‹ Les œuvres de Clement Marot de Cahors en QuercyChapitre 44 sur 67 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Deux homélies : le Sermon du Bon Pasteur et le Sermon de la Dédicace. — Pourquoi il convient de les attribuer à Marot. — Maladie de François Ier. — Charles-Quint traverse la France : Marot lui fait hommage des trente premiers Psaumes. — Malgré le succès de ces poésies sacrées, Marot n'ose les faire imprimer.

— Un voyage à Saint-Chéron. — Les Amours de Leander et de Hero. — Mariage de Jeanne d'Albret; les fêtes de Châtellerault.

— Marot à Lyon; il décide, avec Dolet, de publier les Psaumes et Y Enfer. — Les Étrennes de 1541. — Suite d'une intempérance de langue. — Lettres patentes du 3o août 1542. — Marot prend encore une fois le large.

ÉBARRASSÉ de toute inquiétude et de tout souci, Marot dut se remettre avec une nouvelle ardeur aux travaux ci-dessus indiqués. Sa traduction des Psaumes dut absorber la plus grande partie de son temps. Nous possédons à ce sujet une indication précise. Nous avons déjà dit que, lors du passage de Charles-Quint en France, à la fin de cette même année, le poète présentera à l'Empereur trente psaumes traduits. Mais nous avons également recueilli certaines indications qui nous portent à croire que vers cette époque, ou tout au moins depuis le commencement de cette année, Marot, attiré de plus en plus par les idées de la Réforme, se lança dans la composition de pièces religieuses. Dans les registres du conseil de Genève, à l'année 1 539, on trouve les mentions suivantes :

2 septembre. — Io. Michiel, imprimeur, le quelt par cy devant

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az pryer luy volloyer donner licence de imprimer certaien lyvres compofées à laz gloyre de Dieu, lefquieulx ont efté vifité par maiftre Antoine Marcoux, predicant, lequelt prefentement cy az faict relation que az fon advys il fon compofé félon Dieu. Touteffoys a efté refolu que maiftre Morand les doyge encore vifité.

5 septembre. — Licence âz Io. Michiel, imprimeur, ayans aoys laz relation des predicans, az efté donné licence au diétz imprimeur de imprimer un lyvre nomme la^ Bergeyrie et ung aultre qui fe nomme Terribilis ejl locus ijle, et quan aux aultres lyvres que il ne les doyge pas imprimer (1).

A la distance d'une année, nous voyons reparaître ces deux ouvrages dans un autre document, quoique sous des titres s'écartant singulièrement de ceux qui nous sont donnés par la citation précédente. Dans un Index de livres condamné, dressé en l'année 1540, à Toulouse, par le grand inquisiteur de la foi, figurent les deux mentions suivantes : le Sermon du bon et du maulvais pasteur et Sermon notable pour le jour de la dédicace.

Le Sermon du bon et du maulvais pasteur n'est autre que la\ Bergeyrie du Grand Conseil de Genève. Nous retrouvons l'ouvrage dans une liste de livres condamnés, liste dressée par Duplessis d'Argentré sous le titre : Catalogus librorum gallicorum ab incertis authoribus. L'opuscule y est dénommé la Bergerie spirituelle envoyée au roy (2). Or, le Sermon du bon pasteur et du maulvais débute justement par ces vers de dédicace :

Près de Paris, voftre grande cité, Sire, ie fus, le karefme, inuité D'aller aux champs entendre le propos Du bon Pafteur, etc.

Dans une autre liste de livres examinés et censurés en 1542 par la Sorbonne, d'Argentré place l'opuscule à la suite des Psaumes traduits par Marot : « Un sermon du bon pasteur et du maulvais pasteur, du même Marot (3). »

Quant à la nouvelle désignation appliquée à l'autre

(1) Registres du Grand Conseil erroribus, t. II, p. 134 et 175. de Genève, vol. 33, fol. 268 et 273. (3) Ibid.

(2) Collectio Judicioriim de novis

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ouvrage, Sermon notable de la dédicace, elle complète en quelque sorte le titre primitif. En effet, ce verset : « Terribilis est locus iste, » revient comme une pieuse ritournelle à la fin de chaque période dudit sermon.

Nous sommes bien en présence des deux mêmes livres qui, des deux côtés des Alpes, imprimés sous un nom différent, subissent un traitement opposé. Vérité en deçà, mensonge au delà : ce que le Conseil de Genève considère comme étant de bonne et orthodoxe doctrine, Vidal de Bécanis, constitué par le Saint-Siège inquisiteur général de la « dampnée et mauvaise hérésie » pour tout le royaume de France, le dénonce. La Sorbonne condamnera.

Après avoir rétabli le titre de ces deux livres, il nous reste à en indiquer l'auteur. La tâche sera facile pour lw{ Bergeyrie ou le Sermon du bon pasteur et du maulvais. La première édition française de cet opuscule, à Lyon, chez Balthazard Arnoullet, en 1545, un an après la mort du poète, porte le nom de Marot tout au long dans le titre.

En ce qui concerne le Sermon de la dédicace, nous ne saurions être aussi affirmatif. Certaines présomptions nous poussent à l'attribuer à Marot. Le savant bibliographe Brunet déclare avoir vu une édition gothique des Œuvres de Marot, imprimée à Lyon en i53o. par Iean Barbous pour François Juste, à la suite de laquelle se trouvait le Sermon de la dédicace, également en caractères gothiques, absolument semblables à ceux de Iean Barbous. Les Œuvres de Marot et le Sermon portaient tous deux la date de 1 539- Cette rencontre signalée par Brunet ne nous apporte point assurément la preuve des droits de Marot à la paternité de l'opuscule. Mais il est d'autres indications qui ne sont point négligeables. Dans les délibérations du Conseil de Genève, nous voyons que c'est le même jour que les deux ouvrages sont soumis à l'approbation. En ce qui concerne la\ Bergeyrie, aucun doute n'est possible; c'est bien l'œuvre de Marot. Quant à l'autre opuscule, présenté en même temps, composé également en vers français et écrit dans le même but de battre en brèche l'église catholique, ne doit-on pas l'attribuer au même auteur? Il devait exister à cette époque un échange clandestin de communications entre Marot et Genève. Les

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souvenirs de Ferrare n'étaient pas si loin que toutes relations fussent rompues entre Calvin et l'ancien secrétaire de la duchesse Renée. Notez encore que ce pasteur chargé d'examiner les ouvrages composés à la gloire de Dieu avant qu'ils fussent livrés à l'impression, ce « maistre Anthoine Marcourt », n'était autre que l'auteur des placards séditieux affichés en 1 534 à Blois sur la porte de la Chambre du roi, de ces « placards souillez » dont, au dire de Sagon, on avait retrouvé des exemplaires dans le cabinet de travail de Marot. Des relations avaient donc existé entre ces deux hommes, et l'on s'explique que le pasteur, convaincu du zèle et du dévouement du poète pour les idées nouvelles, se soit fait. le patron de ses œuvres auprès du Grand Conseil de Genève. Voilà des présomptions dont il faut tenir compte. Mais du rapprochement des deux opuscules et de leur analyse, nous prétendons tirer des arguments encore plus décisifs. Ce sont mêmes idées présentées sous des formes très analogues, mêmes attaques contre la cour de Rome, mêmes éloges à l'adresse de la Réforme; il y a conformité de pensées, de figures, de but.

La\ Bergeyrie ou le Sermon du bon pasteur et du maulvais fut composé vers le milieu de l'année 1 53g. Ce serait pendant le carême de cette année que la première idée en 'vint à Marot. Le bon pasteur naturellement c'est le ministre protestant et le mauvais c'est le prêtre catholique. L'honneur d'être le premier mis en scène échoit au bon pasteur :

... aimant l'aife & repos

De fes brebis, lequel paifl mefmement

Le fien beftail pour bon nourriffement.

Lors un i'en vei, fur un tertre monté,

Que Charitable Amour auoit dompté,

Soigneufement gardant fon petit nombre

Qui là eftoit tappi à terre, en l'ombre,

Et le paiffoit de l'Efcripture Sainéle...

Alors commence une homélie fort longue, qui dure pendant plusieurs centaines de vers; paraphrase de textes saints dont les citations sont cousues avec plus ou moins d'à propos ou d'habileté. Mais ce serait peu de montrer

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la supériorité du bon pasteur en rapportant les belles paroles qu'il prodigue à ses brebis, si l'on ne dénigrait ses concurrents. La haine que Marot concentrait autrefois sur les moines, il l'étend maintenant à tous ceux qui appartiennent par quelque côté que ce soit à l'Église romaine. Comme pendant au portrait qu'il vient de tracer du bon pasteur, voici sous quels traits il représente les ministres de l'autre église, les satellites de la cour de Rome :

D'autres i'en vey faifant les chattemites,

Par le dehors auffi fimples qu'hermittes,

Mais ie me doubte, & à ma fantaifie,

Que là eftoit cachée hypocrifie,

Et me fembloit, ou i'ay bien mauluais yeulx,

Que leur efprit eftoit feditieux.

Hz nourriflbient leurs grandz trouppeaux de fonges,

De ergo, d'utrutn, de quare, de menfonges,

Et de cela ilz faifoient du pain bis

Que bien amoyent leurs feduites brebis ;

Mais de maigreur eftoyent enlangorées,

Plus en beuuoyent, plus eftoyent altérées;

Plus en mangeoyent, plus en vouloyent manger;

Et l'ame & corps eftoyent en grand danger :

Et ne sauroyent ennemis eftrangers

Pis les traiter que faifoient leurs bergers,

Qui, foubz couleur de longues oraifons,

Le plus fouvent dévorent leurs toifons...

Dans cette pièce règne une modération relative à laquelle le poète était forcé de s'astreindre, puisqu'ainsi que l'indiquent les premiers vers cette homélie était destinée, dans la pensée de Marot, à passer sous les yeux du roi. Il en est tout autrement du Sermon de la dédicace. Si la pièce avait été présentée au roi, il n'aurait pu y voir qu'un défi. C'est une arme forgée pour le combat, peut-être à l'instigation des amis qui voulaient la faire imprimer à Genève dans l'intérêt de leur cause. C'est une diatribe des plus violentes contre la cour de Rome et les pratiques de l'Église romaine. Mais, violence à part, les deux opuscules s'apparentent par des traits communs, par des analogies frappantes. Il semble qu'il n'ait été fait aucun effort

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d'imagination pour trouver autre chose que ces allusions pastorales.

Dans le Sermon du bon pasteur, nous avons déjà fait connaissance avec les brebis tondues par leurs mauvais bergers et avec les loups dévorants qui menacent le petit troupeau du Christ. Nous les retrouvons dans le Sermon de la dédicace. Nous y retrouvons surtout quantité d'idées, de métaphores empruntées à d'autres poésies de Marot. Ainsi, dans l'épître écrite de Venise à Renée de Ferrare, Marot s'élève avec véhémence contre ces temples « marbrins » construits par la main des hommes au Dieu qui a créé l'univers, tandis que c'est l'univers même qui doit être son véritable sanctuaire. C'est sur cette idée que roule toute l'argumentation du Sermon de la dédicace, comme l'indique du reste le verset inscrit en tête de cette pièce : « Dieu qui a faict le monde et toutes les choses qui sont en iceluy, comme ainsi soit qu'il soit seigneur du ciel et de la terre, il ne habite poinct aux temples faictz de la main et n'est pas servi par les mains humaines. » L'auteur s'empare de cette idée pour battre en brèche avec une implacable âpreté l'Eglise telle que l'a conçue la religion catholique :

Vrayment ce lieu fur tout autre eft terrible, Puant, infect, ord & fale & horrible Non pas de foy, mais pour les gros abuz Que font céans ces gros afinabus...

La marque de Marot se reconnaît encore dans ces transports d'une rage violente contre les adversaires qui ont voulu l'envoyer au bûcher, qui furent cause de son exil et qui le guettent encore :

Peuple, entendz bien : ce mouftier, ce beau temple,

Que maintenant tu regarde & contemple,

Eft un tel lieu : c'eft une vray fpeloncque

De gros larrons, fi au monde en fut oncque.

Et fi tu veulz bien entendre qui font

Ces gros larrons : ce font ceux qui y font

A tes defpens, tous les iours, tant de mines

Et plus que toy fe vantent eflre dignes.

M'entendz-tu bien? Or, oy : ce font les prefbtres

Qui, en touts lieux, veulent eflre les maiftres...

Vie de Clément Marot. 459

L'auteur compare les églises catholiques à des forêts où l'on dépouille les malheureux qui s'y aventurent. Mais, à la différence des forêts où l'on ne perd que ses biens corporels, dans les églises on perd en plus les biens de l'âme. Le disciple de Calvin se trahit ensuite en reprochant à ses adversaires de cacher sous une hypocrisie respectueuse leur dédain de la Bible :

En leur autel tant doucement la touchent,

Sur un carreau triumphant ilz la couchent,

Quant on la lit trestous debout ilz font,

Et en ce poind tous la cour vous luy font.

Vous iureriez par S. Luc & S. Gile

Qu'ilz n'ayment tous rien tant que l'Evangile,

Mais Dieu cognoift que ce ne font que mines...

Ces démonstrations menteuses n'ont d'autre but que de tromper les gens crédules, et si l'on n'accepte pas, yeux fermés, l'interprétation du texte telle qu'ils la donnent, si un malheureux se permet de hasarder un mot que n'approuve point « l'idole de Rome », ils se mettent aussitôt à crier au sacrilège :

Hz f'en courront à leur Dieu, difants : ouy!

G'eft un Luther! Il eft digne de mort!

Et, à leur voix, voila un homme mort

Qui a ofé l'Evangile prefcher

Que ces caphardz fembloyent tenir tant cher.

Dans ces idées exprimées avec tant de vivacité, n'y a-t-il point comme un écho des démêlés de Marot avec Sagon? Marot jouant de bonne foi le rôle du néophyte convaincu, Sagon épluchant toutes ses paroles, épiant ses moindres gestes pour obtenir sa condamnation au bûcher? Voici encore un trait auquel se peut reconnaître notre poète. On se rappelle peut-être cette allusion de Marot à Meigret, dit le Magnifique, et à ses fourneaux où il s'occupait de changer les métaux en or (1). L'auteur du Sermon de la dédicace compare les prêtres de Rome aux alchimistes et constate que sous leur main, également, tout se change en or :

Car ce preftrail, de vertu indigent,

Convertit tout en or & en argent :

(1) Voyez ci-dessus, p. 33o.

460 Vie de Clément Marot.

Chofe n'y a, en ce vifible monde,

Que ce preftrail, qui partout eft immunde,

Tant connoit-il la malheureufe gent,

Ne mue foubdain en or & en argent

Par la vertu ou par la diablerie

De leur vieil art & damnée alquymie.

Le sermon se termine par une bordée d'injures et de bouffonneries contre le « Dieu de pâte » et les cérémonies de la messe. L'esprit de concurrence religieuse avait mis alors à la mode ce goût de railleries triviales entre protestants et catholiques. Enfin, la conclusion est une déclaration de guerre « contre les larrons de l'église de Rome ». Puis, comme s'il se rappelait subitement qu'il parle au nom d'un dieu de miséricorde, en terminant cette homélie, l'auteur nous souhaite en son nom

Que par fon Chrift, falut puiffions avoir.

L'exemplaire de cette pièce que nous avons eu entre les mains ne porte aucun nom d'auteur. Cette omission n'est point négligence ou désintéressement, mais bien calcul. Le poète éprouve une joie malicieuse à défier ses adversaires dans l'embuscade qu'il a choisie et où il se croit à l'abri de toute indiscrétion fâcheuse :

le m'attens bien que ie feray cité,

Si ces larrons fcavent ce que ie dys,

Car trop auant, icy, ie contredys

Aux grans abus qu'ilz font en leurs moufliers

Où ie ne vays pas bien fort volontiers.

N'est-il pas permis de voir dans cette réserve un trait du « poltronniseur » qui revenait d'Italie si bien formé à l'école des Lombards?

Il est certain pour nous maintenant que le Sermon du bon pasteur, qui d'ailleurs a toujours été attribué à Marot, fut composé par lui dans la première moitié de l'année 1 539, et il nous paraît difficile de ne pas restituer au même auteur le Sermon de la dédicace, imprimé dans le courant de cette même année. Nos recherches apportent avec elles un autre résultat : celui de constater que ces années de la

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vie de Marot qui paraissaient au premier abord s'être écoulées dans l'oisiveté n'ont pas été cependant sans travail. Elles sont remplies par des œuvres dont on peut contester le mérite littéraire et dans lesquelles on peut regretter la déviation fâcheuse du talent de Marot. Mais l'arbre continuait à produire, si les fruits n'avaient plus la saveur de la première sève.

Dans la maison de la rue du clos Bruneau, la vie de Marot se partageait entre les travaux que nous venons d'indiquer et sans doute la joie de voir grandir ses enfants sous ses yeux. Dans ce port de refuge, il pouvait croire que la fin de sa vie s'écoulerait au milieu du calme et de la tranquillité. Nous verrons trop tôt que ces espérances ne devaient point se réaliser. Bien que nous aimions à nous figurer Clément Marot vivant dans cette retraite au milieu des siens, il s'en échappait souvent et faisait de fréquentes apparitions à la cour. C'est ainsi qu'au mois de septembre i53g, lorsqu'une maladie grave mit tout à coup en danger les jours de François Ier, le poète vint aussitôt reprendre son poste auprès de son maître et partager les angoisses de la reine, de tous les proches du roi et de tous ses serviteurs (1). L'alerte fut vive et l'on craignit un moment que, malgré son tempérament robuste, François Ier ne résistât pas à la violence du mal. Un

(i) François Ior avait déjà été O la grant ioye auffy qu'elle receut

très malade en i535 et l'on avait Quant ta fanté Par ^arc Anthoine fceut !

. . N y eut celluy des liens qui des a 1 heure

craint pour ses jours. En ferait Ne monftraft bien fa ioye intérieure; foi, à défaut d'autre document, Mefmes l'enfant qu'encor au ventre elle a

une épître de Marot envoyée de De grant plaifir là dedans fautella,

, , . . Sentant défia que tu es de fa mère

Ferrare et qui n a point encore Le fort appuy4contre fortune amère.

été réunie aux œuvres du poète : Et de ma part l'en ay de grant lyefle

elle ne se trouve que dans le Faia ceft efcript, qui prendra hardieffe

manuscrit de Chantilly. La pièce J? .fuPPH" &* hum1>|e remonftrance,

• * Si i ay perdu I oier aller en France,

entière sera publiée par nous. Si j>ay perdu le moyeri faYOrable

En voici toujours le commen- Déplus entrer en ta chambre honnorable,

cément • ^ laY Perdu (à grant tort touteffoys)

L'heur de parler avec toy quelquefoys,

Par Iefuchrift, ie rendz à Dieu fon père Si ie n'oy plus ta divine éloquence,

Grâces, ô Roy, de ta fanté profpere ; Tenir propos de haulte conféquence,

Profpere dy, non pour toy feullement, Dont ie tiroys toufiours quelque fçavoir,

Mais pour tous ceulx qui générallement Si i'ay perdu iufques à plus ne veoir

Sont foubz ta main. O comme malmenée Soir & matin de mon prince la face,

Fut de ton mal la princefle Renée! Queiene perde au moins ta bonne grâce!

462 Vie de Clément Marot.

historien du temps nous donne le détail suivant sur la maladie du roi : « Rex seger sedebat pessimo ulcère venatus (1). » Les galanteries du roi étaient trop connues et trop fréquentes pour qu'il fût possible de faire erreur sur les causes de cette maladie, mais jamais la crise ne fut si aiguë. Pour mieux peindre la douleur à laquelle la reine Éléonore était alors en proie, le poète imagina de la faire parler elle-même dans des vers où elle donne libre cours aux inquiétudes que lui cause la santé du roi :

S'ef bahit on fi ie fuis efplorée, S'efbahit on fi fuy defcolorée, Voyant celluy qui m'a tant honorée Eftre à la mort?

La reine avait d'abord pensé qu'une simple invocation à la déesse Hygie suffirait pour dissiper le malaise du roi :

Douce Santé de langueur ennemie...

Richeffe n'eft tant que toy defirée, De rien, fors toy, la perfonne empirée Ne fe fouvient.

Elle supplie la déesse de revenir auprès du roi, « le bien aymé des siens », qu'elle ne devrait quitter pour aucun motif :

Las ! au befoing tu l'as abandonné, Et f 'eft mon cueur maintes foys eftonné Gomment d'un corps de grâces tant orné Tu t'es bougée.

La reine est partagée entre la tendresse et l'admiration pour ce monarque chevaleresque dont la prestance physique l'avait captivée lorsqu'elle l'avait entrevu à Madrid. Cette épouse dévouée avait pour François Ier un amour à toute épreuve. Aussi Marot est-il ici l'interprète de ses sentiments vrais, et ces plaintes, ces gémissements, il les reproduit fidèlement, se bornant à les agrémenter de quelques ornements poétiques. Mais Hygie reste sourde aux prières de la reine qui, délaissant l'Olympe païen,

(1) Arnoldi Ferronii, De rébus gestis gallorum, fol. 253.

Vie de Clément Marol. 463

revient au paradis chrétien et sent aussitôt la confiance renaître dans son cœur :

Mais pourquoi fuis-ie ainfi de douleur pleine? Eft efperance en moy ou morte ou vaine? Le Tout-Puiffant par fa bonté humaine Le guérira.

Sur ce thème, le poète se livre aux variations les plus inattendues. Il est même assez curieux de voir le disciple de Calvin, devenu dans ses poésies secrètes un des apôtres de la Réforme, implorer tour à tour la déesse Hygie, le Dieu des chrétiens et, dans un assortiment bizarre de divinités de toute provenance, faire entrer par surcroît Atropos, Pallas, Mars et Phœbus. La reine termine sa poétique complainte par cet acte de foi :

Auecques moy conclure vous conuient Que iamais Dieu ceulx qu'il aime n'oublie.

La confiance de la reine ne fut point déçue. L'abcès du roi s'ouvrit et le royal malade revint à la santé. Voici comment s'exprime à ce sujet le chroniqueur que nous avons déjà cité (1) : « Ulcère tandem aperto medicorum eorum qui manu curant chirurgias opéra, rex convalescere incepit. » Un autre historien attribue le rétablissement du roi « à l'ayde de Dieu et intercession des saints » (2). Si l'on tient compte de la nature vigoureuse de François Ier, on sera bien près de la vérité sur les causes de son retour à la santé.

Au moment où l'on se remettait à peine d'une alarme si vive et tandis que le roi achevait à Compiègne sa convalescence, des ambassadeurs de l'Empereur vinrent lui demander pour leur maître le passage à travers son royaume. En effet, les Pays-Bas s'étaient révoltés et il importait à Charles-Quint de prendre le plus court pour aller mettre les rebelles à la raison. Les envoyés de l'Em-

(1) Arnoldi Ferronii, De rébus (2) Cronique du roy Fran-

gestis gallorum, fol. 253. çois 7er, p. 272.

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pereur se présentaient avec les offres les plus séduisantes. Si le roi consentait à lui laisser traverser la France, Charles-Quint parlait de donner soit à son beau-frère, soit à l'un de ses enfants, l'investiture du duché de Milan. Ces ouvertures furent diversement accueillies à la cour. C'était en effet un gros événement, bien propre à surexciter l'opinion, que de voir le libre accès donné au vainqueur de Pavie, au geôlier du roi dans la prison de l'Alcazar, à celui que la rumeur publique désignait, trois ans auparavant, comme le complice de l'empoisonneur du dauphin. Pour le roi, il se souciait peu de supputer s'il était plus politique et, par suite, plus avantageux de laisser son rival se débattre au milieu des embarras qui l'étreignaient ou de l'aider à en sortir. François Ier, qui avait la force et la vigueur des chevaliers de la Table Ronde, avait aussi un peu de leurs idées candides; sa vie nous révèle à chaque instant une tendance à prendre pour modèles les faits et gestes des chevaliers du roman. Dans les grandes circonstances, par un effet d'hallucination rétrospective, il aimait à chercher ses inspirations auprès du roi Artus ou d'Amadis de Gaule. Aussi accueillit-il cette proposition de laisser Charles-Quint traverser son royaume avec un empressement voisin de l'enthousiasme; il alla même jusqu'à proposer à l'Empereur de remettre entre ses mains, à titre d'otages, ses propres fils et les plus grands seigneurs du royaume. Il y avait un autre parti à la cour, le parti des résultats, à la tête duquel était le dauphin et le duc d'Orléans et qui comptait de nombreux adhérents dans la noblesse, voire dans la nation encore meurtrie des guerres récentes. Mais ce parti ne régnait point, il ne put faire prévaloir ses prétentions contre les idées chevaleresques du roi. En vain fit-il remarquer que, puisque l'Empereur demandait un service, il était juste qu'il en donnât l'équivalent. En vain laissa-t-il entendre que les belles promesses de l'Empereur, relativement au duché de Milan, gagneraient à être tout de suite exécutées, au moins pour partie. Ces observations furent même, avec beaucoup de réserve dans la forme, présentées à l'Empereur. L'Empereur, prenant des airs d'amour-propre offensé, demanda si l'on doutait de sa parole. Il ajouta qu'il était de sa

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dignité, de celle du roi de France, de s'abstenir de tout commencement d'exécution au sujet des intentions manifestées parce que ce serait donner à penser qu'il n'avait fait ces concessions que par l'effet d'une contrainte et comme rançon de son passage. Mais dès qu'il aurait mis le pied dans une ville de ses États, il agirait de telle sorte que « le roi aurait occasion de se contenter ». Il résulta de tout cela que l'Empereur fut admis à traverser le royaume sans conditions. Bien plus : pendant un mois entier, sa marche fut une marche triomphale à travers toutes les villes de France. Partout sur son passage on rivalisait de luxe et de magnificence, lui prodiguant, par ordre du roi, des honneurs que l'on aurait à peine accordés au roi lui-même s'il eût vengé la France des défaites dont elle saignait encore.

Les poètes furent de la partie. L'un des amis de Marot, comme lui valet de chambre du roi, Claude Chappuys, écrivit une pièce de circonstance intitulée : Complainte de Mars sur la venue de l'Empereur en France. Mars ne pouvait voir, en effet, que d'un mauvais œil ce rapprochement des deux souverains qui allaient lui couper net ses moyens d'existence, puisqu'il ne vit que de la guerre. Le plus gros intérêt que présente la Complainte de Mars, c'est que l'itinéraire de l'Empereur s'y trouve indiqué d'une manière complète. Ce fut le ier décembre 1 538 (n. st. 153g) que Charles-Quint, auquel faisaient cortège les deux fils du roi, prit pied sur le sol de France. Voici l'énumération des premières villes traversées par le royal voyageur :

Quoy? L'Empereur a paffé par Bayonne, Où tout le monde humble falut luy donne, Et à Bordeaulx très honorablement Eft recueilly : Goignac femblablement L'a attendu : Goignac c'eft le lieu mefme Natal du roy : la ville d'Angoulefme Pour fa venue eft richement parée Et de le veoir fe tiendroit honnorée; Poi&iers auffi, illustre ville & forte, N'a reffufé de luy ouvrir fa porte ; Chaftellerault fon parc luy a monftré Et toft après en Loches eft entré j. 3o

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