE
Je te prie me les nommer icy par rang l'un après l'autre.
RESPONCE
Nous avons le Compas, — La Reigle, — L'Escarre (équerre), — Le Plomb (l'à-plomb), — Le Niveau, — La Sauterelle (fausse équerre) — Et l'Astrolabe.
Voilà les outils par lesquels on conduit la Géométrie et l'Architecture.
Puis que nous sommes sur le propos de Géométrie, il advint la semaine passée qu'estant en mon repos sur l'heure de minuict, il m'estoit avis que mes outils de Géométrie s'estoient eslevez l'un contre l'autre, et qu'ils se débatoient à qui appartenoit l'honneur d'aller le premier, et estant en ce débat, le compas disoit, il m'appartient l'honneur: car c'est moy qui conduis et mesure toutes choses: aussi quand on veut reprouver un homme de sa despence superflue, on l'admoneste de vivre par compas. Voilà comment l'honneur m'appartient d'aller le premier. La reigle disoit au compas : tu ne sçais que tu dis, tu ne scaurois rien faire qu'un rond seulement ; mais moy, je conduis toutes choses directement, et de long et de travers, et en quelque sorte que ce soit, je fay tout marcher droit devant moy : aussi quand un homme est mal vivant, on dit qu'il vit desreiglement qui est autant à dire que sans moy, il ne peut vivre droitement. Voilà pourquoy l'honneur m'appartient d'aller devant. Lors l'escarre dist : C'est à moy à qui l'honneur appartient: car pour un besoin, on trouvera deux reigles en moy : aussi c'est moy qui conduis les pierres angulaires et principales du coin, sans lesquelles nul bastiment ne pourroit tenir. Lors le plomb se vinst à eslever, disant : je dois estre honoré par dessus tous: car c'est moy qui ameine et conduis toute massonnerie directement en haut, et sans moy on ne sçauroit faire aucune muraille droite, qui seroit cause que les bastimens tomberoyent soudain : aussi, bien souvent, je fay l'office d'une reigle : parquoy faut . conclurre, que
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l'honneur m'appartient. Ce fait, le Niveau s'esleva et dist : O ces belistres et coquins, c'est à moy que l'honneur appartient: Ne sçait-on pas que tous les soumiers, poutres, et traverses ne pourroyent estre assises à leur devoir sans moy? Ne sçait-on pas bien que je conduis toutes places et pavemens comme je veux? Ne sçait-on pas bien que plusieurs ingénieux se sont servis de moy, en faisant leurs mines, tranchées, et en braquant leurs furieux canons? et que sans moy ils ne pourroyent parvenir à leur dessein ? Voilà pourquoy faut arrester et conclurre que l'honneur me doit demeurer: et soudain que le niveau eut fini son propos, voicy la sauterelle qui d'une grande vitesse se va eslever, en disant : Devant, devant, vous ne sçavez que vous dites, c'est à moy à qui appartient l'honneur : car je fay des actes que nul ne sçauroit faire, et je vous demande, sçauriezvous conduire un bastiment en une place biaise? Et on sçait bien que non, et vous ne servez ni ne sçavez rien faire sinon un mestier: mais moy, je vay, je viens, je fay de la petite, je fay de la grande, brief, je fay des choses que nul de vous ne sçauroit faire. Parquoy il est aisé à juger que l'honneur m'appartient. Adonc l'Astrolabe vint à s'eslever avec une constance et gravité canonique, et dist ainsi : Me voulezvous oster l'honneur qui appartient ? car c'est moy qui monte plus haut que tous tant que vous estes, et mon Règne et Empire s'estend jusques aux nues. N'est-ce pas moy qui mesure les astres et que par moy les temps et saisons sont cogneuës aux hommes, fertilité ou stérilité, et qu'est ceci à dire ? Me sçauroit-on nier que ce que je dis ne soit vray ? Et ainsi que j'entendis le bruit de leurs disputes, je m'esveillay, et soudain m'en allay voir que c'estoit : dont soudain qu'ils m'eurent apperceu, ils me vont eslire juge, pour juger de leur différent : lors je leur dis, ne vous abusez point, il ne vous appartient ni honneur, ni aucune prééminence : l'honneur appartient à l'homme qui vous a formez. Par-
quoy, il faut que vous luy servez et l'honoriez. Comment, dirent-ils à l'homme, et faut-il que nous obéyssions et seivions à l'homme qui est si meschant et plein de folie ? lors je voulus excuser l'homme, en disant qu'il n'estoit pas ainsi ils s'escrièrent tous, en disant, Permettez-nous mesurer la teste de l'homme, et vous servez de nous en cest affaire, et vous cognoistrez que l'homme n'a aucune ligne directe, ni mesure certaine en toutes ses parties, quelque chose que Victruve et Sébastiane et autres Architectes ayent sçeu dire et monstrer par leurs figures. Quoy voyant, il me print envie de mesurer la teste d'un homme pour sçavoir directement ses mesures, et me sembla que la sauterelle, la reigle et le compas me seroi&nt fort propres pour cest affaire : mais quoy qu'il en soit, je n'y sceu jamais trouver une mesure asseurée, parce que les folies qui estoient en ladite teste luy faisoient changer ses mesures. Adonc je fus confus, parce que je trouvois ladite teste tantost d'une sorte et tantost d'une autre, et combien qu'aucunes fois il y eust quelque apparence de lignes directes, ainsi que j'apprestois mes outils pour les figurer, soudain et en un moment, je trouvois que les lignes directes s'estoient rendues obliques, dont je fus fort estonné, voyant qu'il n'y avoit aucune ligne directe en la teste de l'homme, à cause que sa folie les faisoit toutes fleschir et les rendoit obliques. Lors je voulus sçavoir, quelles espèces de folies estoyent en l'homme qui le rendoit ainsi difforme et mal proportionné : mais ne le pouvant sçavoir ni cognoistre par l'art de Géométrie, je m'avisay de l'examiner par une Philosophie Alchimistale qui fut le moyen que je vins soudain ériger plusieurs fourneaux propres à cest affaire : les uns pourputrifier, les autres pour calciner, aucuns autres pour examiner, et aucuns pour sublimer, et d'autres pour distiller. Quoy faict, je prins la teste d'un homme et ayant tiré son essence par calcinatious et distillations, sublimations et
autres examens faits par matrats, cornues, et bainmaries, et ayant séparé toutes les parties terrestres de la matière exhallative, je trouvay que véritablement en l'homme il y avait un nombre infini de folies, que quand je les eu apperceuës, je tombay quasi en arrière comme pasmé, à cause du grand nombre des folies, que j'avois apperceu en ladite teste. Lors me print soudain que curiosité et envie de sçavoir qui estoit la cause de ses grandes folies et ayant examiné de bien près mon affaire, je trouvay que l'avarice et ambition avoit rendu presque tous les hommes fols, et leur avait quasi pourri toute la cervelle : lorsque j'en apperceu une telle chose, je fus plus désireux de veoir les malices des hommes, que je n'estois auparavant, qui fut cause que je prins la teste d'un Limosin, et Payant mise à l'examen, je trouvay qu'il avait sa teste pleine de folies, et grand mixtionneur et augmentateur de drogues, tellement qu'il se trouva qu'il avait acheté trente cinq sols la livre du bon poivre à la Rochelle et puis le balloit à dix sept sols à la foire du Niord, etgagnoit encore beaucoup, à cause de la tromperie qu'il avait adjoustée audit poivre. Lors je luy demanday, pourquoy il estoit ainsi fol, et sans entendement de tromper ainsi meschamment les marchands : mais sans aucune honte, ce meschant soustenoit, que la folie .qu'il faisoit, estoit une sagesse, et je luy remonstray lors qu'il se damnoit et qu'il valoit mieux estre pauvre que non pas d'estre damné : mais cest insensé disoit que les pauvres n'estoyent en rien prisez et qu'il ne vouloit estre pauvre, quoy qu'il en deust advenir : dont je fus contraint de le laisser en sa folie. Après j'empoignay la teste d'un jeune homme, sanc avoir esgard de quel estât il estoit, et ayant mis la teste à l'examen, je trouvay que la plus part d'icelle n'estoit que folie, et ayant un peu contemplé le personnage, j'entray en dispute avec luy, en luy demandant, Frère, qui t'a meu ainsi de couper ce bon drap, que
tu portes en tes chausses, et autres habillemens ? sçais-tu pas bien que c'est une folie ? mais cest insensé me vouloit faire accroire que les chausses ainsi coupées dureroyent plus que les autres, ce que ne pouvois croire. Lors je luy dis, mon ami, asseure toy de cela, n'en doute point que le premier qui fit découper ses chausses, estoit naturellement fol ; et quand au demeurant tu serois le plus sage du monde, si est-ce qu'en cest endroit, tu es imitateur, et suis l'exemple d'un fol. Vray est qu'une folie de longue main entretenue est estimée sagesse : mais de ma part, je ne puis accorder que telle chose ne soit une directe folie. Après cestuy, je vous empoignay la texte d'une croteuse femme d'un officier royal, sçavoir est de robe-lqngue, et l'ayant mise à l'examen et avoir séparé l'esprit d'avec le terrestre, je trouvay la susdite grandement pleine de folie en sa teste, lors pensant faire devoir de Chrestien, je luy dis, Mamie, pourquoy est-ce que vous contrefaites ainsi vos habillemens ? Ne sçavez vous pas bien, que les robes ne sont faites en Esté, que pour couvrir la dissolution de la chair? et en Hyver pour cela mesme et pour les froidures ? et vous sçavez que tant plus les habillemens sont proches de la chair, d'autant plus ils tiennent la chaleur, aussi de tant mieux ils couvrent les parties honteuses : Mais au contraire, vous avez prins une verdugale pour dilater vos robes, en telle sorte que peu s'en faut que vous ne monstriez vos honteuses parties : après luy avoir fait une telle remonstrance, en lieu de me remercier, la sotte m'appella Huguenot : quoy voyant, je la laissay et prins la teste de son mary, et l'ayant examinée comme les autres, je trouvay de grandes folies et larrecins : lors je luy dis : Pourquoy est-ce que tu es ainsi fol de chicaner et piller les uns et les autres ? il me dist que c'estoit pour entretenir ses estats et qu'il ne pourroit avoir patience avec sa femme s'il ne lui donnoit souvent des accoustremens nouveaux, et qu'il fal-
loit desrober pour entretenir ses estats et honneurs. O fol, di-je, lors ta femme te fera elle mordre en la pomme, comme fit celle de nostre premier père? il te faudrait mieux avoir espousé une bergère : tu n'auras point d'excuse sur ta femme, quand il faudra comparoistre devant le siège judicial de Dieu. Après cestuy, je prins la teste d'un Chanoine, et ayant fait examen de ses parties, comme dessus, je trouvay qu'il y avait plus de folies qu'en tous les autres. Je lui demanday lors : Pourquoi est-ce que tu est si grand ennemi de ceux qui parlent des authoritez de l'Escriture saincte ? mais iceluy respondant, dist que ne seroit qu'on le voulait contraindre d'aller prescher en ses bénéfices, qu'il tiendroit la partie des protestans : mais à cause qu'il n'avait aprins à prescher et qu'il avait accoustumé avoir ses aises dès sa jeunesse, cela lui coutoit de soustenir l'Eglise Romaine : Et je dis lors : tu es bien meschant et tu fais de l'hypocrite devant tes frères, les autres Chanoines qui pensent que tu soutiens, et que tu croyes directement les statuts de l'Eglise Romaine. Non, non, dit-il, il n'y en a pas un de mes compagnons qui ne confesse la vérité, ne seroit la crainte de perdre leur revenu : et qu'ainsi ne soit, il n'y a celui qui ne mange de la chair en caresme aussi bien comme moy, et quelque mine qu'ils facent, ils ne vont à la mèsse sinon pour conserver la cuisine, et de ce n'en faut douter : et quand n'eut esté que les bonnes gens nous vouloyent contraindre d'aller prescher, nous eussions aisément souffert les ministres, mais notre revenu est cause que nous faisons nos esfort pour les banir. Adonc je pensay que ça seroit folie à moy de le vouloir admonester, attendu la response qu'il avoit faite. Lors pour savoir si son dire contenoit vérité, j'empoignay la teste d'un Président de Chapitre, mais elle estoit terrible : car elle ne vouloit jamais endurer la coupelle, ni permettre qu'on feist aucun examen de ses affaires ;il regimboit, il batoit, il pénadoit, il entroit
dans une noire cholère vindicative. Quoy voyant, je me despitay comme luy, et bon gré malgré qu'il en eust, je le misa l'examen et vins à séparer ses parties, savoir est, la cholère noire et pernicieuse d'un costé, l'ambition et superbité de l'autre, je mis d'autre costé le meurtre intestin qu'il portoit contre ses haineux : brief, je séparay ainsi toutes ses parties, comme un bon alchimiste sépare les matières des métaux, et lui demanday, Ne veux-tu point laisser tes folies ? Est-il pas temps de se convertir ? Quoy, dit-il, folies il n'y a homme en ceste paroisse plus sage que moy. Je suis, disoit-il, de la nouvelle religion quad je veux, et entens la vérité aussi bien qu'un autre, mais je suis sage, je chemine selon le temps, et fais plaisir à ceux que j'aime et me venge de ceux que je hais : Voire, dis-je, mais ce n'est pas une vie Chrestienne : car on sait bien que les prestres ne doivent point estre paillards. Quoy, paillards, dit il, il est vrayque j'ai une femme à laquelle j'ay fait plusieurs enfans, mais elle n'est point paillarde, elle est ma femme ; nous sommes tous deux esponsez secrètement. Et je lui dis lors, Pourquoi est-ce donc que tu persécutes et taches à faire mourir les Chrestiens ? Quoy, mourir, dit-il, j'en ai sauvé plusieurs : vray est que ceux que je hayssois, je n'ay espargné de les poursuivre. Quelque chose que je peusse dire, ni faire, jamais je ne seus faire accroire à ce Président qu'il ne fust homme de bien et sage, combien que je voyois de merveilleuses manvaisetiez en ses parties, lesquelles j'avois mises à l'examen. Après cetuy là, je prins la teste dun juge Présidial qui se disoit estre bon serviteur du Roy lequel avait grandement persécuté aucuns Chrestiens et favorisé beaucoup de vicieux, et ayant mis sa teste à l'examen, et avoir séparé ses parties, je trouvay qu'il s'estoit une partie engraissé d'un morceau de bénéfice qu'il possé- « doit : lors je cogneu directement que cela estoit la cause qu'il faisoit la guerre à l'Évangile, ou à ceux qui la vou-
loyent exposer en lumière. Quoy voyant, je le laissay là comme un fol, sachant bien que je n'eusse eu aucune raison de luy, puisque sa cuisine estoit engraissée d'un tel potage. Adonc, je vins à examiner la teste et tout Je corps d'un Conseiller de Parlement, le plus fin gantier qu'on eut seu jamais voir et ayant mis ses parties en la coupelle et fourneau d'examen, je trouvay que dedans son ventre il y avait plusieurs morceaux de bénéfice qui l'avoyent tellement engraissé que son ventre ne pouvait plus tenir dedans ses chausses. Quand j'eus apperceu une telle chose, j'entray en dispute avec luy, en luy disant, Viens çà, es-tu pas fol ! Est-il pas ainsi que le profit de tes bénéfices causoyent que tu faisois le procès des Chrestiens ? confesse par là que tu es un fol, je dis plus fol que non pas Esaû qui donna l'héritage de sa progéniture pour une escuelle de légumes : il ne donna qu'un bien temporel, mais tu donnes un règne éternel et prens peines éternelles pour le plaisir et délectation de ton ventre. Confesse donc que ta folie est sans comparaison plus grande que non pas celle d'Esaû. Esaû pleura son péché, ce néantmoins, il ne fut point exaucé : je ne veux pas dire par là que si tu confesses ton iniquité, tu ne sois pardonné, mais j'ai grand peur que tu n'en feras rien, attendu que tu batailles directement contre la vérité de Dieu, que tu cognois bien. Je n'eus pas si tost fini mon propos, que ce fol et insensé ne se mist à ses esforts de me rendre honteux et vaincu ès propos que le luy avois tenus et me dist à haute voix : Et en estes-vous encore là ? Si ainsi estoit que je fusse fol pour tenir des bénéfices, le nombre des fols -seroit bien grand. Lors je luy dis tout doucement que tout ceux qui boivent le laict et vestissent la laine des brebis sans les repaistre, sont maudits : et lui alléguay le passage qui est escrit en Jérémie le Prophète, (Chapitre 34). Adonc, il s'esleva d'une bravade et furie merveilleusement superbe, en disant : Quoy ? selon ton dire,
il y en auroit un bien grand nombre de damnez et maudits de Dieu : car je say qu'en nostre Cour souveraine, et en toutes les Cours de la France, il y a bien peu de Conseillers et Présidens qui ne possèdent quelque morceau de bénéfice qui aide à entretenir les dorures et accoustremens, banquets et menus plaisirs de la maison, voir pour acquester avec le temps quelque place noble ou office de plus grand honneur et authorité. Appelles-tu cela folie ? C'est une grandissime sagesse, disoit-il : mais c'est une grande folie que de se faire pendre ou brûler pour soustenir les authoritez de la Bible. Item, disoit-il, je say qu'il y a plusieurs grands Seigneurs en France qui prennent le revenu des bénéfices, toutesfois, ils ne sont pas fols, mais grandement sages : car cela aide beaucoup à entretenir leurs estats, honneurs et grasses cuisines : et par tel moyen, ils ont de bons chevaux pour le service de la guerre. Quand j'eus entendu le propos de ce misérable symoniaque invétéré en sa malice, je fus tout confus et m'escriay en mon esprit, en eslevant les yeux en haut et disant : « O pauvres Chrestiens, où en estes-vous ? vous pensiez abbatre l'idolâtrie et avoir gagné la partie, je cognois à présent que vous n'aviez garde de ce faire : car selon le dire de cestuy Conseiller, vous avez toutes les Cours du Parlement contre vous : et s'il est ainsi qu'il m'a dit, vous avez aussi plusieurs grands seigneurs qui prennent profit du revenu des bénéfices, et tandis qu'ils sont repus d'un tel bruvage, il faut que vous espériez qu'ils seront toujours vos ennemis capitaux et mortels. Parquoy, je suis d'avis que vous retourniez à vostre première simplicité, vous asseurant que vous aurez des ennemis et serez persécuté tout le temps de vostre vie, si par lignes directes vous voulez suivre et soustenir la querelle de Dieu : car telles sont les promesses originalement escrites au vieux et nouveau testament. Ayez donc vostre refuge à vostre chef protecteur et capi-
taine, notre seigneur Jésus Christ lequel, en temps et lieu, saura très bien venger l'injure qni luy aura esté faite, et en cas pareil la vostre. »
l'histoire
Après que feu apperceu les folies et malices des hommes, et considéré les horribles esmotions et guerre qui ont esté cette année par tout le Royaume de France, je pensay en moy-mesme de faire le dessein de quelque Ville ou Cité de refuge pour se retirer és temps des guerres et troubles, à fin d'obvier à la malice de plusieurs horribles et insensez saccageurs, ausquels j'ay par cy devant veu exécuter leurs rages furieuses, contre une grande multitude de familles, sans avoir esgard à la cause juste ou injuste, et mesme sans aucune commission ni mandement.
DEMANDE
Il semble à t'ouyr parler que tu ne t'asseures pas de la paix qu'il a pieu à Dieu nous envoyer et que tu as encore quelque crainte d'une esmotion populaire.
Je prie Dieu qu'il luy plaise nous donner sa paix, mais si tu avois veu les horribles débordemens des hommes, que j'ay veu durant ces troubles, tu n'as cheveux en la teste qui n'eussent tremblé, craignant de tomber à la mercy de lamalice des hommes. Et celuy qui n'a veu ces choses, il ne sçauroit jamais penser combien la guerre est grande et horrible. Je ne m'esmerveille pas, si le Prophète David aima mieux eslire la peste, que non pas la famine et la guerre, en disant que s'il avoit la peste, il seroit à la mercy de Dieu, mais qu'en la guerre, il seroit à la mercy des hommes, qui fut la cause que Dieu estendit ses verges seulement sur son peuple et non pas sur luy, parce qu'il estoit submis
sous sa miséricorde et avoit directement confessé sa faute. Voilà pourquoy je te puis asseurer que c'est une chose horriblement à craindre que de tomber sous la mercy des hommes pernicieux et meschans.
DEMANDE
Je te prie me dire comment advint ce divorce en ce pays de Xaintonge : car me semble qu'il seroit bon de le mettre par escrit, à fin qu'il en demeurast une perpétuelle mémoire pour servir à ceux qui viendront après nous.
RESPONCE
Tu sais qu'il y aura plusieurs historiens qui s'employeront à cest affaire, toutesfois pour mieux descrire la vérité, je trouverois bon qu'en chacune Ville, il y eust personnes députées, pour escrire fidèlement les actes qui ont esté faites durant ces troubles : et par tel moyen, la vérité pourroit estre réduite en un volume, et pour ceste cause, je m'en vay commencer à t'en faire un petit narré, non pas du tout, mais d'une partie du commencement de l'Église réformée.
Tu dois entendre que tout ainsi que l'Église primitive fut érigée d'un bien petit commencement et avec plusieurs périls, dangers et grandes tribulations, aussi sur ces derniers jours, la difficulté et dangers, peines, travaux et afflictions ont esté .grandes en ce pays de Xaintonge. Je dis de Xaintonge, parce que je laisseray és habitans d'un autre Diocèse d'en escrire ce qu'ils en savent à la vérité. Il advint l'an 1 546, qu'aucuns Moines ayant esté quelques jours és parties d'Allemagne ou bien ayant leu quelques lignes de leur doctrine, et se trouvans abusez, ils prindre la hardiesse assez couvertement de découvrir quelques abus, mais soudain que les Prestres et bénéfîciers entendirent qu'ils détractoyent de leurs coquilles, ils incitèrent les juges de leur courir sus :
ce qu'ils faisoyent de bien bonne volonté, à cause qu'aucuns d'eux possedoyent quelque morceau de bénéfice qui aidoit à faire bouillir le pot. Parce moyen, aucuns desdits Moines estoyent contrains à s'enfuyr, s'exiler et se desfroquer, craignans qu'on les feist mourir de chaud. Les uns se faisoyent de mestier, les autres se régentoyent en quelque village, et parce que les isles d'Olleron, de Marepnes et d'Allevert sont loin des chemins publics, il se retira en ces isles là quelque nombre desdits Moines, ayant trouvé divers moyens de vivre sans estre cogneus : et ainsi qu'ils fréquentoyent les personnes, ils se hazardoyent de parler couvertement, jusqu'à ce qu'ils fussent assurez qu'on n'en diroit rien. Et après que par tel moyen ils eurent réduit quelque quantité de personnes, ils trouvèrent moyen d'obtenir la chaire, parce qu'en ces jours là, il y avoit un grand Vicaire qui les favorisoit tacitement : dont s'en ensuivit que petit à petit en ces pays et isles de Xaintonge plusieurs eurent les yeux ouverts et cogneurent beaucoup d'abus qu'ils avoyent auparavant ignorez, qui fut cause que plusieurs eurent en grande estime lesdits Prédicateurs, combien que pour lors ils découvroyent les abus assez maigrement. Il y eut en ces jours-là un nommé Collardeau, Procureur fiscal, homme pervers et de mauvaise' vie, qui trouva moyen d'advertir l'Evesque de Xaintes, qui estoit pour lors à la Cour, luy faisant entendre que tout estoit plein de Luthériens et qu'il luy donnast charge et commission pour les extirper, et non seulement luy escrivit plusieurs fois, mais aussi se transporta jusques audit lieu. Il feit tant par ces moyens, qu'il obtint une commission d'Évesque et du Parlement de Bourdeaux, avec une bonne somme de déniers qui lui furent taxez par ladite Cour. Cela faisoit-il pour le guain, et non pour le zèle de la Religion. Quoy fait, il pratiqua certains juges, tant en l'isle d'Olleron que d'Allevert, et pareillement Gimosac, et ayant aposté ces juges, il fait prendre le Prescheur de saint Denis
qui est au bout de l'isle d'Olleron, nommé frère Robin, et tout par un moyen le fait passer à l'isle d'Allevert, où il en print un autre nommé Nicole, et quelques jours après, il print aussi celuy de Gimosac qui tenoit eschole et preschoit les dimanches, estant fort aimé des habitans : et combien que je pense qu'ils soyent escrits au livre des Martyrs, ce néanmoins parce que je say la vérité de certains faicts insinuez, j'ay trouvé bon les escrire, qui est qu'eux ayans bien disputé et soutenu leur Religion en la présence, d'un Navières, Théologien, Chanoine de Xaintes qui autresfois avoit commencé à descouvrir les abus, toutesfois, parce que le ventre l'avoit gagné, il soustenoit du contraire, comme très bien les pauvres captifs lui savoyent reprocher en son visage. Quoy qu'il en fut, ces pauvres gens furent condamnez à estre desgraduez et estre vestus d'accoustremens verds, à fin que le peuple les estimast fols ou insensez : et qui plus est, parce qu'ils soustenoyent virilement la querelle de Dieu, ils furent bridez comme chevaux par ledit Collardeau, auparavant que d'estre menez sur l'échafaut, esquelles brides y avoit en chacune une pomme de fer qui leur emplissoit le dedans de leurs bouches, chose fort hideuse à voir: et estans ainsi desgraduez, ils les retournèrent en prison, pour les mener à Bourdeaux, à fin de les condamner à mourir : mais entre les deux, il advint un cas admirable, savoir est, que celuy à qui on vouloit le plus de mal, lequel on pensoit faire mourir le plus cruellement, ce fut celui qui leur eschappa et sortit desprisQns par un moyen admirable : car pour se donner garde de luy, ils avoyent mis un certain personnage sur les degrez d'une aviz près des prisons, pour escouter s'il se feroit quelque brisure : aussi on avoit des grans chiens des villages qu'un grand vicaire avoit amené, ausquels on avoit donné le large de la court de l'Évesché, à fin qu'ils abboyassent, si les prisonniers venoyent à sortir. Nonobstant toutes ces choses, frère
Robin lima les fers qu'il avoit aux jambes, et les ayans limez, il bailla les limes à ses compagnons : et ce fait, il perça les murailles qui estoyent de bonne massonnerie, mais il advint un cas estrange, c'est que d'aventure il y avoit plusieurs barriques appilées l'une sur l'autre, au devant de ladite muraille, lesquelles barriques estans poussées à bas, menèrent un grand bruit qui furent cause que le portier se leva, et ayant longtemps escouté, s'en retourna coucher : et ainsi, ledit frère Robin sortit en la court, à la merci des chiens, toutesfois Dieu l'avoit inspiré d'avoir prins du pain, et quand il fut en la court, il jetta audits chiens qui eurent la gueule close comme les ljons de Daniel. Or il faut noter que ledit Robin n'avoit jamais esté en ceste ville cy de Xaintes : pour ceste cause, estant en la court de l'Evesché, il estoit encore enfermé, mais Dieu voulut qu'il trouva une porte ouverte qui se rendoit au jardin auquel il entra, et se trouvant de rechef enfermé de certaines murailles bien hautes, il apperceut à la clarté de la lune un certain poirier qui estoit assez près de ladite muraille, et estant monté audit poirier, il apperceut par le dehors de ladite muraille un fumier sur lequel il pouvait assez aisément sauter. Quoy voyant, il s'en retourna és prison, pour savoir si quelqu'un de ses compagnons auroit limé ses fers : mais voyant que non, il les consola et exhorta à batailler virilement et à prendre patiemment la mort, et en les embrassant , print congé d'eux, et s'en alla de rechef monter sur le poirier et de là sauta sur les fumiers de la rue, mais ce fut une chose très merveilleuse, procédante de la Providence Divine, comment ledit Robin peut eschapper le second danger : car parce qu'il n'avoit jamais esté en la ville, il ne savoit à qui se retirer: mais parce qu'il avoit esté malade d'une pleurésie és prisons, et qu'on luy avoit donné un médecin et un apoticaire, ledit Robin couroit par les rues en s'enquérant dudit médecin et apoticaire, desquels
il avoit retenu le nom : mais en ce faisant, il alla tabourer en plusieurs portes des plus grands de ses ennemis, et entre les autres, à la porte d'un Conseiller qui fit diligence le lendemain pour savoir de ses nouvelles, et promettoit cinquante écus de la part du grand Vicaire, nommé Selliere, à celuy qui donneroit moyen de prendre ledit Robin. Iceluy donc frappant par les portes à l'heure de minuict, avoit divinement pourveu à son affaire : car il avoit troussé son habit sur ses épaules, et avoit attaché son enferge (sa chaîne) en veu de ses jambes, et par tel moyen, ceux qui sortoyent aux fenestres, pensoyent que ce fust un laquay. Il fut si bien qu'il se sauva en quelque maison, et de là fut en mesme heure conduit hors la ville, ce qui advint au mois d'aoust dudit an : mais ses deux compagnons furent bruslez, l'un en ceste ville de Xaintes et l'autre à Libourne, à cause que le Parlement de Bourdeaux s'en estoit là fuy, pour raison de la peste qui estoit lors en la ville de Bourdeaux, et moururent les susdits maistre Nicole et ses compagnons l'an 1 546. au mois d'aoust, endurans la mort fort constamment. L'Evesque ou ses Conseillers s'avisèrent en ce temps-là d'une ruse et finesse grandement subtile : car ayans obtenu quelque mandement du Roy pour couper un grand nombre de forests qui estoyent à l'entour de ceste ville, toutesfois, parce que plusieurs avoyent leur jouyssance des bois et pasturages esdites forêts, ils ne vouloyent permettre qu'elles fussent abatues : mais ceux-cy, suivant les ruses mahométistes, s'avisèrent de gagner le cœur du peuple par prédications et présens faits au gens du Roy, et envoyèrent en ceste ville de Xaintes, et autres villes du Diocèse certains moines Sorbonistes qui escumoyent, bavoyent, se tourmentoyent et viroyent, faisans gestes et grimaces estranges, et tous leurs propos n'estoyent que crier contre les chrestiens nouveaux, et aucunesfois ils exaltoyent leur Evesque, en disant qu'il estoit descendu du précieux sang de Monseigneur Sainct
Louys, et par tel moyen le pauvre peuple souffroit patiemment que tous les bois fussent coupez : et les boisestans ainsi coupez, il n'y eut plus de Prédicateurs : voilà comment le peuple fut déceu en ses biens et pareillement en ses esprits. Par là tu peux aisément juger quel pouvoit estre Testât de l'Église réformée, laquelle n'avoit aucune apparence d'Eglise, sinon aucuns, qui tacitement et avec crainte détractoyent de la Papauté. Il y eut quelque temps après, Tan 1 557, qu'un nommé maistre Philebert Hamelin qui avoit esté autrefois prisonnier en ceste ville, et prins par le même Collardeau, se transporta de rechef en ceste ville de Xaintes, et parce qu'il avoit demeuré à Genèves un bien longtemps depuis son emprisonnement, et ayant augmenté audit Genève de Foy et de doctrine, il avoit tousjours un remords de conscience de ce qu'il avoit dissimulé en sa confession faite en ceste ville, et voulant réparer sa faute, il s'efforçoit partout où il passoit d'inciter les hommes d'avoir des Ministres et de dresser quelque forme d'Eglise, et s'en alloit ainsi par le pays de France, ayant quelques serviteurs qui vendoyent des Bibles et autres livres imprimez en son imprimerie : car il s'estoitdespresté et fait imprimeur. En ce faisant, il passoit quelque fois par ceste ville et alloit aussi en Allevert. Or il estoit si juste et d'un si grand zèle que combien qu'il fust homme assez mal portatif il ne voulut jamais prendre de chevaux, et encore que plusieurs l'en requeroyent d'une bonne affection. Et combien qu'il eust bien de quoy moyennant, si estce qu'il n'avoit aucune espèe à sa ceinture : ains seulement un simple bâton en la main, et s'en alloit ainsi tout seul sans aucune crainte. Or advint un jour, après qu'il eut fait quelques prières et petites exhortations en ceste ville, ayant au plus sept ou huit auditeurs, il print son chemin pour aller en Allevert, et devant que partir, il pria le petit troupeau de l'assemblée de se congréger, de prier et de
s'exhorter l'un l'autre : et ainsi, s'en alla en Allevert, tendant à fin de gagner le peuple à Dieu, et là estant recueilli bénignement par la grand'partie du peuple, fit certains presches au son de la cloche et baptisa un enfant. Quoy voyant les magistrats de ceste ville, contraindrent l'Evesque d'exhiber déniers pour faire la suite (poursuivre) dudit Philebert, avec chevaux, gens-d'armes, cuisiniers et vivandiers. L'Evesque et certains magistrats de ceste ville se transportèrent au lieu d'Allevert, là où ils firent rebaptiser l'enfant qui avoit esté baptisé par ledit Philebert et ne le pouvans là attraper, ils le suivirent à la trace, jusques à ce qu'ils l'eurent trouvé en la maison d'un gentil-homme, et ainsil'amenèrent en ceste ville comme malfaicteur, és prisons criminelles, combien que ses œuvres rendent certain tesmoignage, qu'il estoit enfant de Dieu, et directement esleu. Il estoit si parfait en ses œuvres que ses ennemis estoyent contraints de confesser qu'il estoit d'une vie saincte,. toutesfois sans approuver sa doctrine. Je suis tout esmerveillé, comment les hommes ont osé assoir jugement de mort sur luy, veu qu'ils savoyent bien et avoyent entendu sa saincte conversation : car je suis asseuré, et le puis dire à la vérité, que deslors qu'il fut amené és prisons de Xaintes, je prias la hardiesse (combien que les jours fussent périlleux en ce temps là) d'aller remonstrer à six des principaux Juges et Magistrats de ceste ville de Xaintes, qu'ils avoyent emprisonné un Prophète ou Ange de Dieurenvoyé pour annoncer sa Parole et jugement de condamnation aux hommes sur le dernier temps, leur asseurant qu'il y avoit onze ans que je cognoissois ledit Philebert Hamelin d'une si saincte vie qu'il me sembloit que les autres hommes estoyent diables au regard de luy. Il est certain, que les juges usèrent d'humanité en mon endroit et m'escoutèrent bénignement : aussi parlois-je à un chacun d'eux estant en sa maison. Finalement ils traittèrent assez bénignement ledit maistre
Philebert, toutesfois ils ne se peuvent excuser qu'ils ne soyent coulpables de sa mort. Vray est qu'ils ne le tuèrent pas non plus que Pilate et Judas, Jésus Christ, mais ils le livrèrent entre les mains de ceux qu'ils savoyent bien qu'ils le feroyent mourir. Et pour mieux parvenir à un lavemain, pour s'en descharger, ils s'avisèrent qu'il avoit esté prestre en l'Eglise Romaine, parquoy l'envoyèrent à Bourdeaux avec bonne et seure garde par un Prévost des Mareschaux : veux-tu bien cognoistre comment ledit Philebert estoit de saincte vie ? on luy donnoit liberté d'estre en la chambre du geôlier et de boire et manger à sa table, ce qu'il fit, pendant qu'il estoit en ceste ville : mais après que par plusieurs jours il eut travaillé, et prins peine de réprimer les jeux et blasphèmes qui se commettoyent en la chambre du geôlier, il fut si desplaisant, voyant qu'ils ne se vouloyent corriger que pour obvier à entendre un tel mal, soudain qu'il avoit disné, il se faisoit mener en une chambre criminelle, et estoit là tout le long du jour tout seul pour obvier les compagnies mauvaises. Item, vcux-tu encore mieux savoir, combien il cheminoit droitement? Luy estant en prison, survint un advocat du pays de France, de quelque lieu où il avoit érigé une petite Eglise, lequel advocat apporta trois cents livres qu'il présenta au geôlier, pourveu qu'il voulust de nuict mettre ledit Philebert hors des prisons. Quoy voyant le geôlier, fut presque incité à ce faire, toutefois il demanda conseil audit maistre Philebert, lequel respondant, luy dist qu'il valoit mieux qu'il mourust par la main de l'exécuteur, que de le mettre en peine pour luy. Quoy sachant ledit advocat, rapporta son argent : je te demande, Qui est celuy de nous qui voudroit faire le semblable, estant à la merci des hommes ennemis, comme il estoit? Les juges de ceste ville savoient bien qu'il estoit de saincte vie, toutesfois ils l'ont fait pour crainte de perdre leurs offices, ainsi le faut-il entendre. Je
fus bien adverti que cependant que ledit Philebert estoit és prisons de ceste ville, qu'il y eut un personnage qui parlant dudit Philebert, dist à un Conseiller de Bourdeaux : On vous amènera un de ces jours un prisonnier de Xaintes, qui parlera bien à vous, Messieurs : mais le Conseiller en blasphémant le nom de Dieu, jura qu'il ne parleroit pas à luy et qu'il se donneroit bien garde d'assister à son jugement. Je te demande ce Conseiller se disoit estre Chrestien, il ne vouloit pas condamner le Juste; toutesfois, puisqu'il estoit constitué Juge, il n'aura point d'excuse : car puis qu'il savoit que l'autre estoit homme de bien, il devoit de son pouvoir s'opposer au jugement de ceux qui par ignorance ou par malice le condamnèrent, livrèrent et firent pendre comme un larron, le 18 d'Avril de l'an susdit. Quelque temps auparavant la prise dudit Philebert, il y eut en ceste ville un certain artisan, pauvre et indigent à merveilles, lequel avoit un si grand désir de l'avancement de l'Evangile qu'il le démonstra quelque jour à un autre artisan aussi pauvre que luy et d'aussi peu de savoir, car tous deux n'en savoyent guère : toutesfois le premier remonstra à l'autre que s'il vouloit s'employer à faire quelque forme d'exhortation, ce seroit la cause d'un grand fruit : et combien que le second se sentoit totalement desnué de savoir, cela luy donna courage : et quelques jours après, il assembla un Dimanche au matin neuf ou dix personnes et parce qu'il estoit mal instruit és lettres, il avoit tiré quelques passages du vieux et nouveau Testament, les ayans mis par escrit. Et quand ils furent assemblez, il leur lisoit les passages ou authoritez, en disant, Qu'un chacun selon ce qu'il a receu de dons, qu'il faut qu'il les distribue aux autres, et que tout arbre qui ne fera point de fruit, sera coupé et jetté au feu : aussi il lisoit une autre authorité prise au Deuteronome, là où il est dit, Vous annoncerez ma loy, en allant, en venant, en buvant,
en mangeant, en vous couchant, en vous levant et estant assis en la voye : il leur proposoit aussi la similitude des talens et un grand nombre de telles authoritez, et ce faisoit-il tendant à deux bonnes fins, la première estoit, pour monstrer qu'il appartient à toutes gens de parler des statuts et ordonnances de Dieu et à fin qu'on ne mesprisast sa doctrine, à cause de son abjection : la seconde fin, estoit à fin d'inciter certains auditeurs de faire le semblable : car e i cest^ mesme heure, ils convindrent ensemble que six d'entr'eux exhorteroyent par hebdomade, savoir est, un chacun de six en six semaines, les Dimanches seulement. Et parce qu'ils entreprenoyent un affaire, auquel ils n'avoyent jamais été instruits, il fut dit qu'ils mettroyent leurs exhortations par escrit et les liroyent devant l'assemblée : or toutes ces choses furent faites par le bon exemple, conseil et doctrine de maistre Philebert Hamelin. Voilà le commencement de l'Eglise reformée de la ville de Xaintes. Je m'asseure qu'il y a eu au commencement telle assemblée que le nombre n'estoit que de cinq seulement, et pendant que l'Eglise estoit ainsi petite, et que ledit maistre Philebert estoit en prison, il arriva en ceste ville un Ministre nommé de la Place lequel avoit esté envoyé pour aller prescher en Allevert : mais ce mesme jour, le Procureur dudit Allevert se trouva en ceste ville, qui certifia qu'il y seroit fort mal venu, à cause de ce baptesme que maistre Philebert avoit fait, parce qu'on avoit condamné plusieurs assistans à fort grandes amendes qui fut le moyen que nous priasmes ledit de la Place de nous administrer la Parole de Dieu, et fut receu pour nostre ministre, et demeura jusques à ce que nous eusmes monsieur de la Boissière qui est celuy que nous avons encore à présent : mais c'estoit une chose pitoyable, car nous avions bon vouloir, mais le pouvoir d'entretenir les ministres n'y estoit pas, veu que de la Place pendant le temps que nous
Feusmes, il fut entretenu une partie aux despens des Gentilshommes qui l'appeloyent souvent, mais craignans que cela ne fust le moyen de corrompre nos ministres, on conseilla à Monsieur de la Boissière de ne partir de la Ville sans congé, pour servir à la noblesse, veu qu'aussi il y eut urgent affaire. Par tel moyen, le pauvre homme estoit reclos comme un prisonnier, et bien souvent mangeoit des pommes et buvoit de l'eau à son disner, et par faute de nape, il mettoit bien souvent son disner sur une chemise, parce qu'il y avoit bien peu de riches qui fussent de nostre assemblée, et si n'avions pas de quoy luy payer ses gages. Vorià comment nostre Eglise a esté érigée au commencement par gens mesprisez : et alors que les ennemis d'icelle la vindrent saccager et persécuter, elle avoit si bien profité en peu d'années, que desjà les jeux, danses, ballades, banquets et superfluitez de coiffures et dorures avoyent presque toutes cessé : il n'y avoit plus guère de paroles scandaleuses, ni de meurtres. Les procès commençoyent grandement à diminuer : car soudain que deux hommes de la Religion estoyent en procès, on trouvoit moyen de les accorder : et mesme bien souvent, devant que commencer aucun procès, un homme n'y eust point mis un autre, que premièrement il ne l'eust fait exhorter à ceux de la Religion. Quand le temps s'approchoit de faire ses Pasques, plusieurs haines, dissensions et querelles estoyent accordées : il n'estoit question que de pseaumes, prières, cantiques et chansons spirituelles, et n'estoit plus question de chansons dissolues ni lubriques. L'Eglise avoit si bien profité que mesme les Magistrats avoyent policé plusieurs choses mauvaises qui dependoyent de leurs authoritez. Il estoit défendu aux hosteliers de. ne tenir jeux, ni de donner à boire et à manger à gens domiciliez, à fin que les hommes desbauchez se retirassent en leurs familles. Vous eussiez veu en ces jours là, és Dimanches, les compagnons de mestier
se pourmener par les prairies, boscages ou autres lieux plaisans, chantans par troupes pseaumes, cantiques et chansons spirituelles , lisans et s'instruisans les uns les autres, Vous eussiez aussi veu les filles et vierges assises par troupes és jardins et autres lieux qui en cas pareil se délectoyent à chanter toutes choses sainctes : d'autre part, vous eussiez veu les pédagogues qui avoyent si bien instruit la jeunesse que les enfans estoyent tellement enseignez que mesme il n'y avoit plus de geste puérile, ains une constance virile. Ces choses avoyent si bien profité que les personnes avoyent changé leurs manières de faire, mesmes jusques à leurs contenances. L'Eglise fut érigée au commencement avec grande difficulté et éminens périls : nous estions blasmez et vitupérez de calomnies perverses et meschantes. Les uns disoyent, si leur doctrine estoit bonne, ils prescheroyent publiquement : les autres disoyent que nous nous assemblions pour paillarder et qu'en nos assemblées, les femmes estoyent communes : les autres disoyent que nous allions baiser le cul au diable, avec de la chandelle de rosine. Nonobstant toutes ces choses, Dieu favorisa si bien nostre affaire que combien que nos assemblées fussent le plus souvent à plein minuit et que nos ennemis nous entendoyent souvent passer par la rue, si est-ce que Dieu leur tenoit la bride serrée en telle sorte que nous fusmes conservez sous sa protection et lors que Dieu voulut que son Eglise fut manifestée publiquement, et en plein jour, il fit en nostre ville un œuvre admirable, car il fut envoyé à Tolose deux des principaux chefs, lesquels n'eussent voulu permettre nos assemblées estre publiques, qui fut la cause que nous eusmes la hardiesse de prendre la halle. Ce que nous n'eussions seu faire, sans grands scandales, si lesdits chefs eussent esté en la ville. Et qu'ainsi ne soit, tu ne peus nier, que depuis ces troubles, ils ne se soyent totalement appliquez à rabaisser, ruyner et anichiler, enfoncer
et abysmer la petite nasselle de l'Eglise reformée. Par là. je puis aisément juger que Dieu les a tenus l'espace de deux années ou environ à Tolose, à fin qu'ils ne nuisissent à son Eglise, durant le temps qu'il la vouloit manifester publiquement : combien que l'Eglise eut de grans ennemis, toutesfois elle fleurit en telle sorte en peu d'années, que mesme les ennemis d'icelle, à leur très-grand regret estoyent contraints de dire bien de nos ministres, et singulièrement de Monsieur de la Boissière, parce que sa vie les redarguoit, et rendoit bon tesmoignage de sa doctrine. Or aucuns Prestres commençoyent d'assister aux assemblées, à estudier et prendre conseil de l'Eglise : mais quand quelqu'un de l'Eglise faisoit quelque faute ou tort à quelqu'un des adversaires, ils savoyent très bien dire : Vostre ministre ne vous a pas conseillé de faire ce mal : et ainsi, les ennemis de l'Evangile avoyent la bouche close, et combien qu'ils eussent en haine les ministres, ils n'osoyent mesdire d'eux, à cause de leur bonne vie. En ces jours là, les prestres et moines furent blasmez du commun : savoir est, des ennemis de la Religion, et disoyent ainsi : les ministres font des prières que nous ne pouvons nier qu'elles ne soyent bonnes : pourquoy est-ce que vous ne faites le semblable? Quoy voyant Monsieur le Théologien du Chapitre se print à faire les prières, comme les ministres : aussi firent les moines qu'ils avoyent à gages pour leur Prédication : car s'il y avoit un fin frère, mauvais garçon, et subtil argumentateur de moine en tout le pays, il faloit l'avoir en l'Eglise Cathédrale. Voilà comment en ces jours là, il y avoit prières en la ville de Xaintes tous les jours d'une part et d'autre. Veux-tu bien cognoistre, comment les Ecclésiastiques Romains faisoyent lesdites prières par hypocrisie et malice? Regarde un peu, ils n'en font plus à présent, ni n'en faisoyent au paravant la venue des ministres : Est-il pas aisé à juger que ce qu'ils en faisoyent,
estoit seulement pour dire, je say faire cela aussi bien comme les autres? Quoy qu'il en soit, l'Eglise profita si bien alors que les fruits d'icelle demeureront à jamais : et ceux qui ont espérance de voir l'Eglise abbatue et anichilée, seront confus, car puis que Dieu Fa garentie lors qu'ils n'estoyent que trois ou quatre pauvres gens mesprisez, combien plus aujourd'huy aura-t-il soin d'un grand nombre ? Je ne doute pas qu'elle ne soit tormentée : cela nous doit estre tout résolu, puis qu'il est escrit : mais ce ne sera pas selon la mesure et désir de ses ennemis. Plusieurs gens des villages en ces jours là demandoyent des ministres à leurs curez ou fermiers ou autrement, ils disoyent qu'ils n'auroyent point de dismes : cela faschoit plus les prestres que nulle autre chose et leur estoit fort estrange. En ce temps là furent faits des actes assez dignes de faire rire et pleurer tout à un coup : car aucuns fermiers ennemis de la Religion, voyans telles nouvelles, s'en alloyent aux ministres, pour les prier de venir exhorter le peuple, d'où ils estoyent fermiers : et ce, à fin d'estre payez des dismes. Quand ils pouvoyent finir de ministres, ils demandoyent des anciens. Je ne ris jamais de si bon courage, toutesfois en pleurant, quant j'ouy dire que le Procureur qui estoit greffier criminel, lors qu'on faisoit les procès de ceux de la Religion, avoit luy-mesme fait les prières un peu au paravant le saccagement de l'Eglise en la paroisse d'où il estoit fermier : à savoir si lors qu'il faisoit luy-mesme les prières, il estoit meilleur Chrestien que quand il escrivoit les procès contre ceux de la Religion : certes autant bon Chrestien estoit-il, lorsqu'il escrivoit les procès, comme quand il faisoit les prières, attendu qu'il ne les faisoit, que pour avoir les gerbes et fruits des laboureurs. Le fruit de nostre petite Eglise avoit si bien profité, qu'ils avoyent contraint les meschans d'estre gens de bien : toutesfois leur hypocrisie a esté depuis amplement manifestée et cogneuë : car lors
qu'ils ont eu liberté de mal faire, ils ont monstré extérieurement ce qu'ils tenoyent caché dedans leurs misérables poitrines : ils ont fait des actes si misérables que j'ay horreur seulement de m'en souvenir, au temps qu'ils s'esleverent pour dissiper, abysmer, perdre et destruire ceux de l'Eglise réformée. Pour obvier à leurs tyrannies horribles et exécrables, je me retiray secrettement en ma maison, pour ne voir les meurtres, reniemens et destroussemens qui se faisoyent és lieux champestres : et estant retiré en ma maison l'espace de deux mois, il m'estoit avis que l'enfer avoit esté desfonsé et que tous les esprits diaboliques estoyent entrez en la ville de Xaintes : car au lieu que j'entendois un peu au paravant pseaumes, cantiques et toutes paroles honnestes d'édification et bon exemple, je n'entendois que blasphèmes, bateries, menaces, tumultes, toutes paroles misérables, dissolution, chansons lubriques et détestables, en telle sorte qu'il me sembloit que toute la vertu et saincteté de la terre estoit estouffée et esteinte : car il sortit certains diabletons du Chasteau de Taillebourg qui faisoyent plus de mal que non pas ceux qui estoyent diables d'ancieneté. Eux entrans en la ville, accompagnez de certains prestres, ayans l'espée nue au poing, crioyent : Où sont-ils? il faut couper gorge tout à main, et faisoyent ainsi des mouvans, sachans bien qu'il n'y avoit aucune résistance : car ceux de l'Eglise réformée s'estoyent tous absentez : toutesfois pour faire des mauvais, ils trouvèrent un Parisien en la rue qui avoit bruit d'avoir de l'argent : ils le tuèrent, sans avoir aucune résistance et en usant de leur mestier accoustumé, le mirent en chemise devant qu7il fust achevé de mourir. Après cela, ils s'en allèrent de maison en maison, prendre, piller, saccager, gourmander, rire, moquer et gaudir avec toutes dissolutions et paroles de blasphèmes contre Dieu et les hommes : et ne se contentoyent pas seulement de se moquer des hommes, mais aussi se moquoyent
de Dieu : car ils disoyent, que Agimus avoit gagné Père éternel. En ce jour là, il y avoit certains personnages és prisons, que quand les pages des Chanoines passoyent par devant lesdites prisons, ils disoyent, en se moquant : « Le Seigneur vous assistera, et luy disoyent encore, or dites à présent, Revenge-moy, pren la querelle, » et plusieurs autres en frapant d'un baston, disoyent : « Le Seigneur vous bénie. » Je fus grandement espouvanté l'espace de deux mois, voyant que les portefaix et belistreaux estoyent devenus seigneurs aux despens de ceux de l'Eglise réformée : je n'avois tous les jours autre chose que rapports des cas espouvantables qui de jour en jour s'y commettoyent, et de tout ce que je fus le plus desplaisant en moy-mesme, ce fut de certains petis enfans de la Ville qui se venoyent journellement assembler en une place près du lieu où j'estois caché (m'exerçant toutesfois à faire quelqu'œuvre de mon art), qui se devisans en deux bandes et jettans des pierres les uns contre les autres, juroyent et blasphémoyent le plus exécrablement que jamais homme ouyt parler : car ils disoyent par le sang, mort, teste, double teste, triple teste et des blasphèmes si horribles que j'ay quasi horreur de les escrire : or cela dura assez longtemps, sans que les pères ni mères y missent aucune police. Il me prenoit souvent envie de hazarder ma vie, pour en faire la punition; mais je disois en mon cœur le pseaume 79, qui se commence, Les gens entrez sont en ton héritage. Je say que plusieurs historiens descriront les choses plus au long, toutesfois j'ay bien voulu dire ceci en passant, parce que durant ces jours mauvais, il y avoit bien peu de gens de l'Eglise réformée en ceste ville.