VI. Didascalicon de studio legendi
L'objet de cet ouvrage important, souvent cité par le$ contemporains de l'auteur, est de recommander la science et d'enseigner selon quelle méthode on doit s'appliquer à l'acquérir.
Il ne convient pas, à la vérité, que tout le monde s'emploie à devenir savant. Les moines, par exemple, peuvent s^épargner cette peine : « Moine, dit le docte chanoine, que viens-tu faire là où est la foule ? Tu aimes le silence ; pourquoi donc te plaît-il d'être un auditeur assidu de ces gens dont la profession est de déclamer? Ton devoir est de toujours jeûner, toujours pleurer, et tu prétends philosopher ! La candeur, voilà la philosophie du moine. — Mais je veux, dis-tu, instruire les autres. — Ton affaire n'est pas de professer, c'est de gémir. Si pourtant tu désires enseigner quelque chose, apprends ce que tu dois faire. La pauvreté (1) de ton vêtement, la naïveté de ton visage.
(1) Il y a dans le texte imprimé ulilitas habilus; c'est vililas qu'on iit dans les bons manuscrits.
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rinnocenco de les mœurs, la sainteté de tes entretiens, tel doit être ton enseignement (l). » Mais, hormis le moine, (jue chacun considère l'étude comme une des premières obligations de sa vie, la science comme un de ses plus grands honneurs.
Le moine, ainsi méprisé, s'est vengé. C'est à lui certainement qu'appartient l'invention de cette légende. Hugues apparaît, après sa mort, suivi par deux démons qui le llagelient. Un doses confrères, témoin do son supplice, lui demande comment il l'a mérité. « J'ai, répondit-il, été trop avide de connaître, proptcr gnosim. Priez pour moi.» C'est ainsi qu'Eudes de Shirton rapporte cette anecdote dans un de ses sermons (2). Etienne de Bourbon la raconte en des termes un peu différents. L'ombre désolée de l'illustre défunt se présente aux regards d'un saint homme qui l'interroge sur les motifs de son aflliclion, et l'ombre répond : « Hélas ! j'ai trop aimé la vaine gloire (3). »
Que pourtant on ne s'y trompe pas; Hugues n'a jamais cru devoir encourager les curieux, les glorieux, qui se proposent l'étude sans autre but et s'efforcent d'aequérir la science uniijuemcnt pour elle-même. C'est un mystique très passionné, pour qui la science n'est que l'apprentissage de la piété : Doctrina bona est, sed incipientium est (4). Aussi le voyons-nous
(1) Lib. V, cap. viii.
(2) Voir noire M'-moire sur les Rr-cils dapparilions, dans lo lome XXVIII, deuxiùmo partie, des Mémoires de l'AcuJ. des Jnscripl.
(3) Anecdotes el Légendes tirées du recueil d' Etienne de Bourbon par M. Lecoy de la Marche, p. 223.
(4) I)idascalicoH,Uh. V, c. viu.
traiter fort mal les maîtres de son temps qui déjà travaillaient timidement, sans l'avouer, à dégager la science de toute servitude. « Quand, dit-il à son disciple, tu commenceras à savoir quelque chose, ne méprise pas les autres. Cette arrogance se remarque chez certains maîtres qui considèrent leur propre science avec trop de satisfaction, et qui, persuadés qu'ils sont quelque chose, pensent que tels ne sont pas, tels ne peuvent être d'autres maîtres qu'ils ne connaissent pas. De ce vicieux ferment viennent de surgir ces colporteurs de sornettes, nugigeruli, qui, glorieux on ne sait de quoi, taxent les anciens Pères de puérile bonhommie, et croient que la sagesse, née avec eux, ne doit pas leur survivre. Le style des Écritures est, disent-ils, tellement simple qu'ils n'ont pas besoin de maîtres qui leur enseignent à les comprendre ; il suffit à chacun de sa propre intelligence pour pénétrer les arcanes de la vérité. Ils froncent leur nez, ils font grimacer leurs lèvres, quand on leur parle des interprètes des livres saints, et ils ne s'aperçoivent pas que c'est outrager Dieu, qu'ils font déraisonner en expliquant mal le simple et beau langage qu'il a parlé (1). » Nous ne doutons pas que ces invectives soient à l'adresse de Pierre Abélard.
On n'a jamais contesté l'attribution du Didascalicon à notre chanoine. Tous les manuscrits et tous les catalogues le lui donnent, et les critiques eux-mêmes n'ont pas eux d'objection à faire valoir contre leur témoignage. Empressons-nous donc de souscrire sur
(t) Didascalicon, lib. lU, cap. xiv.
co point ;i l'opinion do tout le monde. Mais nous no pouvons nous en tenir là ; il y a i)lus d'une remîmiuo à faire tant sur le texte imprimé de cet ouvrage qu'à l'occasion de ce texte.
Les éditions de 1 G i8 et de 1853 donnent sept livres au Didascalicon, et c'en est au moins un do trop. Vincent de Beauvais et Jean de Saint-Victor n'en ont comj)té que cinq. Mais la plupart des manuscrits en offrent six (1). Nous admettons les six livres avec le chapitre qui leur sert de prologue et qui manque dans un grand nombre de copies ; mais nous rejetons le seplièmu. Ce septième livre est, en effet, dans tous les manuscrits, les éditeurs le confessent eux-mêmes, un traité séparé, qui porte un titre particulier. C'est ce traité, quelquefois intitulé Traclatus de creatio}ie primi hominis {2), De Opère ou De Operibus trium dierum (3), plus souvent De tribus diebus, que dom Brial ne croyait pas connaître parce qu'il ne l'avait pas trouvé sous ce litre dans l'édition de 1648 (4). Pourquoi Ta-t-on joint au Diddscalicna comme un appendice de cet ouvrage ? Ce rapprochement, que rien n'explique, a été fait, pour la première fois, par un éditeur du xv" siècle dont nous ignorons le nom et la patrie. La Bibliothèque nationale possède un bel exemplaire de cette vieille édition, qui provient des Gélestins du .Marcoussis. Mais une autre édition du même siècle, plus récente, comme
(1) Notamment dans les no* 2532, 2913. G785, liôOG, 15315, 15G82, Ib&Oi de la liibliothèque nationale et 433 de la Mazarinc.
(2) Man. de Douai, n» 3GC.
(3) N» 370 des Cod. Laud. miscell.,k la Bodleienne, 2ii de TArsen. cl Thomas do Ilibcrnia, Manipulus, au moi MirabiU.
(4) Uist. liUér. delafr., t. XIII, p. JOl.
il semble, de quelques années, ne contient que six livres, et flnit par cette note : Explicit sextus et per consequens totus Hugonis in Dydascalicon liber, de modo studendi et ordine legendi. Ce per consequens a bien Tair d'une critique. Quand Josse Glichtoue publiait, en 1506, les opuscules de notre Victorin, il laissait de côté les six livres du Didascalicon, mais il donnait le De tribus diebus comme un ouvrage spécial et complet. C'est une distinction que les derniers éditeurs auraient dû maintenir. Ils le devaient d'autant plus que, dans le prologue du Didascalicon, il est dit expressément que six parties le composent, et qu'ils ont eux-mêmes, en publiant ce prologue, fourni pour les condamner un argument décisif.
Voici, d'autre part, une lacune remarquée dans l'édition de 1648 et que l'éditeur de 1853 n'a pas bien corrigée. Il s'agit d'une semonce à l'adresse des esprits naturellement paresseux, que Mabillon a publiée le premier dans ses Analecta (I), d'après un manuscrit de Saint-Taurin. Dans ce manuscrit ladite semonce termine le premier livre du Didascalicon ; elle commence dans l'édition de 1854, le chapitre viii du livre III. Nous ferons d'abord observer que ce chapitre ou paragraphe, très mal placé dans le manuscrit de Saint-Taurin, ne l'est pas mieux dans l'imprimé, et qu'il manque, à l'une comme à l'autre de ces deux places, dans toutes les copies que nous avons successivement interrogées. Mais en effet, ajouterons-nous, ce paragraphe appartient au Didascalicon, car c'est le
(1) Page 132.
début du prologue. Dans lodition de 1854, ainsi que dans un grand nombre do manuscrits, les premiers mots du prologue sont : Duœ prxcipue res sunt quibus quisque ad scicntiam instruitur; mais dans les n"* 263 de Douai, 403 de Laon, 2*23 du collège Corpus C/iristi, à Oxford, tel est le début du Didascalicon : Multi sunl quos ipsa adco natura ingcnio deslitutos reliquil. Ainsi donc il existe vraiment une lacune dans l'édition de 1048, et, dans l'édition de 1853, le fragment fourni par Mabillon n'est pas mis au lieu qui lui convient.
Remarquons ici, pour ne rien omettre, que des fragments du Didascalicon se rencontrent dans quelques manuscrits sous des litres particuliers. Ainsi, dans le n° 15009 de la Bibliothèque nationale, provenant de Saint-Victor, à la page 79, on lit ce titre : De auclorihus divin.v pagimv marjistcr Hugo. Mais ce titre ne précède pas un opuscule inédit. La dissertation qui le suit appartient, dans les éditions, au quatrième livre du Didascalicon et commence au chapitre m.
Mais nous avons à signaler des omissions bien plus graves. Les éditeurs ont, de leur chef, intitulé le Didascalicon : Eruditionis didascaliac libri scplem. Ce titre collectif (ÏErudilio didascalica semble annoncer une suite d'ouvrages ou d'opuscules ayant tous pour objet les sciences profanes, opposées à la science théologique. Cependant les éditeurs n'ont rangé dans cette catégorie que le Didascalicon et le Liber de tribus diebus^ qui traite de la toute-puissance divine, des trois personnes, de la création , des jours mystiques, et consé(iuemment n'appartient guure à la philosophie.
Hugues de Saint-Victor, ce maitre si docte, si diligent, si soucieux de remplir tous ses devoirs envers ses jeunes confrères, n'a-t-il donc pas laissé d'autre monument de son érudition didactique que les six livres du Didascalicon ? Il en a, disons-nous, laissé plusieurs autres, d'une incontestable importance, mais que les éditeurs ont soit ignorés, soit négligé de faire connaître.
Disculpons-les d'abord d'un oubli qu'on pourrait avoir le tort de leur reprocher sur la foi des rédacteurs de VHistoire littéraire. Hugues de Saint- Victor est l'auteur nommé d'un écrit intitulé : Sex lihri i^hilosophici, que renferme le n° 6785 de la Bibliothèque nationale. Ayant rencontré ce volume, nos prédécesseurs ne se sont pas contentés d'indiquer l'ouvrage comme inédit ; ils en ont encore reproduit les premiers mots, afin d'enregistrer leur découverte avec cette précision que recherchent les bibliographes scrupuleux. Eh bien, ces premiers mots sont ceux du Didascalicon dans les manuscrits où le prologue manque tout entier ; et, en effet, les Sex libri philosophici du volume désigné ne sont pas autre chose que les six livres du Didascalicon sous un titre trompeur.
Mais voici plusieurs ouvrages que réclame la section des sciences et qui manquent pareillement dans les éditions de 1648 et de 1853.
Le premier est un Abrège de Philosophie, Epitome, in Philosophiam, qui figure aux catalogues de Jean de Saint- Victor et de Jean de Tritenheim, et se trouve dans les n"^ 14506 et 14659 de la Bibliothèque nationale, provenant de Saint- Victor, et dans les n" 15315
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de la mùmo biblioLlirijuc, 433 do la Mazarino, 3GG do Douai, et 296 du collège Ikilliol, à Oxford. liO long titro qu'il porto dans noire n" 15315 en indi(juo précisément la place : Epytoma Ilugonis in Philo- SQphiam, et débet immcdinlc pr.rccderc Didascalicou. C'est un dialogue entre trois amis, que l'auteur appelle Sosthènes, Indaletius et Dindymus. En quelle erreur sont tombés ici les auteurs de ÏHistoire littt'rairc! Va-t-on nous croire? Ils ont prisée dialogue pour un Abrégé de la philosophie de Dindijme (1). Nous connaissons, à la vérité, un certain Dindyme, prétendu roi des Brachmanes, auquel divers manuscrits attribuent une correspondance apocryphe avec Alexandre le Grand. Mais il ne s'agit ici ni de ce fabuleux personnage, ni de sa philosophie. Hugues de Saint- Victor, qui avait lu le Timée, s'est proposé d'imiter Platon, comme l'avait fait avant lui Jean Scot Érigène, et voici l'argument qu'il a développé dans son dialogue. Qu'est-ce (jue la philosophie ? C'est l'étude de la sagesse. Qu'est-ce que la sagesse? C'est la recherche et l'amour du vrai. Quelles sont les parties de la philosophie? La logique, l'élhique, la théorique et la mécanique. Cette division, que l'on retrouve dans le Didascalicoii, dans les Excerpiiotiones priores, livr. I, ch. vi, et dans la glose sur la Hiérarchie céleste, livr. I, ch. i, n'est ni de Platon, ni de Philon, ni de Martianus Capclla, ni d'Isidore de Séville; elle est de notre Victorini et il l'explique en de longs discours, qui ne manquent pas assurément
(1) Hisl. lUlér.. l. XII. p. 51.
d'originalité. Ainsi les trois arts de Martianus Gapella, c'est-à-dire la grammaire, la dialectique et la rhétorique, sont ici considérés comme des sections de la logique, et les quatre sciences, c'est-à-dire la géométrie, l'arithmétique, l'astrologie et la musique, sont classées par Hugues de Saint- Victor dans la théorique, oîi elles font compagnie avec la physique et la théologie. En outre, il y a place, dans cette distribution, pour deux sciences que Martianus Gapella laissait en dehors de la philosophie, l'éthique et la mécanique. Ce dialogue n'est qu'un opuscule; mais il est plein de renseignements curieux, et l'on ne saurait adresser de trop vifs reproches aux éditeurs de 1648, qui, chanoines de Saint- Victor, en avaient au moins deux manuscrits dans leur bibhothèque, et ne l'ont pas fait connaître. Si la philosophie scolastique ne commence pas avec le xii* siècle, elle a pris à cette époque un développement inattendu. Jusquelà timide, hésitante, elle s'est mise alors à chercher toutes les avenues de la science, et a voulu les fréquenter toutes, sans savoir et sans même soupçonner où elles pouvaient conduire. Comment ne serionsnous pas curieux d'interroger un document qui peut nous fournir quelques informations sur cette audacieuse entreprise ? Ajoutons qu'une nouvelle classification des sciences, quand elle n'est pas l'ouvrage d'un esprit déréglé, présente toujours beaucoup d'intérêt.
Mentionnons maintenant un traité sur la grammaire, De grammatica, que contiennent les n°^ 7197, 7531, 14506 et 14659 de la Bibhothèque nationale
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ainsi (|uc le n" 433 de la Mazarine. Mais avons-nous le droit d'inscrire cet ouvrage parmi les œuvres authentiques de Hugues de Saint-Victor? On serait fort empêché do trouver des arguments contre cette attribution, et nous en avons plusieurs pour la justifier. Ce qui d'abord paraît incontestable, c'est que notre chanoine a fait un traité particulier sur la grammaire. Cela nous est attesté par Jean de Saint- Victor et par Tautcur du second catalogue publié dans le liulletin des Comités (1). Nous ferons remanjuer ensuite que l'ouvrage dont nous venons d'indiquer diverses copies nous offre la continuation de l'entretien commencé dans YEpitome in Philosophiam, puisijue Ton y retrouve les trois amis, Sosthènes, Indalelius, Dindymus, personnages imaginés par Hugues de Saint- Victor et qui ne paraissent pas ailleurs que dans ses dialogues. Cela vaut certainement tous les certificats d'authenticité qu'ont délivrés les anciens bibliographes. Aussi M. Ch. Thurot, qui a plusieurs fois cité cette Grammaire, n'a-t-il pas hésité plus que nous sur le nom de l'auteur (2). Un traité de ce genre ne supporte pas l'analyse. Celui do notre chanoine est assez étendu. II commence par un prologue, à la suite duquel on voit deux alphabets, l'un hébreu, l'autre grec, qui nous apprennent comment, au .xiT siècle, on prononçait les lettres de ces deux langues. L'auteur ne les connaissait guère mieux l'une que l'autre, et il
(1) Juin 1851, p. 181, 18C.
(2) iSolices de divers man. lalim, pour servir à l'hisl. des doclr. r/ramm., dans le t. XXII. deuxième partie, des Notices et Eilr. des Man.
montre cette ignorance lorsqu'il confond Vypsilon des Grecs et levau des Hébreux. Mais ce que, d'autre part, il prouve qu'il connaît bien, ce sont les poètes latins et particulièrement Virgile. C'est à lui qu'il emprunte presque tous ses exemples, et l'on voit que sa mémoire les lui fournit sans effort, sans recherche. Nous croyons même qu'il ne cite aucun poète chrétien. Les poètes chrétiens devaient être, pour ce maître classique, des barbares. C'est une opinion qui a été, de nos jours, très vivement contestée.
Les éditeurs ont pareillement omis un traité de géométrie, Practica geometrix, commençant par ces mots, qui ne dissimulent pas une compilation : Practicam geometriœ nostris tradere conatus suin^ non quasi novum cudens opus, sed vetera colligens dissipata. Quisque judicet pro se ; ego prisci temporis viros miraculo dignos existimo, quibus tanta vis tantusque perspiciendi rerum amor inerat, ut eos neque labor durus ah inquisitionis studio frangere aliquando poluisset, nec ah inventionis effectu difficultas ulla propulsaret... Dans la plupart des manuscrits qui contiennent la Grammaire et ïEpitome, la Géométrie vient avant ou après ces deux ouvrages (1). Or un, pour le moins, de ces manuscrits est du xii® siècle. Il est ainsi prouvé qu'à cette date on considérait les trois traités comme étant du même auteur. C'est une opinion qu'avait encore, au xvi^ siècle, le savant biblio-
(1) N»s 14506 de la Biblioth. nationale el 433 de la Mazarine, provenant l'un et l'autre de Saint- Victor. Le même traité est sans nom d'auteur dans le n» 15362 (f. 201) de la Bibliothèque nationale, provenant de la Sorbonne.
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Ihécairo de Saint-Victor Claude, do Grandruo, et les rédacteurs de V Histoire littéraire l'ont depuis confirmé sans aucune hésitation. Que pourrait-on alléguer pour la contredire? Nous le devinons pas.
Cette Gcomêtric se termine par la phrase" suivante : Si qua alia de horizonte dicenda videbuntur, sequcnti libro, cum parallelis et coluris aliisque cœlcstibus circulis, reservamiis. Hugues de Saint-Victor avait donc fait une Astronomie. Cet ouvrage est-il perdu ? Jusqu'à ce jour nous ne l'avons pas rencontré.
Mais on nous en signale plusieurs autres, qui, pareillement relatifs aux études appelées profanes, devraient être encore mentionnés à la suite du Didascalicon, s'il était démontré qu'on les a justement attribués au prieur de Saint- Victor.
Et d'abord, suivant Sanders, il aurait fait, en outre, sur la musi(iuc, De Mtisica^ un traité dont les exemplaires manuscrits n'étaient pas autrefois, comme il semble, très rares en Belgique, car Sanders nous en signale deux, l'un dans l'abbaye des Dunes, l'autre dans celle de Liessies (1). Mais il ne faut pas trop se fier aux rapports de Sanders, (jui n'était ni le plus attentif ni le plus éclairé des bibliographes. La plupart des manuscrits jadis conservés chez les Cisterciens des Dunes sont présentement à la bibliothèque de Bruges, et l'on n'y rencontre aucun traité sur la musique qui porte le nom de Hugues de Saint- Victor. Ni Jean de Tritenheim ni aucun autre des anciens ne le mentionne, et l'on n'en soupçonnait pas l'existence chez les Victorins de Paris.
;!) Sanderus, fiibl. vian. Del;/., part. I, p. 2G.
A la bibliothèque impériale de Vienne, dans un manuscrit du xiv" ou du xv' siècle, il existe, comme nous l'atteste M. Endlicher, un livre intitulé Hugo de S. Victore de Ratione studiorum, qui commence par ces mots : Doctrinam brevemet utilissimam cuicumque proficere volentl in qualihet scientia, sed tamen specialiter in arduissima canonica et Icgali (1). Ce livre est donc une introduction à l'enseignement du droit canonique et du droit civil. Mais Hugues ne paraît avoir jamais étudié ni l'un ni l'autre, et n'avait d'ailleurs besoin d'enseigner ni l'un ni l'autre à ses novices. Aussi voit-on que, dans le second livre du Didascalicon, où se trouve la définition de tous les arts, de toutes les sciences, il n'a pas même nommé la science du droit. L'attribution du manuscrit de Vienne nous semble devoir être rejetée.
Devons-nous faire un meilleur accueil à celle-ci ? Dans le répertoire méthodique de la bibliothèque de la Sorbonne, daté de l'année 1338, notre prieur est l'auteur indiqué de cette compilation bien connue qui commence par : Moralium dogma philosophorum per multa dispersum volumina (2). Les manuscrits en sont vraiment innombrables ; mais ils sont presque tous anonymes, et c'est sans raison plausible que Beaugendre l'a publiée sous le nom d'Hildebert, M. Sundby sous celui de Gauthier de Chàtillon. M. Valentinelli le réclame-t-il à meilleur droit pour un de ses compatriotes, Barthélémy de Reccanati (3) ?
(1) St. Endlicher, 6'ataL cod.philol. Vindob,,p. 272.
(2) Delisle, Cabin. desman., t. III, p. 102.
(3) Valentinelli, Dibl. man. S. Marci, t. II, p. 80, 90.
C'est une question à résoudre et dont la solution [irOsentebien des difficultés. Pour ce qui regarde Hugues do Saint- Victor, son nom ne se lit que dans le répertoire cité, et nous nous expliquons facilement l'erreur commise par l'auteurdc ce répertoire. Dans le n' lofj'Jii de la Bibliothèque nationale, ancien manuscrit de la Sorbonne, après divers écrits des deux chanoines Hugues et. Richard, se trouvent les Dits moraux des philosophes, et, comme ils sont anonymes, le rédacteur du répertoire les a naïvement rapportés à l'un des deux féconds auteurs dont les œuvres occupent le reste du volume. Rien de plus commun que de telles méprises.
Quant au livre ainsi désigné, sous le n^So^O, par le catalogue des manuscrits latins de la Bibliothèque na\.ion(i\e,Bugonis a sancto Victore Mammotrcptus , o\i Mamrnotrectus, c'est tout simplement, comme l'ont déjà dit les auteurs de VlHsloire littcraire, ce livre bien connu dont l'auteur certain est Jean Marcliesini, de Reggio. Le manuscrit est anonyme. Pourquoi le rédacteur du catalogue a-t-il rapporté l'ouvrage au prieur de Saint-Victor ? C'est là ce que nous ne soupçonnons pas.
Vil. De poleslate et voluntate Dci. — De quatuor voluntatibus in Christo.
Ces deux titres précèdent deux .opuscules (jue les éditions de 1648 et de 1853 nous présentent dans cet ordre. Mais cet ordre ne paraît pas le meilleur. En effet, le second, qui traite de la volonté de Jé.sus- Christ, commence par ces mots : Qu.cris de voluntate
Dei et de voluntaie hominis similiter ; et le premier, qui traite spécialement de la puissance de Dieu, distinguée de sa volonté, a pour début dans tous les manuscrits : Quxriticr etiam de potestate Dei, an major sit volu,ntate ejus? ^oms proposons donc d'appeler à la première place celui que les éditeurs ont mis à la seconde. C'est ainsi, d'ailleurs, que nous les offrent les n°^ 14303 et 15693 de la Bibliothèque nationale.
Casimir Oudin, y remarquant l'emploi fréquent de ces conjonctions amplius, insuper, jjrxterea^ les croit d'un auteur du xiii" siècle. Il ajoute : « On m'assure que c'est un fragment détaché des œuvres de Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris ; mais je n'ai pas eu le loisir de le vérifier. » C'est une vérification que nous avons cru devoir faire, et nous n'avons pas retrouvé dans les œuvres de Guillaume d'Auvergne ces deux traités, ou ces deux chapitres. Il est bien vrai qu'ils paraissent avoir été dictés vers le commencement du xiiie siècle, et plutôt par un logicien que par un mystique ; mais c'est une apparence trompeuse. En effet les manuscrits s'accordent à désigner Hugues de Saint- Victor comme auteur de l'un et de l'autre. Pour le traité des Quatre volontés qu'on interroge les n"' 14303, 15693, 15695 de la Bibliothèque nationale 322 de l'Arsenal, 433 de la Mazarine, 342 de Tours et le catalogue de la bibhothèque Laurentienne (1) ; pour le traité De la puissance divine, les n°* 14303 et 15693 déjà cités, ainsi que le n° 433 de la Mazarine, fol. 187 :
(1) Bandini, CaiaZ. bibl. Laurent., t., IV, col. 609.
1 10 LES ôKUVnES DE
on y trouvera la même rôpoiiso. Ajoutons que les bibliograi)lios anciens confirment l'attestalioii des copistes (i). Ne sont-ce pas là des preuves décisives? Nous en avons à fournir une autre qui certainement sera jugée telle. Un témoin tout à fait digne de confiance lorsqu'il parle de ses confrères en mysticisme, saint Bonaventurc, dissertant à son tour sur celte subtile chimère des (juatre volontés, s'exprime en ces termes : Quod sint non tantum duœ, sed ctiam plurcs quam très, videtur auctoritate Ilugonis, in libella r/ucm fecit de Voluntatibus Christi, ubi ait sic : « Fuit in Christo voluntas deitatis , et voluntas rationis el voluntas pietatis et voluntas carnis (2}. » Or, nous retrouvons la phrase citée par saint Bonaventure au commencement du traité De quatuor voluntatibus in Christo. Ici donc ces éditeurs ont été mieux avisés que les critiques.
VIII, De sapientia anima; Christi : an xqualis cum divina fuerit ?
Ce long titre appartient aux éditeurs. Dans les manuscrits l'opuscule est intitulé De anima Christi, ou bien encore, ce qui doit être ingénieux, mais manque de clarté: De sapientia Christo et de sapientia Christi (3).
Peut-on, sans faire de périlleuses distinctions, imaginer en Jésus-Christ deux ordres do sagesse, la
(1) Trilhemius, De Script, eccles. — Bulletin des Comités, 1851, p. 183.
(2) BonavenL, in tertium Sentenliar., dist. XVII, qiiaest. n.
(3] No» i33 de la Mazarine. 197 do Valencienncs, 150 de Bruges, et,à la Doldeicnne, Cod. Laud. misccll.,n° 277.
sagesse divine et la sagesse humaine ? Gauthier de Mortagne ayant ouï dire que le prieur de Saint- Victor tenait pour la négative, en fut surpris et le lui manda (1). Hugues répond à sa lettre amicale sur le ton de la plus parfaite courtoisie. Il nous plaît de le remarquer. Il y a beaucoup de vivacité dans un assez grand nombre des écrits polémiques que nous ont laissés les clercs du moyen âge. Nous supposons très volontiers qu'ils étaient tous également charitables ; mais ils ne sont pas tous montrés également polis.
Personne ne révoque en doute l'authenticité de cet écrit. Vincent de Beauvais, Jean de Saint- Victor, Jean de Tritenheim, les manuscrits (2) et les anciens catalogues l'attribuent unanimement à notre chanoine. On lit, d'ailleurs, son nom dans le préambule du texte : Prudenti ac religioso verbi divini inter ceteros et prie ceteris scrutatorl G. Hugo peccator; et, dans son grand traité sur les Sacrements, Hugues de Saint- Victor parle en ces termes de son opuscule sur la Sagesse ou l'Arfïe du Christ : Utrum videlicet œqualem cum divmitate habuerib scientiam ? De qua quscstione in alio opusculo quod de Anima Christi titulum hahet prolixius disputavi (3). Forcé d'admettre cette attribution, Oadin fait aux éditeurs une autre querelle; il leur reproche très durement d'avoir omis la préface
(1) Sa lettre conservée dans plusieurs manuscrits, notamment dans le no 85 de Tours et le n" 52 de Nîmes, a été publiée par dom Mathoud à la suite des Œuvres de Robert Palleyn.
(2) N-s 2566, 14303, 16530, 15692, 15693, 15695 de la Bibliothèque nationale; 433 de la Mazarine ; 85 de Tours; 361 de Douai; 51 de Nîmes; 156 de Bruges.
(3) De Sacramenlis, lib. II, part. I, cap. vi.
1 12 LKS (iF.UVRKS DE
de cet opuscule, et d'avoir ainsi mutilé un dos meilleurs ouvrages de leur confrère ; mais c'est une omission qu'il s'empresse, dit-il, de réparer, en publiant Ini-mémc, pour la première fois, cette belle préface, d'après un manuscrit qu'il a découvert dans une abbaye du Hainaut, Qui ne le croirait sur parole ? Oui ne le féliciterait d'avoir mis tant de soin à compléter un ouvrage si digne d'intérêt? Eh bien! voici la vérité. La préface miraculeusement retrouvée par Casimir Oudin existe dans tous les manuscrits où nous avons rencontré le texte principal, et elle ne manque ni dans les éditions anciennes du Victorin ni dans celle de 16 '18. Gomment donc se rendre compte de l'élourderie commise par Casimir Oudin ?