Vie de Clément Marot
Où a receu la première embraffée
De ce grand roy qui fut entrelaffée
De maintz propos tant doulx & gracieulx
Que moins parloit la bouche que les yeulx
Et moins la bouche & les yeulx que le cueur...
Après Loches, Amboise, Blois, Orléans, Fontainebleau, Vincennes. C'est du château de Vincennes que le jeudi matin, ier janvier i53q (n. st. 1540), Charles-Quint partit pour faire son entrée dans Paris.
Marot, poète de la cour, avait été chargé de célébrer les louanges de l'Empereur, comme il l'avait déjà fait à Nice et à Aiguës-Mortes. Or, le jour de l'arrivée de Charles- Quint à Vincennes, le ciel versait des torrents de pluie; le lendemain, au contraire, le temps était radieux et le soleil réjouissait les Parisiens de ses rayons. Marot, s'inspirant d'un souvenir de Virgile, composa les vers suivants :
Lorfque (Céfar) Paris il te pleut veoir, Et que pour toy la ville eftoit aornée, Vn iour deuant il ne fit que pleuuoir Et, lendemain, claire fut la iournée.
Si doncq faueur du ciel te fut donnée, Cela (Cefar) ne nous eft admirable :
Car le ciel eft, comme par deftinée, Tout couftumier de t'eftre fauorable...
Un autre prodige, bien plus extraordinaire que la cessation de la pluie, et dans lequel la crédulité publique voulut voir la preuve que le ciel lui-même tenait à témoigner de quel œil favorable il voyait le raccommodement des souverains, marqua l'entrée de Charles-Quint dans notre capitale. Il paraît que ce jour- là deux soleils brillèrent ensemble au firmament. Théodore de Bèze en composa un huitain de vers latins.
Marot ne parle point de ces deux soleils. Mais dans les souhaits de bienvenue qu'il rima en l'honneur de l'Empereur, il sut trouver des accents qui rappelaient les meilleures poésies de sa jeunesse. Il débute par une image des mieux tournées :
Or, eft Cefar, qui tant d'honneur acquit,
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Encor un coup en ce beau monde né; Or, eft Cefar, qui les Gaules conquit, Encor un coup en Gaules retourné...
Et puis, afin qu'il n'y ait point d'équivoque sur les causes de cette admiration, il ne s'arrête plus à la personne seule de l'Empereur, mais il mêle l'idée de paix à ces transports dithyrambiques. Il sait bien que c'est le meilleur moyen d'attirer au souverain étranger les sympathies de cette foule qui se presse sur son passage, et il montre l'Empereur animé des dispositions les plus pacifiques, portant :
Non point en main le glaiue, mais l'oliue.
Marot trace ensuite le tableau le plus touchant des marques d'amitié que les deux princes échangent publiquement. Gomment ne pas croire à une égale bonne foi des deux parts? L'Empereur se livre entre les mains du roi de France et le roi respectera la liberté de son hôte. La sincérité de François impose à ses sujets le devoir de croire à une sincérité semblable chez l'Empereur. Et, sous l'influence des illusions qu'a fait naître le spectacle de cette réconciliation inopinée, on se laisse aller à entrevoir le retour de l'âge d'or. C'est à peine si le poète a des expressions assez attendries pour peindre les sentiments d'allégresse qui débordent de son cœur :
Bien heureux eft la gent qui n'efl point morte Sans veoir premier voftre ferme unité, Qui le repos de tant de monde porte!
Vien donc (Cefar) & une paix apporte Perpétuelle entre nous & les tiens...
C'est bien dans cette espérance de paix, et non ailleurs, qu'il faut chercher la cause de l'enthousiasme qui éclatait dans toute la France à chaque pas de l'Empereur, dans chaque ville qu'il traversait. Toutes ces populations étaient lasses de la guerre, elles avaient encore à la mémoire une invasion récente. En voyant maintenant l'Empereur parcourir la France sans armes et sans crainte, en voyant François Ier épuiser tout ce que l'imagination peut inven-
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ter de splendeur pour donner à son hôte un éclatant témoignage d'amitié, la foule, avec son simple bon sens, se prenait à croire que la paix était désormais solide et elle applaudissait de tout cœur.
Dans sa réception à Charles-Quint, Paris s'appliqua à surpasser en magnificence les autres cités de France. Toute la ville était sur pied pour voir passer le souverain étranger, tandis que tout le monde officiel, revêtu de ses costumes aux couleurs bigarrées, allait au-devant de lui et lui faisait cortège. Chacun avait tenu à honneur de venir à son rang, depuis les quatre ordres mendiants qui ouvraient la marche jusqu'aux députations de tous les métiers de la Cité. On y voyait figurer toute la maison du roi avec ses grands officiers, le Parlement et le Châtelet, l'Université avec ses professeurs et ses écoliers. Le roi, dans un sentiment de coquetterie pour sa capitale, avait voulu la présenter à son auguste visiteur sous son aspect le plus séduisant et il avait ordonné que les rues fussent nivelées et parées, que les immondices que l'on jetait au hasard devant les maisons fussent enlevées. En arrivant devant la Bastille, l'Empereur fut salué d'une décharge de trois cents coups de canon. Il est impossible de décrire tous les « eschaffaulx » supportant des groupes allégoriques, tous les arcs de triomphe ornés d'inscriptions et d'emblèmes variés; mais partout c'était la même pensée, partout des allusions à la paix, directes et transparentes. Ici, c'était un champ où fleurissaient les lys et fermé aux deux bouts par deux portes, l'une la Porte de Paix, l'autre la Porte de Guerre ; à la Porte de Paix était placée une belle jeune fille, nommée Alliance, qui fit la révérence à l'Empereur. Ailleurs, c'était la Paix en personne, assise sur un trône, ayant à ses côtés deux personnages nommés l'un Accord, l'autre Discord; au-dessus de ce groupe avait été placée l'inscription suivante :
le fuis la Paix, fille du Dieu viuant, Quiconques eft mon honneur pourfuiuant, Dieu eft pour luy & fa maifon augmente; Qui guerre fuit, la deftruift & tourmente (i).
(i) Cronique du roy Fran- çoys 1er, p. 3 12.
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Quelle impression ces emblèmes produisirent-ils sur l'Empereur? Le certain, c'est qu'ils ne changèrent en rien les desseins arrêtés dans son esprit et ne modifièrent point ses dispositions à l'égard de la France.
A travers tous ces arcs de triomphe, Charles-Quint se rendit du faubourg Saint-Antoine à Notre-Dame, où il fit une courte prière; de là, il fut conduit au palais, où le roi le reçut au pied des degrés du grand perron et le soir il y eut banquet dans la grande salle. Le roi voulut conserver pendant quelques jours son royal visiteur et, pour le distraire, inventa une succession non interrompue de fêtes et de réjouissances, danses, tournois et représentations théâtrales. Chacun, à la cour, dut faire de son mieux et payer de sa personne. Tandis que les gentilshommes échan geaient dans les tournois de grands coups de lance et d'épée; tandis que les plus jolies dames de la cour ne se lassaient point de répéter des « morisques » et des « mommeries » pour distraire l'Empereur, les poètes épuisaient leurs rimes les plus riches pour louer dans l'hôte du roi les qualités qui lui manquaient le plus : l'amour de la paix et la fidélité à la parole donnée.
Marot se distingua par son ardeur à couvrir Charles- Quint de flatteries. On pourrait dire qu'il ne faisait, en cela, qu'exécuter les instructions de son maître, et il est même probable qu'au début il ne commença à louanger Charles-Quint que pour obéir aux ordres reçus. Mais ce fut sans doute pour payer une générosité de l'Empereur qu'il exagéra la flatterie dans ses derniers vers.
Charles-Quint connaissait déjà Marot de réputation. Il n'ignorait point les vers où le poète avait célébré l'entrevue de Nice. C'était encore Marot qui le saluait à son arrivée à Paris. Il tint sans doute à le voir et demanda à François Ier de le lui présenter. Et voici, d'après un auteur contemporain, comment la chose se passa : « Dieu, plein de miséricorde, meit au cueur du feu roy Françoys d'avoir fort aggreables les trente psalmes de David avec l'oraison dominicale, la salutation angelicque et le symbole des apostres que Clément Marot avoit translatez et traduictz et dédiez à sa grandeur et majesté, laquelle commanda audict Marot présenter le tout à l'Empereur
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Charles-Quint qui receut benignement ladicte translation, la prisa et par parole et par présent de deux cents doublons qu'il donna audict Marot, luy donnant aussi courage d'achever de traduire le reste desdictz psalmes, et le priant de luy envoyer le plus tost qu'il pourroit Confitemini Domino quoniam bonus, d'autant qu'il l'aimoit (i). »
Cependant, Charles -Quint avait hâte de quitter la France. Il se sentait mal à l'aise et comme prisonnier dans le royaume de son ancien ennemi. Certains propos qui lui étaient revenus entretenaient dans son for intérieur une défiance qu'il s'étudiait à ne point laisser percer. Lorsqu'on apprit à la cour que Charles-Quint avait franchi la frontière, Triboulet écrivit sur ses tablettes que l'Empereur était plus fou que lui. Le roi ayant demandé à son fou ce qu'il dirait si Charles-Quint passait librement. « — Sire, avait répondu Triboulet, j'effacerai son nom et je mettrai le vôtre à sa place. » Une autre fois, après l'arrivée de l'Empereur à la cour, François Ier lui montrant la duchesse d'Etampes : « — Voyez-vous mon frère, lui dit-il, cette belle dame; elle est d'avis que je ne vous laisse point sortir de Paris que vous n'ayez révoqué le traité de Madrid. » « — Si l'avis est bon, répartit l'Empereur, il faut le suivre. » Un jour, le duc d'Orléans, très espiègle et très leste, sauta sur la croupe du cheval que montait l'Empereur. « — A ce coup, lui dit-il, vous êtes mon prisonnier. » Et l'Empereur ne put s'empêcher de tressaillir. On raconte même que, sous l'inspiration de Diane de Poitiers et de la duchesse d'Etampes, le dauphin et le duc d'Orléans, d'accord avec le roi de Navarre et le duc de Vendôme, avaient résolu d'arrêter l'Empereur à Chantilly, chez le connétable de Montmorency; le complot avorta par le refus de Montmorency d'y prêter la main; les uns
(i) Mémoires de Condé, t. I, les plus humbles adeptes de la p. 621, et Cimber et Danjou, Réforme les chantaient dans Arch. curieuses de l'Histoire de leurs cérémonies, les grands de France, t. III, p. 353 (1" série). la terre les mettaient à la mode — Il y a là un renseignement et les prenaient sous leur proprécieux à retenir pour expli- tection. Il est vrai que la cenquer la fortune prodigieuse des sure ecclésiastique ne les avait Psaumes de Marot. Tandis que pas encore condamnés.
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virent dans cette conduite un acte de grande loyauté, d'autres insinuèrent plus tard que l'Empereur avait su gagner le connétable à ses intérêts; quoi qu'il en soit, voici la réponse de celui-ci aux ouvertures que le dauphin lui fit à ce sujet : « — Monsieur, le roi, votre père, a donné sa parole à l'Empereur et il ne souffrira pas que personne dans le royaume le fasse passer dans l'Europe pour un prince parjure. »
Ainsi l'Empereur pouvait surprendre mille petits indices qui étaient pour lui autant d'avertissements de quitter la France aussitôt qu'il le pourrait sans avoir l'air de brusquer son départ. Enfin, arriva ce jour tant désiré où il prit congé de son royal amphytrion.
Depuis plus d'un mois, on ne se reposait plus en France et surtout à la cour; François Ier était aussi bien à bout d'imagination pour inventer de nouveaux plaisirs que Charles-Quint à bout de forces pour en supporter la fatigue. L'heure de la séparation était arrivée; on voulut donner à ces adieux un caractère plus touchant en les accompagnant de protestations d'amitié. Marot eut ordre d'adresser au nom de la France à l'Empereur des adieux solennels et, sous l'inspiration du grand événement dont il avait eu le spectacle, peut-être aussi de la reconnaissance que laissaient dans son cœur les doublons impériaux, il composa un rondeau :
Adieu, Cefar, prince bien fortuné,
De vray honneur par vertu couronné;
Adieu, le chef de la noble toifon,
Au départir de la propre maifon
Dont le bon duc ton grand aïeul fut né...
Et le poète exprime le vœu de voir la France honorée de nouveau par la visite de Charles-Quint :
Or, i'attendrai cette heureufe faifon En grand defir que tu fois retourné.
Le dauphin et le duc d'Orléans accompagnèrent l'Empereur jusqu'à la première ville de ses États. Alors se
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firent entendre certaines notes discordantes étouffées jusque-là par le concert de louanges et d'acclamations qui avaient retenti à travers toute la France. Mellin de Saint- Gelais paraît avoir été avec les mécontents qui voyaient d'un œil soupçonneux la visite de l'Empereur et qui auraient désiré tant au moins qu'il en restât quelque profit pour le royaume; il composa l'épigramme suivante :
Un Efpaignol entrant dedans Paris Vit les grands arcs que l'on auoit dreffés Pour l'Empereur prefque cheus & péris, Et des ouuriers & d'eulx mefdit affez.
Lors dit quelqu'un : ne vous efbahiffez Si chofe foible a eu peu de durée, L'eftoffe fut à la foy mefurée D'vn empereur qui fe va commuant Et fil l'eufl eue entière & affeurée On luy euft faiél ouurage de durée, De marbre dur, voire de diamant (i).
Mellin de Saint-Gelais avait raison contre Marot, ou plutôt Marot voyait sans doute aussi clairement que Saint- Gelais, mais il était obligé de parler au nom de la seule personne à la cour qui prît le change sur les sentiments de l'Empereur, si tant est que François Ier eût conservé une dernière illusion concernant la bonne foi de son ancien rival. Avec autant de finesse que de concision, Brantôme indique d'un trait ce qu'il revint au roi de tant d'avances faites à son beau-frère : « Quant l'Empereur, écrit-il, luy eut tourné le visage, il ne lui tint rien de ce qu'il luy auoit promis. »
Si la France n'eut pas beaucoup à profiter de la visite de Charles-Quint, cette visite, à un point de vue plus particulier, exerça une certaine influence sur les dernières années de Clément Marot. D'après le passage des Mémoires de Condê que nous avons cité plus haut et sans revenir sur le cadeau fait au poète par l'Empereur, il nous est donné de constater que François Ier accueillait avec une faveur marquée les compositions religieuses de Marot et tout spécialement sa traduction des Psaumes de David et
(i) Mellin de Saint-Gelais, Œuvres, t. I, p. 93.
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qu'à cette époque, c'est-à-dire en 1540, le nombre des psaumes mis en rimes françaises s'élevait à trente. Il ressort également de ce même passage qu'à la suite du succès obtenu par Marot auprès de l'Empereur, sa traduction des Psaumes obtint une grande vogue. En effet, les musiciens des deux pays, France et Allemagne, se mirent à composer de la musique pour en accompagner les paroles. Et l'on entendit bientôt répéter partout ces refrains, aussi bien à la cour qu'à la ville, dans le palais des grands comme dans les plus pauvres demeures. Singulière coïncidence : c'est probablement dans sa maison du Clos-Bruneau, présent du roi, que Marot avait mis la dernière main à la traduction de ces Psaumes, dans le voisinage de cette rue des Marais où les adeptes de la religion nouvelle, recrutés parmi les classes les plus humbles de la société, célébraient en secret le culte réformé (1).
La faveur du roi, l'accueil de l'Empereur assurèrent à Marot, pour quelque temps du moins, une période de sécurité et de répit. Il avait la faveur du maître, il était le poète à la mode; c'était assez pour contraindre ses ennemis au silence. Quant aux sympathies qui se manifestaient pour lui, il ne devait y compter que pendant le temps qu'il serait en faveur. Il aurait eu tort toutefois de se fier à ce calme de surface. La Sorbonne gardait ses rancunes et préparait de nouvelles machinations contre tous ceux qui, battant en brèche ses doctrines, affaiblissaient son pouvoir. L'heure de la persécution ne devait point tarder à sonner de nouveau. Pour le moment, du moins, un concours de circonstances heureuses assuraient à Marot une sorte de trêve. Notre poète la consacra à retoucher ses trente psaumes et à parfaire l'autre travail sur le métier, savoir le second livre de la Métamorphose. Les trente Psaumes traduits dès cette époque ne parurent que vers le milieu de l'année suivante. On est conduit à se demander les causes de ce retard, alors que l'on peut constater, parallèlement, le travail qui porte les esprits vers la lecture de la Bible et les chants religieux. Sur cette tendance très accentuée, des renseignements curieux nous sont fournis par un
(1) La rue des Marais est au- jourd'hui la rue Visconti.
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livre où l'on ne songerait guère à les aller chercher. Dans la préface de VHeptaméron, des confidences imprévues nous sont faites par dame Oisille, nom d'emprunt sous lequel Marguerite de Navarre expose ses propres sentiments. Mais ses paroles n'ont pas besoin de commentaires ; l'exemple qu'elles placent sous nos yeux nous laisse entrevoir la situation générale des esprits. Voici comment s'exprime Mme Oisille : « Ayant cherché, dit-elle, un passetemps toute ma vie, iamais n'en ay trouué qu'un qui est la lecture des sainctes lettres, en laquelle se trouue la vraye et parfaite ioye de l'esprit dont procède le repos et la santé du corps. Et si vous me demandez quelle recepte me tient si ioyeuse et si saine sur ma vieillesse, c'est que, incontinent que ie suis leuée, ie prends la Saincte-Écriture et la lis en voyant et contemplant la volunté de Dieu, qui pour nous a envoyé son fils en terre annoncer cette saincte parole et bonne nouuelle par laquelle il nous promet remission des péchez, satisfaction de toutes debtes, parle don qu'il nous fait de son amour, passion et martyre... » La lecture des livres saints ne sert que d'introduction à celle des psaumes et dame Oisille continue : « Cette considération me donne tant de ioie que ie prends mon pseautier et, le plus humblement qu'il m'est possible, chante de cueur et prononce de bouche les beaux pseaumes et cantiques que le sainct Esprit a composez au cueur de David... » Ainsi les âmes les plus sincères qui se débattaient contre les abus de l'église catholique cherchaient, à cette époque, dans les Écritures et spécialement dans les psaumes de David, une consolation et un apaisement. Lorsque Marot eut traduit ces psaumes en vers et, surtout, lorsque ces vers eurent été mis en musique par Goudimel, on comprend le succès qu'ils obtinrent auprès des religionnaires qui les chantaient ensemble, dans quelques-uns de ces lieux écartés où ils tenaient leurs assemblées. Mais Goudimel ne mit point en musique les Psaumes de Marot dès leur première apparition. Il s'écoula même un assez long temps avant que le compositeur entreprît cette œuvre. Or, comme les courtisans voyaient que le roi avait les Psaumes en gré, il devint à la mode d'en choisir un que l'on chantait de préférence sur un air de fantaisie. « Chascun y donnoit
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tel air que bon lui sembloit et ordinairement de vaux de ville, chascun des princes et courtisans en prit un pour soy (1). » François Ier lui-même avait donné l'exemple. Se trouvant indisposé quelque temps après la révolte de La Rochelle, il imagina, pour se distraire, de « chanter les psalmes avec lucz, violes, espinettes, fleustes, les voix de ses chantres parmi et y prenoit grand délectation » (2). La mode persista; sous le règne suivant, il devint tout à fait de bon ton d'avoir un psaume attitré. C'est ainsi que « le roi Henri second aimoit et prit pour le sien le psaume Ainsi qu'on oit le cerf bruyre, lequel il chantoit à la chasse. Mme de Valentinois qu'il aimoit prit pour elle Du fond de ma pensée, qu'elle chantoit en volte. La royne avoit choisi Ne vueille^pas, ô sire, avec un air sur le chant des Bouffons. Le roy de Navarre Anthoine prit Revenge moy, prends la querelle, qu'il chantoit en bransle de Poitou, ainsi les autres » (3).
Il ne faudrait pas faire à ces grands personnages grief d'avoir adapté un texte religieux à des airs profanes. Les chefs de la religion réformée eux-mêmes s'approprièrent plus d'une fois certains flonflons licencieux pour faire pénétrer plus sûrement dans le peuple les saintes paroles que devaient porter au loin ces refrains populaires. Et, tandis qu'à la cour on fredonnait par passe-temps et par genre les psaumes de David, les survivants des martyrs que nous avons vus partir pour le bûcher ou pour l'exil sur la même liste de proscription que notre poète et qui, comme dame Oisille, cherchaient dans les livres saints la santé du corps et la tranquillité de l'âme, s'emparaient à leur tour des vers de Marot, associaient son nom à leur culte et contribuaient pour une large part à sa renommée en donnant une consécration spéciale à la partie de son œuvre poétique qui, autrement, eût occupé la place la plus modeste parmi ses titres à l'immortalité.
Mais, puisque les esprits se montraient si disposés à recevoir les enseignements de la religion réformée, puisqu'à
(1) Florimond de Rœmond, curieuses de l'Histoire de France, Naissance de l'hérésie, t. VIII, r° série, t. III, p. 354.
part, xvi, p. 5. (3) Florimond de Rœmond,
(2) Cimber etDanjou, Archives Naissance de l'hérésie, loc. cit.
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la cour et dans la foule on rencontrait tant de personnes préparées à la lecture des livres saints ou au chant des psaumes, comment se fait-il qu'aussitôt après le départ de l'Empereur, Marot ne s'empressa point d'envoyer ses Psaumes à l'impression pour accéder au désir de tous ceux qui paraissaient si avides de les posséder? C'est que les choses n'allaient point alors aussi facilement. C'est que la Sorbonne était toujours aux aguets. C'est que les dangers qui avaient déjà menacé Marot étaient encore là, tout prêts à le saisir. C'est que le moindre soupçon d'hérésie pouvait envoyer au supplice et qu'il ne fallait pas grand'chose, aux yeux de la Sorbonne, pour rendre suspects d'hérésie ceux qu'elle avait pris en aversion. Marot était mal noté; la prudence lui commandait de se tenir sur ses gardes et voilà pourquoi il hésita si longtemps avant de se décider à publier les psaumes qu'il venait de traduire, bien qu'ils eussent l'agrément du roi et qu'ils lui eussent valu des compliments et un cadeau de Charles-Quint.
Du reste, l'orage recommençait à gronder sourdement et les signes les moins rassurants venaient chaque jour avertir le poète qu'il devait se retrancher de plus en plus dans une attitude réservée. Les affidés de la Sorbonne, sans doute, avaient réussi à persuader au roi que les progrès de la religion réformée mettaient en péril son autorité souveraine et devaient aboutir au renversement de son trône. Aussi, revenant sur ses déclarations précédentes, où il avait fait entendre les grands mots d'indulgence, d'oubli du passé, de pardon, François Ier spécifiait-il dans un nouvel édit, avec une précision aussi tranchante que le glaive du bourreau, quelles étaient les limites exactes de sa clémence envers les hérétiques. Cet édit est du ierjuin 1540, quelques mois après le départ de l'Empereur. Il enjoignait expressément à tous baillis, sénéchaux, procureurs, avocats du roi, sous peine de suspension et de privation de leurs offices, de rechercher et poursuivre les luthériens et de les livrer au jugement des cours souveraines (1). Le roi avait espéré que les mesures de rigueur auxquelles il avait eu recours précédemment, « grandes et diverses exécutions,
(1) Isambert, Recueil des Lois, t. XII, p. 676.
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punitions et corrections exemplaires », seraient efficaces pour « purger du tout et nettoyer son royaume ». Mais les « seminateurs de cette infection » persévéraient plus que jamais dans leurs anciennes erreurs. Il prenait donc de nouvelles mesures pour les frapper plus sûrement, et c'est pour éviter les lenteurs préjudiciables à la « vindication publique » qu'il enjoignait à ses baillis, sénéchaux, etc., de se mettre à la poursuite des « seminateurs et sectateurs desdites hérésies » et de procéder contre eux à « toute diligence par emprisonnement et autres décrets et remèdes de justice », après quoi ils devraient « incontinent et sans delay » les envoyer aux cours souveraines « pour y estre iugez promptement, à toute diligence, en la chambre criminelle d'icelles ». Dans la dernière partie de l'édit, le roi laisse percer toute sa pensée. Ce ne sont plus seulement les baillis, sénéchaux et autres soutiens de sa couronne qu'il met en demeure de courir sus aux suspects d'hérésie, ce sont tous ses sujets indistinctement, « attendu qu'il est question de crime séditieux et perturbation de l'Estat dont la congnoissance nous appartient princibvement à tous autres », et il défend à tous, sous les peines les plus graves, de donner asile à ceux qui sont visés par l'édit, parce que leurs erreurs et fausses doctrines contiennent en soi « crime de lese-maiesté divine et humaine, sédition de peuple et perturbation de nostre Etat et repos public » . Nous sommes loin, comme on voit, des deux édits de juillet 1 535 et de mai 1 536, où le roi autorisait le retour des religionnaires en France et ne parlait que de clémence, de miséricorde envers des esprits égarés. Ceux qui étaient rentrés sous le bénéfice de ces promesses pouvaient croire que, moyennant les gages qu'on avait exigés d'eux, on allait les laisser vivre en paix, sous la protection des lois. Cette illusion, ils purent la conserver pendant quelques années. L'édit royal vint leur prouver que les fanatiques qui menaient la campagne contre eux n'avaient point désarmé, mais qu'ils avaient adopté une tactique nouvelle. Sans renoncer à parler des intérêts du ciel, les Sorbonnistes et leurs tenants imaginèrent d'aller chercher un autre point d'appui dans la raison d'État; ils ne négligèrent rien pour arriver jusqu'au roi et pour lui persuader
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que les partisans des idées nouvelles étaient des fauteurs de sédition, des perturbateurs de l'Etat. François Ier finit par être convaincu qu'il avait en face de lui des ennemis de son trône et du repos public. Dès lors, la Sorbonne avait cause gagnée et le pape n'avait plus à intervenir, le roi étant seul juge des intérêts de son royaume.
En même temps qu'une menace, cet édit renfermait un avertissement. Les religionnaires devaient plus que jamais se tenir sur leurs gardes et manifester le moins possible leurs sentiments.
Marot, personnellement, devait se sentir peu encouragé à publier ses Psaumes. Le plaisir que le roi éprouvait à les entendre réciter, à les chanter lui-même, les compliments qu'il en avait reçus de l'Empereur ne suffisaient pas à donner au poète la confiance qu'il n'avait point à craindre un retour offensif de ses ennemis. La Sorbonne autrefois avait bien osé faire le procès au Miroir de l'âme pécheresse, œuvre de la sœur du roi ! Qui le garantirait, lui simple valet de chambre, d'une pareille aventure? Il en mesurait les conséquences et se sentait de moins en moins attiré à livrer au public sa traduction. La Sorbonne n'avaitelle pas formellement interdit aux profanes d'aborder les textes hébreux, ne permettant d'autres textes que ceux qu'elle avait à sa guise travestis en latin? Marot, en se faisant traduire mot à mot par son ami Vatable les chants du roi David, en transposant dans une langue accessible à tous les paroles du roi prophète qui devaient rester le monopole de quelques privilégiés, s'était déjà mis en rébellion contre la Sorbonne. Il hésitait à parfaire son crime en livrant à l'impression les trente psaumes traduits. Car il savait trop ce qui lui en coûterait lorsque, sur l'examen d'un seul passage, ses adversaires l'auraient déclaré convaincu d'hérésie. On doit comprendre quelles devaient être les perplexités du poète, tantôt poussé par le désir de publier une œuvre approuvée par deux souverains, tantôt se demandant si la publier ce n'était pas courir à sa perte.
Marot était en proie à ces angoisses quand il fut invité par son ami Hugues Salel à l'aller visiter dans son abbaye de Saint-Chéron, à Chartres.
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C'était peu avant l'époque des fêtes célébrées en l'honneur du patron de l'abbaye. Or, la Saint-Chéron était fixée au 28 mai. Ce serait donc vers le milieu du mois que Marot se serait rendu à l'invitation de son ami. Outre le plaisir de retrouver Hugues Salel, comme lui du Quercy, comme lui poète, et qui avait été comme lui valet de chambre du roi, il devait y avoir pour Marot un attrait particulier à revoir la ville de Chartres. Au début des persécutions qui devaient troubler le reste de sa vie, Chartres lui avait été hospitalière; son nom seul évoquait celui de l'évêque Louis Guillard dont l'intervention secourable lui avait permis d'échanger les cachots du Châtelet pour la douce « prison » de l'Aigle, où il avait pu se livrer à ses travaux et recevoir ses amis.
A propos de ce voyage à Chartres, qui paraît vraisemblable en raison des liens d'amitié qui unissaient notre poète à Hugues Salel, il se répandit une anecdote que nous nous bornerons à reproduire sans en garantir l'authenticité. Nous transcrirons simplement le manuscrit qui contient le passage suivant : « Il existe dans l'abbaye de Saint-Chéron, près Chartres, une fontaine miraculeuse appelée fontaine de Sainte-Mesme. Lorsque les festes de Saint-Chéron ou de Sainte-Mesme approchent, elle déborde de tous côtés. Et lorsque les eaux sont les plus grandes (ailleurs), elle est presque tarie. Ceux qui en boivent sont guéris de la fièvre. Hugues Salel, abbé de Saint-Chéron, ayant amené Clément Marot en son abbaye le jour de la fête de Saint-Chéron, lui qui ne croyoit guère aux miracles, voulut éprouver celui de la fontaine. Il veilla toute la nuit dans la grotte et en sortit tout épouvanté, tant par les visions étranges qu'il y eut la nuit que par la crue de l'eau qui s'y éleva en plus grande abondance que peut-être elle n'avoit jamais fait auparavant. Ce qui ayant été rapporté par Marot à l'abbé Salel, il lui remontra qu'il n'avoit pas eu raison de tenter Dieu en une chose qu'on avoit reconnue de toute ancienneté (1). » Tout tournait au merveilleux dans cette abbaye de Saint-Chéron : merveilleuse, l'histoire du patron de l'abbaye qui, ayant été assassiné dans
(1) Bibliothèque de la ville de portefeuille I, p. 198. Chartres : Janvier de Flainville,
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son voyage du Parisis au pays chartrain, avait ramassé sa tête coupée par ses agresseurs et l'avait portée entre ses bras jusqu'aux bords de cette fontaine de Sainte-Mesme où on l'avait retrouvé en prière; merveilleuse, cette fontaine dont la crue prodigieuse épouvantait Marot. Cependant, si nous ignorons le procédé employé par saint Chéron pour transporter sa tête, peut-être la crue de la fontaine peut-elle s'expliquer plus facilement, la date de la fête de Saint-Chéron (28 mai) coïncidant avec l'époque de la fonte des neiges (1).
Pendant la fin de cette année 1540, les Psaumes furent laissés de côté par Marot qui ne s'occupa point de leur trouver un imprimeur. Pour remplir ses loisirs, il mit la dernière main à sa traduction de VHistoire de Leander et de Hero. Il se fit sans doute aider par ses amis Toussain et Danes, professeurs de grec au Collège de France. Les deux savants mettaient en français le texte attribué à Musée et Marot le tournait en vers. Cette traduction nous fournit un nouvel exemple des pirateries de certains libraires.
(1) Dans la préface de son édi- « Je pense (ajoute fort juste-
tion des Œuvres choisies de ment Ch. d'Héricault) que la
Marot (p. lxx), Charles d'Héri- tradition s'est trompée de date,
cault, citant les traditions lo- Salel n'avait encore alors que
cales de Chartres à propos du vingt-trois ans, c'était jeune pour
séjour que fit Marot à la prison un abbé, même commendataire,
de l'Aigle, en i52Ô, dit : et c'est en i5$ seulement que
« L'une de ces traditions ra- je le vois jurer obédience à Louis
conte qu'un jour il alla rendre Guillard. »
visite à l'un de ses compatriotes II y a une légère erreur dans et frères en Apollon, Hugues cette dernière date. Tous les Salel, abbé de Saint-Chéron. biographes de Hugues Salel Dans cette abbaye existait une (Lacroix du Maine, Duverdier, fontaine qui avait pour propriété Bayle) s'accordent sur l'année miraculeuse de jaillir à la fête où il fut fait abbé commendadu saint. Marot et ses amis se taire : 1540. Mais on voit dans réjouirent beaucoup de la piété cette version comment le mide cette fontaine et on la priait racle annuel de la fontaine jaildevouloirbien se livrer à quelque lissante se transforma en un proexercice miraculeux, quand tout dige particulier à la visite de à coup le jet d'eau se mit à bon- Marot. dir avec tant d'impétuosité qu'ils faillirent être tous noyés.
Vie de Clément Marot. 481
Marot était alors l'auteur à la mode et les libraires étaient à l'affût de ses œuvres pour être les premiers à les livrer au public et en tirer la première et la plus profitable récolte. Or, voici ce qui arriva avec Y Histoire de Leander et de Hero. Marot ayant terminé sa traduction la donna à lire à quelques amis; le manuscrit circula de main en main et tomba un jour entre celles d'un libraire qui n'attendait que l'occasion. Aussitôt pris, aussitôt porté à l'imprimerie. Mais le plus piquant, c'est que le libraire qui avait commis ce détournement réclama de l'autorité royale un privilège de deux ans pour s'assurer, à l'exclusion de tout autre, les bénéfices qu'il entendait réaliser sur l'œuvre ainsi dérobée. Oui, Gilles Corrozet et ses confrères, Charles l'Angelier et Jean André, tous trois ayant boutique dans la grande salie du Palais, s'adressèrent au prévôt de Paris pour obtenir la permission « d'imprimer un petit traicté de Museus, poète grec, des amours de Leander et Hero, traduict en français par Clément Marot », et ils demandaient en outre que « deffenses fussent faictes à tous libraires et imprimeurs de ne l'imprimer iusques à deux ans, sur peine de confiscation des livres et d'amende arbitraire afin qu'ils se pussent rembourser de leurs frais et mises ». Le permis d'imprimer fut accordé par le seigneur de Mesmes; il porte la date du 10 janvier 1540 (n. st. 1541). Ainsi, messieurs les libraires étaient à l'abri de la concurrence déloyale qu'aurait pu leur faire l'auteur. Il faut reconnaître pourtant qu'en pillant Marot, ils ne le pillèrent pas sans courtoisie. En tête de l'édition qu'il offre au public, Gilles Corrozet prodigue au poète les louanges les plus flatteuses. Les compliments ne lui coûtent rien et il réédite l'éternelle comparaison du Marot français avec le Maro latin :
Ainfi a faicl Mufeus l'ancien Poète grec, qui, pour le commun bien Qu'on peult cueillir de fa faige doélrine, Parle françoys, par la langue diuine Du grand Marot, nommé Maro en France, Le vueille ou non la romaine arrogance, Marot non moindre en fa françoyfe veine Qu'eftoit Maro en fa langue romaine.
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Cet éloge était quelque peu rebattu. Aussi notre libraire se creuse-t-il l'esprit pour offrir à l'auteur, du côté de l'amour-propre, quelque dédommagement du tort qu'il lui fait en le dépouillant. Et voici sa découverte imprévue. Non seulement ce petit poème est un chefd'œuvre qui place Marot sur la même ligne que Virgile, mais encore Les amours de Leander et de Hero sont un manuel de pure morale, et l'auteur n'a eu d'autre pensée que de présenter au public un enseignement salutaire :
Par quoy, le&eurs, qui ce Hure lirez, En le lifant vous confidererez L'intention de l'autheur qui vous donne L'amour depainét au vif en la perfonne De Leander & d'Hero foubz leur vie Mal commencée & pirement finye...
Il faut croire que cette manière de s'emparer sans permission des œuvres d'un auteur était assez répandue parmi les libraires de l'époque, car Marot ne paraît pas avoir cherché à prendre son plagiaire sur le fait. Tout d'abord, il ne souffla mot et c'est seulement quelque temps après qu'il fut pris de mauvaise humeur contre le libraire indélicat. Peut-être aussi Marot ne fut-il pas averti sur-lechamp de l'usurpation commise à son préjudice. Ses fonctions à la cour durent, au commencement de cette année, le retenir loin de Paris. Le roi était parti de bonne heure pour Fontainebleau, et il est vraisemblable que Marot l'accompagna dans ses excursions, car nous allons constater la présence de notre poète à la suite de François Ier dans le voyage que ce prince commençait alors.
De Fontainebleau, le roi se rendit à Blois et, de Blois, il gagna Châtellerault; c'était l'endroit qu'il avait choisi pour célébrer avec une certaine pompe le mariage de sa nièce Jeanne d'Albret, princesse de Navarre, avec Guillaume, duc de Clèves. C'est là que nous allons retrouver Marot composant des vers de circonstance.
L'histoire de ce mariage est curieuse et mérite quelques détails. Le jour des épousailles, le cardinal de Tournon ayant demandé à trois reprises à la jeune princesse (elle avait treize ans) si elle était disposée à accepter le prince
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de Clèves pour époux, « elle ne respondit iamais ouy ni non, mais seulement luy dit : ne me pressez point (1) ». On ne voulut point avoir l'air de s'arrêter à ce que l'on tenait pour un caprice d'enfant et l'on passa outre. Aussi, « le soir, l'espous fut mené en la chambre et au lit de l'espousée, auquel il mit l'un pié seulement en la présence de l'oncle et des père et mère de la fille et de tous les plus grands seigneurs et dames de la cour, qui ne bougèrent de là qu'ils n'eussent mis de hors le pauvre espous pour aller coucher ailleurs (2) ». La petite princesse, du reste, ne perdit pas de temps et s'empressa de protester une première fois à Alençon, une seconde fois à Tours, contre ce mariage. Dans ses protestations, elle explique comment force a bien été pour elle de se résigner à des cérémonies auxquelles elle aurait voulu se soustraire; car, dit-elle, « la baillyue de Caen, ma gouvernante, par plusieurs fois m'en a pressée par commandement de la royne, ma mère, me menassant que si ie ne faisois, au faict dudict mariage, tout ce que ledit roy vouldroit et que si ie n'y consentoie, ie serois tant fessée et tant maltraitée que l'on me feroit mourir et que ie serois cause de la perte et destruction de mes père et mère et de leur maison (3) ». Cette baillive de Caen avait des moyens irrésistibles de persuasion. Mais on est obligé de reconnaître que la petite Jeanne d'Albret possédait, dès ses plus jeunes années, le caractère énergique qu'elle révéla dans la suite. Elle avait déjà manifesté à François Ier en personne la répugnance qu'elle éprouvait pour cette union, et cette audace de leur fille avait causé au roi et à la reine de Navarre une colère extravagante qui suffit à expliquer comment, la baillive de Caen put à l'occasion passer des menaces à l'exécution (4). Quant aux causes qui avaient porté le roi à vouloir ce mariage, elles sont expliquées diversement. Il aurait trouvé, disent les uns, que, par leur situation, les états du duc de Clèves étaient une barrière utile à mettre entre lui et l'Empereur,
(1 et 2) Nicolas de Bordi- (3) Génin, Lettres de Margue-
nage, Histoire de Béarn et Na- rite de Navarre, t. II, p. 292.
varre, dans la Collection de la (4) Génin, Lettres de Margue-
Société de l'Histoire de France rite de Navarre, t. II, p. 177. (P- 39).
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contre lequel il conservait un levain de rancune. D'ailleurs, ne fût-ce que pour lui faire pièce, il n'était pas fâché de soutenir un prince que « l'Empereur se vantoit de ruiner et de rendre le plus pauvre homme de la chrestienté, disant haut et clair qu'il quitterait plus tost sa couronne que de lui laisser un poulce de terre (1) ». D'autres prétendent que c'étaient surtout le roi et la reine de Navarre qui tenaient à ce mariage. Les deux versions du reste se concilient parfaitement. Dans son dévouement sans bornes pour son frère, Marguerite de Navarre tenait à seconder les combinaisons de sa politique, et c'est pour ce motif qu'elle contraignit sa fille à épouser le mari agréé par le roi, sans se soucier autrement que l'époux fût ou non du goût de la petite princesse.
La demeure royale, située dans la ville de Châtellerault, avait reçu les hôtes de François Ier. Mais le roi désigna sa garenne ou maison de plaisance de la Berlandièrepour être le théâtre des réjouissances et des fêtes qui devaient être données en l'honneur de ce mariage. La Berlandière était située à un quart de lieue de la ville, au milieu de bois et de taillis qui se prêtaient fort bien à l'usage que l'on en voulait faire. Au milieu des clairières de la forêt, avec le feuillage pour décor, on dressa des théâtres en vue des danses et des mommeries, on entoura des lices pour les princes et les seigneurs de la cour qui, plusieurs jours de suite, devaient échanger force coups d'estoc et de taille. Nous épargnerons au lecteur la liste des magnificences déployées au château de Châtellerault lors du bal donné la veille du mariage et lors de la messe solennelle du lendemain. Il ne reste aucune trace de vers composés par Marot pour célébrer cet événement. Le poète, par hasard, était-il déjà dans la confidence de ceux qui savaient cette union condamnée par avance? Avait-il jugé que ce n'était pas la peine de déranger sa Muse pour une besogne inutile? Ou bien avait-il reçu l'ordre de ne rien dire? Comment expliquer autrement le silence de Marot qui, en mainte circonstance futile, avait dédié ses vers à la fille de sa bien-aimée protectrice?
(1) Du Bellay, Mémoires, p. 366 (Collection Petitot).
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Mais si le poète s'abstint de rimer des épithalames sur un bonheur conjugal qui semblait problématique, il fit en revanche largesse de poésie aux princes qui s'amusaient à jouer au chevalier errant dans les sentiers de la Berlandière. Au temps de la chevalerie, ceux qui considéraient la corporation des chevaliers errants comme une institution d'utilité publique pour la sécurité des grandes routes faisaient, paraît-il, élever à leur intention des espèces de constructions carrées, en pierre ou en marbre, de la hauteur de cinq à six pieds. Ces blocs étaient nommés perrons. A ces perrons, les chevaliers suspendaient leurs armes et affichaient les défis qu'ils portaient à tous venants. Des perrons de cette sorte avaient été disposés dans les bois de la Berlandière et, pour donner un tour plus agréable aux défis que chaque chevalier y avait attachés, Clément Marot avait été chargé de les mettre en vers. Il y avait le perron du dauphin, celui du duc d'Orléans, celui du duc d'Enghien, celui de M. de Nevers, celui du duc d'Aumale. Près du perron du duc d'Orléans était « ung hermitaige fort grand et bien faict, garni de-petites chambres et cabinetz faictz de feuillées ; au dict hermitaige estoyent deux hermittes, l'ung vestu d'une grande robbe de velours tanné, lequel portoit une longue barbe blanche, et l'autre estoit vestu de gris qui estoit à l'entrée dudict hermitaige ettenoit un asne sur lequel estoit ung singe qui faisoit bonne mine ». Il est permis de supposer qu'on utilisa pour la circonstance des vers de Marot déjà anciens et qui sont intitulés : Mommerie de deux hermittes. Cette rencontre au milieu des bosquets de la Berlandière était destinée à exciter la gaîté des passants, lorsque le premier ermite à la barbe blanche débitait cette tirade bouffonne sur un ton de faux bourdon :
Sçauez vous la raifon pourquoy Hors du monde ie me retire En un hermitaige à recoy?
Sans faulte ie vous le veulx dire :
Celle que tant i'aime & defire En lieu de me reconforter Toufiours ce cul arrière tire; Le diable la puiffe emporter!
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Et l'autre ermite reprenait d'une voix nasillarde :
le m'en vois tout veftu de gris
En un bois là ie me confine :
Ce monde auffi bien i'amaigris,
M'amie eft trop dure & trop fine...
Là viurai d'eaue & de racine,
Mais par mon ame il ne m'en chaut;
Gela me sera médecine
Contre mon mal qui eil trop chauld.
Devant tous ces perrons se donnèrent des passes d'armes brillantes; les lances volèrent en éclat, les casques sonnèrent sous les coups d'épée.
Les fêtes s'étaient prolongées plusieurs jours au milieu des danses, des banquets et des tournois. Cefutverslafinde juin que la noble assistance, réunie à Châtellerault, quitta cette résidence d'où le roi partit pour Lyon. Marot ne manqua pas d'accompagner la cour. Depuis la réception hospitalière qui lui avait été faite dans cette ville, il ne paraît avoir laissé échapper aucune occasion de lui rendre visite. Outre les nombreux amis qui lui faisaient toujours fête, il y retrouvait ses imprimeurs préférés, Sébastien Gryphe, Etienne Dolet. Il paraît certain que, dès cette époque, il se préoccupait de l'édition de ses œuvres qui parut en 1542; il avait besoin d'en arrêter l'arrangement de concert avec son ami Dolet.
Marot arriva à Lyon dans les premiers jours de juillet et il y séjourna jusque vers la fin d'octobre. Du reste, il ne perdit point son temps dans la bonne ville où grandissait alors Louise Labé. Tout en préparant la future édition de ses œuvres, il s'occupa de faire justice des libraires de Paris qui s'étaient sans pudeur emparés de son Histoire de Leander et de Hero et qui, non contents de lui dérober le fruit de son travail, avaient introduit dans le poème quantité de fautes en l'imprimant. La propriété littéraire n'était alors nullement protégée : aux auteurs à se protéger eux-mêmes, comme ils pouvaient. Le plus souvent, ils avaient pour toute ressource d'exhaler des plaintes stériles contre ceux qui récoltaient la moisson qu'ils avaient semée. Maigre consolation; faute de mieux, Marot voulut
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au moins se la donner. Dès son arrivée à Lyon, il fit part à Sébastien Gryphe de ses tribulations d'auteur et concerta avec lui son plan de vengeance. Il fut décidé qu'une nouvelle édition de sa traduction du poème de Musée serait imprimée par les soins de Gryphe. Dans cette édition, l'auteur rétablirait le véritable texte et montrerait au public à quel point il avait été dupe de libraires malhonnêtes. Quant à ces derniers, il leur infligerait la punition qu'ils avaient bien méritée en racontant, dans une préface d'une impitoyable exactitude, par quelles manœuvres frauduleuses ils en étaient arrivés à leurs fins. Ses reproches s'adressent tout d'abord à « l'auare libraire de Paris qui, la présente histoire estant à peine hors de ses mains, la guetta, la treuva et l'emporta tout ainsi qu'un loup affamé emporte une brebis ». Mais l'exaspération de Marot aurait peut-être été moins vive contre ses déprédateurs s'ils n'avaient pas mis en danger sa réputation d'auteur en estropiant son œuvre ; c'est là un de ses plus gros griefs, : « Sous belle apparence de papier et de lettre, continue-t-il, les vers furent si corrompuz et le sens si desciré que vous eussiez dict que s'estoit ladicte brebis eschappée d'entre les dents du loup : &, qui pis est, ceulx de Poytiers, trompez sur l'exemplaire des aultres, m'en ont faict aultant ». Le mal ainsi va grandissant, chaque éditeur ajoutant son contingent de fautes à celles incrustées déjà dans le texte de l'auteur. Marot n'a point de paroles assez véhémentes pour exprimer sa rage contre ces libraires qui commencent par piller ses œuvres et qui les déshonorent ensuite : « Quand ie vey, s'écrie-t-il, le fruict de mes labeurs ainsi accoustré, ie vous laisse à penser de quel cueur ie donnay au diable Monsieur le Babouin de Parisien, car, à la vérité, il sembloit qu'il eut aultant pris de peine à gaster mon livre que moy à le bien traduire. » Cette préface est datée « de Lyon, ce 20e iour d'octobre 1 541 ». On trouvera peut-être que Marot avait mis longtemps à se fâcher, puisque c'est du mois de janvier précédent que date le privilège accordé par M. de Mesmes à Gilles Corrozet et ses amis; mais, nous avons vu que les devoirs de sa charge avaient retenu le poète une bonne partie de son année. Cependant, ce n'est pas tout que de se venger des libraires.
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Marot a encore à défendre sa renommée. Afin de la mettre hors de cause, il publie l'édition présente et pour ce il choisit « maistre Sébastien Gryphius, excellent homme en l'art de l'imprimerie, qu'il pria d'y vouloir mettre la main ». Marot est si satisfait de l'habileté avec laquelle Sébastien Gryphe s'est acquitté de cette besogne qu'il veut lui en donner le témoignage public et, parlant de la confection irréprochable de son livre, il s'exprime en ces termes : « Il le vous a imprimé bien correct et sur la copie de l'autheur, lequel vous prie pour vostre contentement et le sien, si vous auez envie d'en lire, de vous arrester à ceux cy. »
L'impression du poème de Musée ne fut pourtant pas la plus grosse affaire qui occupa Maître Clément pendant son séjour à Lyon. Il y était venu plus spécialement pour s'entretenir avec son ami Dolet de son projet d'imprimer une nouvelle édition de ses œuvres. Il lui parla sans doute de sa traduction des Psaumes, à laquelle il songeait à faire une place à côté de ses autres poésies. Mais on décida qu'il serait fait auparavant à Paris une édition séparée des Psaumes, pour laquelle l'auteur demanderait l'approbation de la Sorbonne afin de se mettre en garde contre toute mauvaise chance. Depuis l'édition de 1 538, Dolet s'appliquait à réunir toutes les pièces éparses de Marot et à en former un assemblage aussi complet que possible (i). Dans cet assemblage, ferait-on entrer VEnfer ? Jusqu'alors, le poète avait bien voulu donner lecture à François Ier de cette satire des gens de lois, en communiquer le manuscrit à quelques amis, mais il pressentait qu'une publication authentique, autorisée par lui, allait soulever un renouveau de haines, et il hésitait. Il paraît vraisemblable que, dans les conversations qu'il eut avec Dolet, celui-ci finit par vaincre ses dernières résistances et le plan d'une nouvelle édition des œuvres fut arrêté où VEnfer aurait place.
Marot reprit le chemin de Paris dans les derniers jours du mois d'octobre. Il avait déjà fixé dans son cerveau les lignes principales de l'épître au roi qu'il comptait placer avant sa traduction des Psaumes et qui était destinée
(i) Voyez, à VEnfer, la préface de Dolet.
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à protéger son œuvre contre les entreprises de la Sorbonne. Aussitôt arrivé, il jeta sur le papier les vers déjà faits dans sa tête. Cette épître est curieuse à étudier de près, parce qu'elle révèle tout un état d'esprit. Dès le début, on devine l'effort que le poète a dû faire pour prendre sur lui de publier son œuvre, on sent qu'il a tout pesé avant d'arriver à cette conclusion qu'il n'avait rien à craindre en plaçant ses vers sous un si haut patronage :
la n'eft befoing, Roy qui n'as ton pareil, Me foulcier ne demander confeil A qui ie doy dédier ceft ouurage, Car oultre encor qu'en toy gift mon courage, Tant eft ceft œuure & royal & chreftien, Que de foy mefme il fe dit eftre tien, Qui as par droid de trefchreftien le nom Et qui eft Roy non de moindre renom Que celluy là qui, meu du fainét Efprit, A le diéter & le chanter fe prit.
Le souvenir de David est un prétexte à parallèle entre les deux monarques, et Marot porte aux nues le roi prophète et le roi chevalier tour à tour, les décorant des plus ineffables vertus. Mais tout ceci n'était que préambule, entrée en matière, ou, si l'on veut, précaution oratoire. Il fallait en venir à montrer le véritable but poursuivi : la vulgarisation de ces textes saints, jusqu'alors interdits à la foule, que la Sorbonne gardait jalousement pour elle seule et dont elle défendait l'approche comme si, de ce secret, eussent dépendu tout son pouvoir et son prestige. Par prudence, Marot enveloppe sa pensée comme d'un voile, de manière à donner le change à ses adversaires; mais le voile n'est pas si épais que la pensée ne s'en dégage clairement pour ceux qui connaissent les aspirations de Marot. Écoutez comme il décrit le charme poétique qui émane des strophes du roi David ;
Ses vers diuins, fes chanfons mefurées, Plaifent fans plus aux âmes bienheurées Pource que là trouuent leur doulx amant Plus ferme & clair que nul vray diamant, Et que fes fai&z, fa bonté & fon prix Y font au long recitez & compris...
490 Vie de Clément Marot.
Un peu plus loin, parlant toujours au roi François pour lui indiquer ce que l'on rencontre dans les Psaumes, il continue :
Vous y orrez de Dieu la pure loy Plus clair former qu'argent de fin alloy Et y verrez quelz maux & biens aduiennent A touts ceulx là qui la rompent & tiennent.
L'Église n'aimait pas que l'on recourût au texte au lieu de s'en tenir à ses interprétations; elle devait donc voir d'un très mauvais œil ce que Marot dit ici des Psaumes. Mais, un grief plus grave, c'est l'enthousiasme du poète pour ces livres qui célèbrent les preuves de l'existence de Dieu d'après les merveilles de la création, tandis qu'il s'arrête fort peu aux miracles, qui ne sont que des monstruosités contraires aux lois instituées par le créateur. On sent Marot inspiré par une conviction sincère lorsqu'il énumère les signes par lesquels la puissance divine se révèle à l'homme :
Soit par le grand & merueilleux chef-d'œuure
Au ciel voufté qui toutes chofes cœuvre,
Ou par le cours que faicl l'obfcure nuicl
Et le clair iour qui par compas la fuit ;
Soit par la terre en l'air efpars pendue,
Ou par la mer autour d'elle efpandue,
Ou par le tout, qui aux deux prend naiffance,
Sur quoy il veult qu'ayons toute puiffance,
Nous apprenant à le glorifier
Et de quel cueur nous fault en luy fier.
Le souffle des réformateurs anime celui qui a composé ces vers, et nous n'aurons point à nous étonner lorsque nous verrons bientôt les colères de la Sorbonne déchaînées contre Marot. C'est précisément parce que celui-ci sent la foudre prête à gronder sur sa tête qu'il fait appel au roi, et, par un tour ingénieux, cherche à lui démontrer que lui-même est son complice :
Dieu a voulu jufqu'icy qu'en fon temple Par ces beaux vers on le serue & contemple;
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Bien eft il vray, comme encore fe veoit, Que la rigueur du long temps les avoit Rendus obfcurs & durs d'intelligence; Mais, tout ainfi qu'auecques diligence Sont efclaircis par bons efprits rufez Les efcripteaux des vieux fragments ufez, Ainfi, ô roy, par les diuins efpritz Qui' ont foubz toy hebrieu langaige appris, Nous font iettez les Pfeaumes en lumière, Clairs & au fens de la forme première...
C'était fort habile à Marot de mettre ainsi le roi en avant, de le compromettre, de rappeler que, comme fondateur du Collège de France, il avait poussé les meilleurs esprits vers l'étude des langues hébraïques, grecques et latines, dont la vulgarisation effarouchait tant la Sorbonne. Le calcul semblait des meilleurs : avoir le roi avec soi, c'était s'assurer l'impunité. Il est probable qu'après avoir lu son épître en haut lieu, notre poète ne négligea point de la faire arriver de main en main jusqu'à la Sorbonne pour qu'on n'ignorât point sous quel patronage il se plaçait. Lorsqu'il eut acquis la certitude que, de ce côté, on savait à quoi s'en tenir, il se mit en campagne pour obtenir non seulement le permis d'imprimer, mais encore une approbation des docteurs de la Faculté de théologie. Les choses allèrent si bien au gré de Marot qu'il obtint une licence d'imprimer rédigée dans les termes les plus rassurants : « Après avoir veu la certification de trois docteurs en la Faculté de théologie qui ont veu et visité la translation de trente pseaulmes faicte et composée par Clément Marot, et attestent n'avoir rien trouué contraire à la foy, aux saintes escriptures ne ordonnances de l'Église : il est permis à Estienne Roffet, dict le Faulcheur, imprimer et vendre ladicte translation ainsi veue et corrigée, avec les arguments sur chacun pseaume & défense à tous aultres imprimer ou vendre ladicte translation ainsi corrigée iusques à deux ans prochainement venans, sur peine de confiscation desdictz livres et amende arbitraire. Faict le dernier iour de nouembre mil cinq cens XLI. De Mesmes. »
Après bien des hésitations, bien des tâtonnements, voilà donc les Psaumes publiés, et publiés avec l'approba-
492 Vie de Clément Marot.
tion de la Sorbonne. Trois docteurs de la toute-puissante Faculté n'avaient rien trouvé à redire au texte de Marot. Celui-ci avait le droit de se croire en règle avec la redoutable corporation et de se considérer, pour l'avenir, à l'abri de toute tracasserie. Laissons-le jouir en paix des derniers jours de répit que lui accordent ses ennemis.
Ces derniers mois de l'année 1 541 paraissent s'être écoulés assez paisiblement pour Marot. La cour avait pris ses quartiers d'hiver à Fontainebleau, et l'approche de la nouvelle année fournit au poète l'occasion d'une galanterie aux princesses et aux dames de la cour qui fut certainement des plus goûtées. Il leur offrit, à titre d'étrennes, une collection de médaillons poétiques, d'un contour uniforme, mais dont il avait ciselé les détails avec sa finesse et sa grâce des meilleurs jours. Dans cette galerie, où figurent la plupart des dames de l'entourage royal, si le poète ne s'arrête point à peindre les traits du visage, il trouve mieux pour nous présenter sous une forme vivante ce petit cénacle féminin; il met en relief le détail d'actualité, le menu fait qui occupe la cour, et la dame nous apparaît en quelque sorte dans l'attitude où la surprend cette fin d'année. C'est, naturellement, la reine qui ouvre le cortège; l'étiquette ,1e veut. La reine désirait depuis longtemps voir enfin la paix rétablie entre les deux batailleurs qui lui touchaient de si près. La bonne Éléonore s'était donnée tout entière à cette tâche; ses efforts devaient rester stériles; mais le poète l'ignorait aussi bien qu'elle-même et il lui souhaite un prompt succès. Quant à la Dauphine, c'est autre chose, il y avait huit ans qu'elle était mariée et qu'au grand désespoir de la cour elle ne donnait point signe d'enfant; Marot lui souhaite au plus tôt un gros poupon. Se souvenant du chagrin que Marguerite de Navarre avait éprouvé de la perte d'un fils, mort au berceau, le poète ne veut pas renouveler ses douleurs en s'adressant directement à elle, mais il prend un détour ingénieux et souhaite à la jeune princesse de Navarre « un beau petit frère ». Ses compliments s'adressent tour à tour à Mme Marguerite, à Mme de Nevers, dont les « yeux verts » sont célébrés dans une mention spéciale, à Mme de Montpensier, à Mme d'Étampes. Peut-
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être la maîtresse du roi fut-elle médiocrement flattée de l'insistance que mit le poète à lui souhaiter de voir revenir ce teint que « luy a osté la déesse de beauté... ». Quand ces accidents arrivent aux dames, elles n'aiment pas qu'on en parle. Il pourrait y avoir là une des causes premières de l'inimitié que Marot suscita chez la belle duchesse par certains écarts de langue (1). A Madame l'Amirale, femme de Philippe de Chabot, une année meilleure : l'amiral, en effet, tombé en disgrâce, s'était vu enlever ses charges et ses biens par lettres royales, au commencement même de cette année. Quant à l'étrenne de la Grande Sénéchale, comme on ne peut accuser Marot de pécher par excès de bonhomie, la morsure est plutôt dure :
Vous n'euftes comme i'entens Iamais tant d'heur au printemps Qu'en automne.
Nous voyons ensuite défiler sous nos yeux Mme de Canaples, Mme de l'Estrange, et puis toutes les demoiselles d'honneur, Miolant l'aînée, Miolant la jeune, Bonneval, Chastagneraye, Torcy, Douartis, Cardelan, de Bressuyre, de Macy, de Duras, Telligny, Rieulx, Davaugour, Helly, La Chapelle, Bouzan, Melurillon, Lursinge, Lucresse, Bye, La Baulme, Saint-Tarn, les deux Brueil, d'Aubeterre, La Tour, Orsonvilliers et quelques autres encore. Aux filles, il souhaite un mari, aux femmes, un enfant, en entremêlant ses souhaits de compliments malicieux et d'allusions quelquefois un peu libres. Les noms de toutes ces dames et de toutes ces demoiselles d'honneur, nous
(i) Cette « étrenne )) de Marot Donnant mon œuvre à la Perle de France,
est d'autant plus maladroite qu'il De me tirf ho/sr ^t°^ fouffrance. , , , Approues le, delià elt approué.
avait ete naguère en très bons Reproues le> defîà eft reproué.
termes avec la favorite. Ays de ton Filz (ô Père) fouuenance.
Dans les Œuvres françoises de Charles de Sainte-Marthe, im- Le seul fait <lue Sainte-Marthe primées à Lyon en 1540, on peut ait choisl Marot comme interlire (p. 55) une pièce où l'auteur médiaire auprès de la duchesse prie Marot, « son pèred'allience », semble indiquer que celui-ci de recommander ses œuvres à la était fort avant dans la faveur duchesse d'Étampes : de la maîtresse du roi.
Tu ueois, Marot, quel moyen i'ay trouué
les connaissons déjà pour les avoir rencontrés dans les comptes de la maison du roi. En mainte occasion, et l'occasion revenait souvent, le roi leur faisait cadeau de riches habillements. Sensibles aux libéralités poétiques de Marot, elles prisaient certainement davantage la munificence royale : sans le poète, pourtant, qui donc s'inquiéterait d'elles aujourd'hui ?
Tandis que Marot exerçait ainsi sa verve sur les dames de la cour, Etienne Dolet continuait à Lyon les préparatifs de l'édition projetée et, comme prélude, il publiait, le Ier janvier de l'an de grâce 1542, V Enfer. C'était la première édition donnée en France. Il fallait préparer le public, et surtout les intéressés, à cette œuvre qui autrement pourrait raviver bien des mauvais vouloirs. U Enfer contenait des passages pleins de rudesse. Les deux amis décidèrent qu'on emploierait certains palliatifs pour en tempérer l'amertume, pour apprivoiser les oreilles trop chatouilleuses. Et c'est pourquoi la préface placée par Etienne Dolet en tête de V Enfer est des plus instructives et mérite d'être étudiée avec soin. Il faut au préfacier un compère disposé à recevoir les confidences qu'il éprouve le besoin de verser dans le sein d'un ami de bonne volonté. Dolet choisit Lyon Jamet, le grand ami de Marot, celui-là même qui avait pris fait et cause pour lui au moment de la mésaventure qui provoqua chez le poète les colères d'où naquit V Enfer. Dolet dédie donc sa préface à Lyon Jamet, louable « à tout iamais », renouvelant la plaisanterie que ses amis ne se lassaient point de lui décocher. Le confident, une fois trouvé, il lui raconte comment, ayant formé le « proiet de mettre en lumière, sous son impression, toutes les œuvres de Clément Marot », il s'est appliqué non seulement à revoir « tout ce qui desia auoit esté imprimé de luy », mais encore à « recueillir tout ce qui se pourrait recouurer entre ceulx auxquels il faict part de ses labeurs » . Cette phrase de Dolet est pour expliquer comment certaines œuvres de Marot, passant de main en main, il pouvait arriver que des copies en vinssent à tomber au pouvoir des libraires. C'est en allant ainsi à la découverte qu'il a fini par mettre la main sur V Enfer. L'explication
est admirable pour dégager la responsabilité de Marot. Ainsi, le poète n'est pour rien dans cette affaire; des circonstances auxquelles il est totalement étranger ont mis Dolet en possession de son œuvre. Mais voici plus fort encore : Dolet suppose, avec le plus grand sérieux, qu'il s'est mis d'aventure à lire Y Enfer et il l'analyse de manière à laisser croire que pour la première fois ces vers tombent sous ses yeux. Tout cela est dit sur un ton de candeur propre à convaincre les plus incrédules. Peut-être cependant y aura-t-il des incrédules pour faire remarquer que depuis de longues années Marot est en relations avec Dolet et qu'il est bien étonnant que Marot n'ait jamais donné à lire à son ami un de ses poèmes les plus importants. Mais n'oublions pas qu'il s'agit ici de trouver des raisons pour justifier la publication de cette œuvre, sans qu'il puisse résulter de cette publication aucun préjudice pour Marot. Dolet rappelle en passant, et sans avoir l'air d'y toucher, que Y Enfer a déjà été imprimé à Anvers. C'est la puissance du précédent, toujours la même à toutes les époques. Dolet a donc lu Y Enfer-, déjà publié à Anvers, et il déclare qu'il n'y a rien trouvé de répréhensible : « le l'ay trouvé, dit-il avec ingénuité, sans scandale envers Dieu & la Religion & sans toucher aucunement la Maiesté des princes, qui sont les deux points que sur tous doibt observer un auteur désirant ses œuvres estre publiées et receues tant en son pays qu'en nations estranges. » Que pourrait-on reprocher à un livre où ne se trouve aucun mot malsonnant, soit contre la religion, soit contre les princes ? Mais Dolet arrive au point délicat et, après avoir fait à la louange du livre ces déclarations que personne ne songe à contester, il ajoute : « Pareillement, il ne blesse en nom exprès l'honneur d'aucun. » C'est parfaitement exact, Marot n'a prononcé aucun nom propre, mais ses allusions sont d'une transparence telle que personne ne s'y est trompé. Sans s'arrêter à ce détail, Dolet continue bravement : « Pour ces raisons, i'ay conclud que la publication de si gentil œuvre estoit licite et permise et me suy mis après pour l'imprimer en la plus belle forme et avec le plus grand aornement qu'il m'a esté possible. » Quanta « ces chatouilleux des aureilles », comme il s'en trouve
partout, s'ils se sont reconnus à certains traits qui ne sont point à leur avantage, tant pis pour eux. De quoi se plaignent ces « rogneux », alors qu'ils ne sont point « grattés apertement ». Et dans un mouvement plein de vigueur et de dignité, Dolet revendique les droits de l'écrivain dans la mesure où on les comprenait alors et qui est encore assez large pour le siècle : « Moyennant, dit-il, que la Religion ne soit blessée et l'honneur du prince atteint », et à condition que la satire ne désignera point les personnes par leurs noms, « le demourant esttolérable et ne fault par après que lascher la bride à la plume ou aultrement ne mesler d'escrire, car si tu composes à l'opinion d'aultruy, tu te trouueras froid comme glace et mieulx vaudroit te reposer ».
Malgré toutes ces précautions, la publication de V Enfer faisait courir Marot à un danger certain. L'apparition de ce poème si mordant contre la Justice exerça, à notre avis, une influence désastreuse sur les dernières années de la vie du poète. Tout le monde connaissait ces vers, tout le monde les avait lus; mais ils circulaient modestement, humblement, et, pour désarmer ses ennemis, Marot pouvait alléguer qu'il les désavouait puisqu'il ne les publiait point. Lorsqu'ils furent sacrés pour la postérité par cette puissance de l'imprimerie que le fanatisme chargeait déjà de ses anathèmes, la condamnation de Marot fut signée. Ce jour-là, il y eut alliance entre les gens de la Sorbonne et les gens de la chicane, qui se promirent mutuelle assistance pour perdre l'adversaire commun. Cette première édition de l'Enfer parut à Lyon le ier janvier 1542. C'est du moins la date de la préface, et Dolet donne ici l'indication de l'année telle qu'on finit par la compter un peu plus tard; il dit en effet, dans sa préface, que VEnfer n'avait point encore paru en France. Or, il parut au cours de l'année 1542 dans les œuvres complètes de Marot. Au point de vue des « aornements », Dolet tint parole et son édition de VEnfer se distingue par la correction typographique et par des notes marginales auxquelles on ne saurait reprocher que de ne pas pousser assez loin leurs indiscrétions.
Nous avons dit pour quelles raisons concertées cette édition de YEnfer avait vu le jour. C'était comme une transition ménagée pour donner place à YEnfer dans l'édition des autres œuvres du poète. Marot envoya à Dolet ses Trente pseaum.es de David qu'il venait de publier à Paris chez Roffet et ses Etrennes aux dames de la cour qui avaient l'attrait de l'inédit. Ces diverses pièces figurent dans l'édition des œuvres qui fut imprimée dans le courant de l'année 1542. Dolet donna tous ses soins à cette édition nouvelle et réussit à y faire entrer nombre de poésies qui n'avaient point encore paru. L'édition des œuvres de 1542 reproduit fidèlement le texte des Trente pseaumes de David, d'après l'édition séparée du 3o novembre 1 541 . Dans les éditions suivantes, au contraire, ce texte fut profondément modifié. Quelques-uns de ces psaumes furent même remaniés d'un bout à l'autre. C'est le texte ainsi modifié qui fut adopté par la suite dans la liturgie protestante (1).
Bien que YEnfer n'ait pas été poursuivi à son apparition, nous devons constater que le moment était assez mal choisi de revendiquer les droits de l'écrivain. Sous couleur de défendre la religion et les intérêts de l'Église, l'ombrageuse Sorbonne qui maudissait l'invention de l'imprimerie et qui, si elle en avait eu la puissance, en aurait effacé jusqu'aux derniers vestiges, faisait une guerre sans merci aux livres et à toutes les productions de l'esprit. Tout imprimé lui était suspect et elle n'avait rien négligé pour mettre le roi de moitié dans ses défiances et dans ses haines, en lui persuadant que ces livres servaient à répandre les doctrines les plus dangereuses pour la sécurité de son trône. La Sorbonne manœuvra si bien qu'elle finit par arracher au Parlement, à la date du ier juillet 1 542, un arrêt par lequel il était fait défense à tous libraires et autres marchands, sous peine de confiscation, d'exposer aucun livre en vente avant qu'il eût été soumis à un examen préalable. A l'arrivée de tout ballot de livres, l'ouver-
(1) Il est assez curieux que ce son érudition dans les questions fait si important ait échappé à touchant aux doctrines du prol'historien des Psaumes, M. Doen, testantisme. qui a donné tant de preuves de
ture devait en être faite devant quatre libraires jurés qui étaient tenus d'avertir tout aussitôt de la nature de ces ouvrages le recteur de l'Université et les doyens des trois facultés. Pour l'examen des livres de grammaire, logique, rhétorique, philosophie et lettres humaines, le recteur commettait « deux maistres es arts, bons personnages, sçavans et non suspects ». Les livres touchant « à la théologie et à la religion chrestienne » étaient l'objet d'une surveillance spéciale. Ils étaient passés au crible par « deux notables docteurs vacants de toute suspicion ». Le même contrôle était appliqué aux livres de droit canon et de médecine (1). Cet arrêt du Parlement montre tout à la fois quelle était la puissance de la Sorbonne et quelles étaient ses dispositions à l'égard des livres, voire des auteurs, dès qu'elle croyait flairer l'hérésie. Raison de plus, pour ceux qui avaient eu déjà maille à partir avec elle, de se tenir sur leurs gardes. Non seulement Marot, qui savait déjà ce qu'il en coûtait d'avoir voulu lutter avec plus fort que soi, aurait dû mettre une prudence extrême à ne point raviver ces redoutables suspicions, mais encore, par une grande réserve et une discrétion de langue absolue, il aurait dû se ménager les protecteurs qui pouvaient seuls lui venir en aide en cas de danger de ce côté. Tout au contraire, comme si cet esprit qui fait commettre toutes les maladresses eût soufflé sur Marot, il laissa échapper, pour le plaisir de dire une malice, un mot qui devait lui être fatal.
Nous avons vu, dans les Etrennes, le poète traiter avec une désinvolture un peu aventurée la maîtresse du roi et celle du dauphin. Au lieu d'arrêter à temps ces écarts d'une verve gauloise, il ne sut pas résister au désir de lâcher sur la duchesse d'Étampes une de ces plaisanteries grasses comme on les aimait alors.
A cette époque, comme de nos jours, il existait à Paris mille petites industries ambulantes qui remplissaient de leurs cris les rues de la capitale (2). Dans des quatrains
(1) Ch. Jourdain, Index chro- (2) Voyez Anthoine Turquet, nologicus Universitatis Parisien- Cris de Paris, sis, p. 349.
rimes qu'un contemporain, poète de carrefour, a consacrés à ces petits métiers, nous trouvons celui-ci :
Sablon d'Eftampes à la mefure !
le vous en feray bon marché; Ça, vos femmes approchez; Venez en quérir tant qui dure.
Le sablon d'Étampes avait auprès des ménagères la réputation bien établie de rendre à vaisselle d'étain son lustre primitif. Faisant allusion à cette vertu, Marot eut l'imprudence de dire, en parlant de la maîtresse du roi, alors à l'apogée de la faveur, « qu'il n'y avoit rien de tel que le sablon d'Étampes pour faire reluire les vieux pots (1) ». Le mot était doublement cruel et devait aliéner au poète deux personnes également utiles à ménager. Mais, le mot lancé, il n'était plus possible de le retenir, et il ne fit que trop vite son chemin. Il ne manqua pas de bonnes âmes pour le reporter tout chaud en haut lieu. Les plus impitoyables ennemis de Marot le trouvaient, en cette circonstance, de complicité avec eux pour hâter sa perte. Nous n'avons aucune preuve que la femme ainsi piquée au vif ait fait cause commune avec ceux qui voulaient la mort, à tout le moins l'exil de Marot. Mais ce qui paraît certain, c'est que cette protection toute-puissante qui s'était interposée maintes fois entre lui et ses persécuteurs se retira de lui.
Marot n'était pas un assez gros personnage pour qu'on l'exilât de la cour. Mais, on lui fit mauvais visage et il n'eut pas grand'peine à s'apercevoir que sa disgrâce était complète. Le meilleur parti était de s'éloigner, au moins pour quelque temps, de ses protecteurs de naguère. Il pouvait espérer que son absence ferait l'oubli sur le propos malsonnant pour lequel on lui tenait rigueur et qu'à son retour il lui serait possible de regagner le terrain perdu. Il pensa à aller respirer pendant quelque temps l'air du pays natal et il se mit en route pour Cahors. Il avait déjà parcouru une bonne partie du chemin, lorsqu'il apprit,
(1) Colletet, Vie de Clément Marot.
5oo Vie de Clément Marot.
par la rumeur publique, que les partisans des idées nouvelles allaient être en butte à de nouvelles persécutions de par l'ordre et le bon plaisir du roi. Une lettre de Calvin à Pierre Viret donne ce renseignement aussi curieux que précis au sujet de Marot : « Cum ex aula domum se conferret, audivit decretum fuisse a curia parisiensi ut captus illuc quamprimum adduceretur. Flexit iter alio ut diligentius inquireret (i). » Nous n'avons retrouvé aucune trace de ce mandat d'arrêt spécialement lancé contre Marot. Le roi avait bien expédié, à la date du 3o août 1542, des lettres patentes enjoignant aux parlements du royaume de rechercher et de punir les luthériens. Il est vraisemblable que Marot, qui avait déjà vu son nom inscrit sur une liste de proscription et qui craignait de se retrouver à pareille fête, s'empressa de prendre le large et de chercher un refuge sur une terre échappant à la juridiction des parlements. Du reste, les lettres patentes de François Ier n'étaient pas tendres pour les 'hérétiques. Le roi déclarait qu'il tenait à honneur de justifier « le nom de treschrestien » que lui avaient transmis « ses prédécesseurs, rois de France », pour avoir « tousiours faict maintenir et soigneusement obserué la foy chrestienne en ce royaume » ; que, jusqu'ici, il n'avait rien négligé pour se montrer leur digne continuateur ; qu'ayant été « de nouvel adverti qu'encores y a quelque mauvaise semence d'erreurs et damnables doctrines qui pululle et s'accroist de iour en iour », et étant d'autre part pénétré de cette conviction profonde que, pour avoir raison de ces funestes doctrines, il y a lieu « de poursuiure et continuer viuement » les exécutions qui doivent « les destruire et abolir sans y perdre heure ni temps, iusques à ce que le fonds et la racine de ceste peste soient exterminez et aboliz » ; il enjoignait à tous ses parlements « d'avoir à toute diligence et tous aultres affaires cessans à procéder rigoureusement et sans départ contre lesdictz personnages qui se trouueront de la qualité et condition dessus dicte ». Et comme si le roi eût craint que ses prescriptions ne fussent suivies assez à la lettre, pour s'assurer qu'aucune victime n'échapperait, il invitait tous
(1) Bovet, Histoire du psautier, M. Bovet par M. Herminjard.) p. 9. (Lettre communiquée à
Vie de Clément Marot. 5oi
les membres du clergé, depuis les archevêques jusqu'au dernier prélat du petit chapitre, à prendre part à cette chasse.
Ceux qui étaient menacés par ces lettres patentes ne pouvaient garder aucune illusion sur le sort qui les attendait, et Marot comprit que l'heure de l'exil avait de nouveau sonné.
Ce fut à Orléans que la mauvaise nouvelle le vint surprendre. Cette indication nous est fournie par le poète lui-même dans une pièce inédite que nous avons retrouvée parmi les manuscrits de la bibliothèque de Soissons et intitulée le Grup. On y devine la diversité de sentiments qui bouleversait l'âme du poète au moment où il assistait encore une fois à l'effondrement de ses espérances. Ce bouillonnement intérieur déborde au dehors en un grand éclat de rire, mais un éclat de rire forcé où l'exagération même de l'ironie dissimule à peine les défaillances du cœur, où la bonne humeur d'emprunt n'arrive pas à masquer le découragement. A proprement parler, le Grup n'est qu'un coq-à-1'âne dans lequel une imagination en délire se livre aux suprêmes folies. On dirait que le poète a pris à tâche de surpasser en extravagance tout ce qu'il avait composé de plus désordonné en ce genre. Outre l'intérêt qui s'attache à cette pièce pour ce qu'elle fournit de nouveau, elle a surtout le mérite de nous faire connaître l'état d'esprit de Marot, état d'esprit singulièrement en désaccord avec les dispositions que l'on pourrait lui supposer si l'on en jugeait par les psaumes qu'il composait alors et les quelques pièces officielles qui se rattachent à cette époque. Les lettres patentes sont du 3o août, Marot les connut probablement dans le courant de septembre. Le voici obligé de reprendre ses courses errantes à l'approche de la saison rigoureuse, et c'est là. une des premières pensées qui se présentent à lui. Tout est remis en question; cette vie à peu près tranquille qu'il s'était ménagée en France est de nouveau troublée; le voici obligé d'aller « au loin cercher pasture ». Il n'ose tourner sa colère contre le roi qui a donné les ordres, mais il passe sa mauvaise humeur sur les « robes d'escarlatte » qui les exécutent. Il fait ample distribution de coups de crocs et
5o2 Vie de Clément Marot.
tout lui est bon pour y mordre. Au pape, il reproche le trafic qu'il fait des choses saintes; à l'Empereur, ce qu'il a coûté à la France pour sa réception; il ne ménage point Montmorency et l'inculpe de trahison. Entre ces grandes figures, il évoque l'ombre de Béda, le grand promoteur des émeutes religieuses. Un trait en passant sur la goutte qui travaille Montelon, nommé chancelier en remplacement de Poyet, et sur Poyet qui vient d'être arrêté pour ses malversations. Puis reviennent les plaisanteries sur les infortunes des maris, les escapades des femmes, les hérétiques qu'on fait rôtir et les moines qui s'engraissent de la superstition publique. Mais on sent percer à chaque ligne une irritation toujours croissante, et voici que brusquement déborde tout le fiel amassé par Marot contre celle qu'il considère comme la cause de ses malheurs présents :
A tous les diables la maftine, Elle m'a chaffé de la court...
Et il entame contre elle une diatribe dont l'obcénité surpasse seule la violence. Tout en nous excusant auprès du lecteur, force nous est de citer ce passage, car c'est tout au long de l'Histoire, encore que présentée avec une grande brutalité d'expression. Il n'y a pas à s'y tromper, le début seul suffirait à indiquer qu'il s'agit de la favorite :
Mais voy tu ce diable de con, Qui a tant faiél de cardinaux, Force euefques, abbez nouueaux...
Le père d'Anne de Pisseleu, duchesse d'Etampes, laissait à sa fille trente frères et sœurs à pourvoir; en bonne sœur, elle s'y employa; toutes et tous reçurent à l'occasion de bonnes charges et de bons bénéfices (i). Continuons d'une haleine, sans nous arrêter :
Iamais vn tel con ne conna :
Celluy qui premier l'enconna
(i) Voyez notre tome III, p. 452, note 1.
Vie de Clément Marot. 5o3
Le trouua con de connerie.
Tais toy, follaftre, qu'on ne rye, Que tu y fuffes enconné.
C'eft vn grand con rataconné :
L'on ioueroit dedans à la paulme, Il menge le tiers du royaulme.
Il ne faut point oublier que cette pièce ne fut jamais destinée à un libraire : mais c'était pour Marot un moyen de soulager la bile amassée contre la duchesse. En quoi, du reste, il n'était que l'écho des clameurs que soulevait dans tout le royaume la rapacité de la maîtresse en titre. Ce passage, s'il en était besoin, donnerait raison à ceux qui ont conservé le mot par nous cité plus haut, mot qui fut cause de la disgrâce du poète ; il prouverait encore que Mme d'Étampes avait une mémoire implacable et qu'elle ne dédaignait point de se venger.
Et voici comment Marot termine cette longue bouffonnerie :
C'eft affez chanté pour bien boyre.
Efcript à Orléans fur Loyre Près du feu, en chauffant ma feffe, Après auoir fringue l'hofteffe.
Laissons pour ce qu'elle vaut cette dernière forfanterie d'homme à bonnes fortunes; en tout cas, le succès serait maigre pour un galant que des biographes téméraires ont représenté comme du dernier bien avec des princesses de sang royal. Ce qu'il convient de retenir, c'est que Marot était à Orléans lorsque la rude nouvelle lui arriva. La lettre de Calvin citée plus haut en dit peut-être un peu plus long qu'il n'y en avait en réalité. Sur la mesure générale, aucun doute; quant à une mesure personnelle à Marot, nous n'en avons, répétons-le, trouvé aucune trace, malgré des recherches minutieuses dans les registres du Parlement. Si Marot fut trop vite pris de peur, nous ne saurions le lui imputer à tort : chat échaudé craint l'eau froide. Il prit le large et il fit bien. Flexit iter alio, comme dit Calvin. Une fois en sûreté, il serait toujours à temps pour se renseigner sur ce qu'il avait à craindre.
Marot renonça donc à poursuivre sa route vers Cahors
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et, virant d'un autre bord, il prit le chemin de la Savoie. Ce n'était point sans réflexion qu'il choisissait cette retraite. La Savoie touchait à la France; le pays était occupé par les armées françaises qui en disputaient le sol à ses anciens possesseurs. Il y avait même à Chambéryun résident qui gouvernait le pays au nom du roi de France. Si, pour le poète, la Savoie ne pouvait remplacer tout à fait la patrie, ce n'était point non plus tout à fait la terre étrangère. En outre, de la Savoie, il était à quelques heures de Genève et, à la dernière extrémité, si la Savoie elle-même cessait d'être un asile, il lui était possible de se réfugier sans grand effort dans la forteresse de la Réforme.