‹ Les œuvres de Hugues de Saint-VictorChapitre 16 sur 39 · l LES OKCVIIKS DE · texte numérisé non relu

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c'est pour qu'on no suppose pas qu'un seul (rentre eux est en désaccord avec nous, (lonire nos conclusions il n'y a, croyons-nous, (jue le titre, peut-être moderne, d'un manuscrit de Venise décrit par M. Valentinelli (l). Ce n'est pas, à la vérité, Hugues de Fouilloi que ce litre désigne comme auteur du De Vanilatc mundi, mais ce n'est pas non plus Hugues de Saint-Victor; c'est saint Bernard : Bcniardus de Contemplu, mundi. 11 n'est pas besoin de réfuter une attribution si cbimérique. Saint Bernard n'a jamais, d'ailleurs, rien écrit sur le ton navrant et dans le style poétique de cet ouvrage. On y sent le travail, on l'y sent trop ; mais quel art de mise en scène, et, dans le détail des paragraphes, que de traits ingénieu.v, que d'éclats de voix vraiment éloquents! La phrase courte de saint Bernard est d'une grande vigueur, mais il y manque tout à fait ce qui charme dans les longues périodes de notre chanoine, les verbeux épanchements de la mélancolie.

Le traité se compose de (juatre livres dialogues. Dans les deux premiers livres, suivant le texte imprimé, en cela conforme au n° 433 de la Mazarine, les interlocuteurs sont désignés par ces deux lettres ; D et I ; dans les deux derniers, par celles-ci : AetU. Ces signes sont interprétés par les éditeurs comme étant les abréviatifs des mots Docens et Interrogans , Anima et Ratio. Au lieu de Docens et Interroga)is, nous avons proposé Dindynius et Indaletius, personnages mis en scène par Hugues de

(I; Valenlinelii, Dibl. man.S. Marci,l. II. p. GO.

Saint-Victor dans son Epitome in PhUosopliiam. Le n" 304 de la Sorbonne nous y autorisait (1) en substituant à la lettre D le mot Dindymus (2). De nouvelles recherches nous ont ensuite conduit au n" 14506 de la Bibliothèque nationale, où nous avons pu lire, en toutes lettres, les noms (ÏLidaletius et de Dindymus. Cependant nous avons à faire aujourd'hui une autre proposition. Notre plus ancien exemplaire du De Vanitate rerum est, ainsi que nous l'avons dit, dans le n° 15139. Or celui-ci ne nous présente pas deux séries d'interlocuteurs, mais une seule pour les quatre livres, VAme et la Raison. Telle est aussi l'économie du plus récent de nos exemplaires, que renferme le n° 3638 de l'ancien fonds latin. Gela semble donc préférable.

Cependant nous croyons devoir faire remarquer que le personnage ici nommé la Raison n'est pas ce calme arbitre de l'intelligence et de la conscience, dont la fonction est de réprimer tout excès dans nos jugements ou nos sentiments. C'est une autre Raison, gravement atteinte de misanthropie, pour qui toute la morale est dans ce précepte : mourir au monde pour vivre en Dieu.

«Tu vois, dit-elle à l'Ame, toutes les œuvres des hommes, telles qu'elles sont. L'Ame : Elles me paraissent grandes, admirables ; est-ce donc autrement que tu les juges? — La Raison : Je les juge en effet tout autrement et j'entends que tu les juges comme moi. — iJ'Ame : je ne suis pas assez entêtée pour ne

(1) Aujourd'hui 15095 du fonds lalin, à la Bibl. nat. {Vj DuUelin des Comilés, 1851, p. 184, note.

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pas vouloir crdcr ;\ la vérité. Voyons : vas devaiiL cl je te suis. — La Raison : Promène partout tes rej^ards et considère attentivement clia([ue chose. — L'A)ne : Je regarde, je considère, et j'attends ce que tu prétends me faire voir en tout cela. — La Raison : (juc Yois-lu? — L'Ame : Je vois sur la mer des gens ([ui naviguent; la mer est d'une tranquillité parfaite, l'air est d'une merveilleuse sérénité, les vents favorables soufflent doucement, la marche du navire est conforme aux souhaits des navigateurs. Je vois partout dans le vaisseau des gens couchés et faisant bonne chère, et d'autres avec des lyres, des flûtes, des cithares, charmant les oreilles en chantant toutes sortes d'agréables chansons. Je vois, les ondes étant émues parcelle douce mélodie, les poissons de la mer se grouper en foule autour des musiciens, et, prenant part à leurs jeux folâtres, mettre le comble à leur allégresse. — La Raison : Qu'est-ce que cela te paraît être y — L'Ame : Mais une grande joie, un grand plaisir, et, si cela doit durer, un grand bonheur. — La Raison : Voilà donc pourquoi le monde te plaît. — L'Ame : Pourquoi devrait-il me déplaire ? Je l'ignore. — La Raison : Regarde encore un peu, et ne détourne pas tes yeux avant d'avoir vu la fin du spectacle. — L'Ame • Je suis le navire qui marche et j'attends ce <jui doit survenir. — La Raison : Que vois-tu maintenant? — LWmc . Je crains de le dire et cependant je ne puis le taire. — La Raison : Que vois-tu donc? — L'Ame: ic vois de tous côtés le ciel s'obscurcir, les nuages s'agiter, se heurter les uns contre les autres ; sous la véhémente pression des vents, la mer se gon-

fier, et, des plus bas fonds (1), les vagues s'élever en montagnes. Hélas ! qu'ai-je loué tout à l'heure? — La Raison : Qu'y a-t-il ? — VAme : Malheureux, pourquoi vous être commis avec la mer? Pourquoi avoir cru à la trompeuse sérénité du ciel ? Pourquoi avoir eu tant de sécurité en un cas si douteux ? Pourquoi n'avoir pas suspecté la tranquillité des ondes ? Pourquoi n'avoir pas craint de confier votre vie à un élément si perfide ? Pourquoi avoir quitté le sol ferme du rivage? Pourquoi n'avoir pas fait route sur la terre en toute sûreté ? Que valent les profits acquis par tant de périls ? Voyez le modique bien que vous avez recherché et la grande calamité à laquelle vous vous êtes exposés... 0 malheureux ! ô misérables ! Votre joie de tout à l'heure en quoi s'est-elle si tôt changée? Quelle chute et quelle détresse ! Les poissons de la mer, qui tantôt participaient à vos transports d'allégresse, les voilà qui maintenant vont faire leur pâture de vos cadavres piteusement balottés par les flots ! — La Raison : Quelle est maintenant ton opinion sur les œuvres humaines ? — L'Ame : C'est vanité, c'est vanité des vanités. »

Est-on plus certain d'atteindre la richesse en la cherchant sur terre? La scène change, d'autres acteurs paraissent et le spectacle a la même fin. Mais laissons les gens qui poursuivent la fortune et considérons ceux qui en jouissent ; sont-ils heureux ? Ils sont plus agités, plus soucieux, en somme plus mal-

(I) Le texte imprimé donne ab uno sitrswn fundo; il faut lire ab imo.

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heureux que les pauvres. I/étude semble plus digne d'occuper la vie. Oui sans doute, pourvu ([u'ollo n'ait pas pour unique objet de connaître cette vile nature des cboses sublunaires. S'cnij)loycr à ce vain labour est de ladénieucc. La félicili'! n'csl-cUc pas, du moins, dans un mariage honnête entre gens faits pour s'aimer? Encore vanité des vanités! La vraie défmition du mariage est un jour de bonheur payé par des années d'angoisses.

Ainsi ne faites le commerce ni sur mer ni sur terre; si votre père vous a laissé du bien, rejetez-le ; réputcz la science des choses terrestres inutile et frivole, et surtout ne vous mariez pas. Voilà ce qu'enseigne la Raison. Non, ce n'est pas la raison (jui tient C(3 discours, c'est le démon morose qui possède l'esprit des mystiques. Il y a, dans ce monde, des afflictions, des souffrances, que la raison ne peut croire méritées ; il y a des catastrophes i)rivées ou publiques dont elle ne s'explique pas la convenance, c'est-à-dire le rapport avec des lois qu'elle ignore ; mais il ne faut pas lui faire dire qu'ayant cherché quelque remrde à des maux inévitables, ellf n'en a pu trouver un autre que la fin du monde et qu'elle conseille d'y recourir.

Abordons maintenant V Arche morale et VArche mystique. Nous avoûs pris l'engagement de rechercher si ce sont bien là deux traités indépendants l'un de l'autre, ou si ce ne sont pas plutôt deux parlies du même traité, simplement distinguées par des titres différents. Cette question est d'abord à résoudre.

Dans les éditions de 1G48 et de 1854 se présentent à nous deux traités séparés. C'est ainsi que nous les

offrent un grand nombre de manuscrits, parmi lesquels nous citerons les n"' 14506, 15734 de la Bibliothèque nationale et 433 de la Mazarine. Ailleurs, par exemple dans les n°' 15315 et 16368 de la Bibliothèque nationale, on ne rencontre qu'un seul de ces traités, le DeArca onorall, en quatre livres. Cependant plusieurs manuscrits anciens, entre autres les n"' 12261, 13422 et 15682 de la Bibliothèque nationale ainsi que le n° 152 de Bruges contiennent les traités de V Arche morale et de V Arche mystique formant cinq livres unis sous ces titres : Tractatus ou Liber de Arca, ou de Arcis.

Suivant Casimir Oudin, l'auteur n'a fait qu'un ouvrage ; ce sont les copistes qui sont venus ensuite le morceler et diviser ce qui veut être uni. A l'appui de cette opinion nous ferons remarquer que Richard de Poitiers (1), Vincent de Beauvais (2\ Jean de Saint- Victor et Nicolas Triveth mentionnent uniquement le traité De Arca et n'admettent aucune distinction entre V Arche morale et V Arche mystique. Jean deTritenheim s'exprime en des termes encore plus précis. N'inscrivant au catalogue du Victorin qu'un traité sur les mystères de l'Arche, il ajoute que ce traité se compose de cinq livres, et l'intitule : De mystica Arca Noe; titre que les éditions réservent au cinquième hvre. Enfin, dans la plupart des manuscrits, et même dans ceux où l'on ne rencontre pas Y Arche mystique, le traité de l'Arche morale finit par cette phrase qui manque dans

(1) Chronicon, n» 17556 de la Bibliothèque nationale, fol. 492.

(2) Spéculum histor., lib. XXVI, cap. lxxiii-lxxxvii.

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le texte imprimé : lircvilcr dicturus eram, scd, falfor, vobis multa me loqui delectat et erat fortassia ad/tuc quod dicercin, si vestruîïi faslidium non timerem. .\unc igitur Arcv nostr.v cxemplar proponamus, sicut promisimics ; quod cxlcrius dep/ngiuius ul foris discas quid intus agerc debeas, ut, cuni hujus exemplaris forma m in corde tuo exprcsseris, domum Dei in te xdifxcatam esse Irlcris. Or, comme le traite de Y A relie mystique contient une autre descrii)tion moralisée des dimensions, des compartiments, des colonnes, des fenêtres de l'arche réelle, la phrase que nous venons de citer paraît, au premier abord, servir de transition de l'un à l'autre ouvrage et les unir assez étroitement. Voilà donc de bonnes raisons à faire valoir contre la disjonction préférée par les éditeurs et condamnée par Casimir Oudin. Disons maintenant ce ijui lajustifie. La phrase suivante se lit au chapitre xiii de Y Arche mystique : H.rc in libro quem de Arca dictavi plenius cuncta disserui. On ne peut supposer que par ce mot lihcr l'auteur ait voulu simplement désigner le premier livre de Y Arche morale ; liber doit être ici traduit par « ouvrage » ou « traité ». L'auteur a donc luimême séparé ce que l'on a confondu. Comment, dirat-on , ce renvoi n'a-l-il pas été remarqué par les copistes auxquels nous devons les n"' 122G1, 13'i22 et i."j(J82 delà Bibliothèque nationale? A cette question nous ferons sur-le-champ la réponse. Ces copies sont anciennes, mais incomplètes, puisqu'elles s'arrêtent au milieu du chapitre ix de Y Arche mystiquc^landis que le texte imprimé nous fournit encore cinq autres chapitres. Ajoutons que ces cinq chapitres se

lient parfaitement à ce qui précède, et que, d'ailleurs, on les rencontre dans plusieurs manuscrits d'assez bonne date.

Si cet argument n'est pas décisif, il a, du moins, beaucoup de force. Dans les copies incomplètes, les deux traités sont unis ; ils sont divisés dans les copies complètes. De plus, celles qui nous les offrent unis sont en petit nombre, et les autres abondent. Quant à la phrase plus haut citée, qui termine, dans les manuscrits V Arche morale^ on reconnaîtra certainement, après en avoir pesé tous les termes, qu'elle annonce moins une dissertation descriptive qu'un tableau figuratif; et, en effet, comme le rapporte Casimir Oudin, on voit un tableau, exemplar, mis à la suite de cette phrase dans quelques copies d'un âge respectable.

Que faut-il conclure? Nous concluons en déclarant que VArc/ie mystique nous paraît un ouvrage tardivement composé par Hugues de Saint- Victor, pour servir de complément à V Arche morale^ d'abord intitulée : De Arca Noë, pro arca sapientix, cum arca Ecclesix et arca matris gratiœ (1). Ainsi, nous admettons la division ; mais nous reconnaissons, avec les auteurs de \ Histoire littéraire^ que les éditeurs de 1648 ont publié les deux ouvrages dans un mauvais ordre. 'L'Arche morale doit venir en premier lieu ; en second lieu, l'Arche mystique. C'est ainsi que ces deux livres se présentent dans l'édition de 1853.

(1) No 433 de laMazarine; n°s 2531 et 14506 de la Biblioth. nation.; n° 277 des Cod. Laucl. viiscell., à la Bodleienne.

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M. Tabbi'; Mii^nt; a profilé do ravcrlisscinciil donne par les Bénédictins.

Nous ne saurions terminer cette critique des textes sans corriger une erreur que nous avons commise dans le liullctin des Comitôs^ et (jue, plaçant en nous trop de confiance, M. l'abbé Iliigonin a reproduite. Ayant rencontré, dans le n" 122G1 de la Bibliothèque nationale, un te.vte de V Arche morale plus étendu que le texte imprimé, nous avons légèrement admis, sur la foi du catalogue de cette bibliothèque (car, nous aussi, quelqu'un nous a trompé), que les derniers chapitres de cet ouvrage n'avaient pas encom vu le jour. Ces chapitres, depuis longtemps j)ubliés, sont devenus pour nous, après un examen plus attentif, le fragment de VArche iiiyst ique joini à l'Arche morale par d'anciens copistes. Il ne manque à ï Arche morale^ dans l'imprimé, que la phrase finale.

Pour ce qui regarde l'attribution de ces doux Arches à noire chanoine, disons qu'elle n'avait jamais été contestée avant de l'être par Casimir Ûudin, le plus paradoxal et le plus téméraire des critiques. Sur ce point les copistes et les éditeurs ont toujours été d'accord. Ils ne pouvaient guère, à la vérité, ne pas l'être ; parmi tous les écrits de ce docteur aucun no porte mieux imprimée la marque de sa fabrique. Il était, dit-il, un jour assis au milieu de ses confrères, et leur entretien avait pour matière ce problème assurément très obscur : Pourquoi l'esprit de l'homme est-il en proie à tant de fluctuations intellectuelles et morales? Et l'on se demandait ensuite : Est-il donc impossible d'y remédier? Hugues répondit : Non,

certes, cela n'est pas impossible ; et, pour le prouver, il composa V Arche morale. Que vaut la preuve? Elle n'est pas, comme on dit, péremptoire. Cette Arche morale est , en effet, un assemblage assez mal ordonné d'amplifications mystiques dont on saurait tirer aucune règle pour la conduite de l'esprit. Mais si tout cela n'est que du verbiage au point de vue pratique, on ne se défend pas de reconnaître, après avoir mis de côté le philosophe, qu'il reste un rhéteur très inventif, toujours ingénieux, souvent éloquent. Hugues nous avertit lui-même, dans un prologue, qu'il a pris grand soin de bien écrire ce livre. C'est un avertissement dont nous n'avions pas besoin ; on ne trouve pas tant d'allégories, tant d'antithèses, sans les avoir plus ou moins longtemps cherchées. Mais encore faut-il être, pour les trouver et les mettre en œuvre, un homme d'esprit et un habile écrivain.

Il nous reste à dire quelques mots sur un passage de VArche mystique, où, définissant la situation respective de la Babylonie et de l'Egypte, Hugues promet de donner plus loin, jjostea, d'autres explications à ce sujet. Voici les termes de cette promesse : QlcocI quemadmodam etiam secundum sUum locoriim competat in descriptlone mappx mundi jjostea clarebit quia Bahylon a Jericsalem est ad aquilonem, /Egyptus ad austrum (1). Que faut-il entendre par cette description de la mappemonde ? Les auteurs de l'Histoire littéraire supposent qu'il s'agit d'un ouvrage à part et ils ajoutent que, s'il existe, ils l'ont vaine-

1) Archa mysiica, cap. xiu.

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