IX. Quœstiones et adnotationes in epistolas S. Pauli
Des Questions et des Notes sur les épîtres de saint Paul sont pareillement attribuées à Hugues de Saint- Victor. Les éditeurs de l'année 1648 ayant publié les Notes avant les Questions, les auteurs de VHistoire littéraire ont fait remarquer que, les Questions étant citées dans les Notes (5), les Notes doivent être placées après les Questions, Dans l'édition de 1854, les Questions se présentent d'abord, mais les Notes ne les suivent pas; elles ont été rejetées dans les Allégories
;!) No 2566 de la Biblioth. nation.
(2) Spéculum hisloriale, lib. XXVII.
(3) Bulletin des Comités; 1851, p. 184.
(4) Voir les no" 2532, 2560, 13422, 15315, 15988 de la Biblioth. nation., 323 de l'Arsenal, 405 de la Mazarine, 86 et 510 de Bruges, 360 et 365 de Douai.
(5) On lit dans les Notes, sur la première épître aux Corinthiens, col. 918 de Tédition de 1854 : Uujus quœslionis soluiionem melius pertractatam in Quœsiionibus nostris super epistolas Pauli invenies.
sur le Nouveau Testament. C'est un autre désordre, les Questions et les Notes étant du même auteur et celui-ci n'étant pas, dirons-nous, l'auteur des Allégories, L'ordonnance a bon droit recommandée par VHistoire littéraire est d'ailleurs celle que nous offrent les manuscrits. Nous ne saurions, pour notre part, accepter la désunion, ayant besoin de citer les Questions à propos des Notes et les Notes à propos des Questions.
La phrase que nous avons tirée des Notes prouve déjà clairement que l'auteur de ces Notes est l'auteur des Questions. Le problème à résoudre est donc maintenant celui-ci : Est-ce Hugues de Saint- Victor? Oudin le nie. La méthode didactique de ces deux écrits n'est, dit-il, ni la sienne, ni celle de son temps. Les Questions^ comme les Notes, nous offrent, en effet, une série de quœritur dont l'arrangement symétrique trahit un logicien postérieur d'un demi-siècle, pour le moins, à notre chanoine. Les auteurs de VHistoire littéraire nous en citent, il est vrai, d'autres exemples ; mais ces exemples ne semblent pas heureusement choisis. Pour notre part, nous voyons des différences très marquées là où ils trouvent une parfaite conformité. Ainsi nous maintenons l'objection de Casimir Oudin. En outre, les questions auxquelles Tauteur se montre le plus soucieux de répondre furent, pour la plupart, agitées quelques années après la mort de notre chanoine. Ajoutons que ce livre important n'est inscrit parmi ses œuvres ni par Vincent de Beauvais, ni par le faux Henri de Gand, ni par Jean de Saint- Victor, ni par Albéric de Trois-Fontaines, ni
ft par Jean de Tritenheim. Enfin, connaît-on un seul manuscrit où soit Tune soit Tautre partie du livre se présente sous le nom de notre prieur? Nous avons Tune ou l'autre dans les n°« 14589, 14807, de la Bibliothèque nationale, venus de Saint- Victor, dans le n° 942 de la Mazàrine, dans le n^ 140 de Troyes, et toutes ces copies sont anonymes. Ainsi l'attribution a pour unique fondement le gré des éditeurs.
Nous avons sincèrement recherché si quelque chose pouvait la justifier. Le style des Notes ne ressemble pas plus que celui des Questions au style très distinctement personnel de Hugues de Saint-Victor. Cependant on rencontre souvent dans les Questions, et quelquefois dans les Notes, de courtes phrases qu'on se rappelle avoir lues dans les écrits authentiques de notre prieur. Ces emprunts sont même, en certains endroits, considérables : ainsi la question 81 sur Tépître aux Romains est presque entièrement calquée sur un des passages les plus curieux et sans doute les plus remarqués du dialogue De sacramentis legis naturalis et scriptae (1). Évidemment ce ne sont pas là des ressemblances fortuites. Est-ce donc Tauleur qui se répète? Non, c'est un disciple qui, reproduisant les dires de son maître, n'a pas la délicatesse de les reproduire moins littéralement. Nous allons en fournir la preuve. Voici trois phrases que ne peut avoir écrites Hugues de Saint- Victor. La première appartient aux Notes sur l'épître aux Romains : Si primi parentes non peccassent, parvuli eorum haberent justi-
{l)Édit. del854; t. II. col. 82.
tiam originalem per quam digni essent vita; cujus justitiœ privatio dicitur originale peccatum, secundum magistrum Acardum (1). Nous empruntons la seconde aux mêmes Notes : Magister Acardus sic exposuit : « Clamavi in toto corde meo, » Id est in quantum est meum; in quantum enim concupiscentia illud possidet non est meum (2). La troisième se lit dans les Questions : question 93 de la première épître aux Corinthiens : Solet quœri an aqua cum vino mutetur in sanguinem ? Solutio : Dicunt quidam quod mutatur; nobis autem videtur quod non mutatur : quod a magistro Acardo accepimus (3). Qu'est-ce que ce maître Acard, ou Achard ? Est-ce le directeur des novices de l'abbaye de Clairvaux? Il entrait dans celte abbaye en 1124, el il n'est pas probable qu'il ait obtenu la maîtrise du noviciat avant la mort de notre chanoine. Les phrases que nous venons de citer doivent se rapporter, suivant dom Brial, à maître Achard de Saint- Victor (4). Nous le supposons avec dom Brial ; mais, comme Achard le Cistercien, Achard le Victorin, mort évéque d'Avranches en il71, était bien jeune quand Hugues était déjà bien vieux. Hugues a probablement été son maître; il n'a certainement pas été le maître de Hugues. Il est d'ailleurs très rare, au xii® siècle, qu'on invoque l'autorité d'un contemporain, et il est impossible d'admettre que l'illustre doyen de l'école de Saint-Victor ait fait cet honneur extraordinaire à
(1) Édit. de 1854, 1. 1, col. 887.
(2) Ibid., col. 902.
(3) Ëdit. de 1854; t. !, col. 531.
(4) Hist. litt.,i. XIII, p. 453.
quelque jeune religieux de son ordre, ou d'un ordre rival. On supposera plus volontiers que les. commentaires sur saint Paul sont d'un auteur moins considérable et moins ancien.
A cela pourtant on fait une objection que Ton croit grave. Les auteurs de VHistoire littéraire remarquent, disent-ils, qu'après avoir discuté plusieurs questions relatives au mariage, l'auteur renvoie, pour plus de détails, à ses Sentences, à son Traité des Sacrements, et ils ajoutent que, dans les ouvrages du Victorin qui portent ces deux titres, on rencontre, en effet, les solutions sommairement exposées dans les Annotalions sur saint Paul (1) ; ce qui, ajoutent-ils, est décisif. On va l'apprécier. Voici la phrase du texte imprimé, sur laquelle s'établit l'argument de VHistoire littéraire : Quod hic solvere postponimus caïusa brevitatis cujus vestigia sequimur ; in Sacramentis enim et Sententiis majorum hsec diligentius prosequimur (2). Cela n'est pas clair, et l'on se demande si véritablement les auteurs de VHistoire littéraire ont compris de quelque manière ces mots inintelligibles : In Sacramentis et Sententiis majorum prosequimur. Mais les deux manuscrits venus de Saint-Yictor que nous avons cidessus désignés, ainsi qu'une ancienne édition publiée par Nicolas de Bois-le-Duc et Pierre d'Arras (3),
(1) Ibid., t. XII, p. 12.
(2) Édit. de 1648. T. I, p. 422.
(3) Veherabilis patris Hugonis de Sancto-Victore Quœsliones con^ einnx et argitix, quidquid erat in divi Pauli Epistolas obscurum mira brevitate élucidantes, nusquam antehac impressx, Tkeodorus Martinus Aldstensis typis excudebat. In-4, sans date et sans nom de lieu (Louvain).
nous offrent cette variante très importante : In Sacramentis enim et Sententiis majorum hœc diligentius prosequuntur. Ce qui permet de traduire à peu près ainsi la phrase signalée dans l'Histoire littéraire : Si je néglige de résoudre ces questions, c'est pour être bref; on les traite, d'ailleurs, avec le plus grand soin, dans les Sacrements et les Sentences des anciens. Un chanoine de Saint- Victor, écrivant vers la fin du xii" siècle ou le commencement du xiii% devait désigner par ce nom « d'ancien », le plus illustre docteur de son école, mort depuis cinquante ou soixante ans. Il est donc vraisemblable que les Sacrements et les Sentences auxquels il est fait allusion dans la phrase que nous venons de traduire sont, en effet, les traités de Hugues qui portent ces titres. Le traité des Sacrements est encore indiqué dans la phrase suivante des Questions sur l'épître aux Romains : Timor alius est mundanus, alius ser-vilis, alius initialis, alius filialis. Mimdanus est timor, secundum quosdam, quando bonum dimittimus, retenta tamen voluntate bona (1)... Or ce. dénombrement des quatre craintes et cette définition particulière de la crainte mondaine appartient au traité des SacrementSy livre II, partie XIII, ch. v; l'emprunt est littéral. Ainsi les majores sont devenus quosdam; mais il est clair que l'un et l'autre de ces termes vagues désigne pareillement Hugues de Saint- Victor. D'où nous pouvons conclure que l'argument des auteurs de Y Histoire littéraire s'est retourné contre eux.
(1) Quaest. GXGIV; 1. 1, col. 479 de l'édil. de 1854.
X. AllegoriâB in Vêtus et in Novum Testamentum, sive posteriorwm Excerptionv/m libri.
Toutes les grandes éditions des œuvres de Hugues de Saint- Victor contiennent, sous le titre à'ExcerptioneSy deux ouvrages assez mal assortis, que des critiques modernes contestent à Tillustre chanoine. Il n*est pas sans intérêt de savoir si ces critiques adressent en cela de justes ou d'injustes réprimandes aux anciens éditeurs : les Excerptiones forment, en efifet, un vaste ensemble, et le théologien, le philosophe, rhistorien, doivent être curieux de savoir à qui ce recueil peut être légitimement attribué.
Il se compose de deux parties bien distinctes, les Allégories sur l'Ancien et le Nouveau Testament, et les Extraits historiques. Parlons d'abord des Allégories. Ce que nous avons à dire des Extraits historiques viendra plus loin.
L'auteur de ces Allégories est-il bien Hugues de Saint- Victor? C'est la matière d'un grand débat. Casimir Oudin proteste contre cette attribution, et discute avec sa pétulance ordinaire les questions délicates qu'offre l'examen du problème. Les auteurs de VHistoire littéraire, plus réservés que le critique calviniste, reproduisent ses arguments, mais en de meilleurs termes, et leur modestie, qui paraît un gage de circonspection, inspire dès l'abord beaucoup de confiance. Ils réclament simplement pour Hugug s de Saint-Victor deux opuscules, intercalés par les anciens éditeurs dans les gloses sur le Nouveau
Testament ; intercalation très maladroite, il faut en convenir. Dans tous les manuscrits que nous avons consultés, ces deux opuscules se présentent distincts des Allégories, avec lesquelles ils n'ont véritablement aucun rapport. L'un est le traité De quinque septenis; l'autre est la glose sur le Magnificat. Ainsi qu'on la vu, ces deux écrits sont imprimés à part dans la nouvelle édition. On y a fait droit à la réclamation de VHistoire littéraire. Elle n'avait qu'un défaut, c'était d'être insuffisante. 11 fallait encore, sans alléguer d'autres raisons, revendiquer pour Hugues de Saint- Victor deux autres petits traités insérés sans plus de convenance dans le recueil* des Allégories par les éditeurs de l'année 1648.
L'ua de ces traités, que les manuscrits intitulent De septem donis Spiritus Sancti, est, dans l'édition de 1648, le chapitre xix des Allégories sur saint Matthieu(l), et, dans celle de 1854,1e dernier chapitre du traité De quinque septenis (2). Mais, ni dans Tune ni dans l'autre, il n'est à sa place. C'est un opuscule tout à fait particulier. Il n'a pas toujours passé pour appartenir au prieur de Saint- Victor, puisqu'on l'a quelquefois introduit, comme de plein droit, dans les Œuvres de saint Augustin (3). Ce n'était pas faire tort à cet illustre Père; l'œuvre est, en effet, pleine de traits ingénieux. L'auteur ne s'y montre pas seulement
(1) Édit. del648; t. I, p. 306.
|2)Édit.de 1854; t. I, col. 410.
(3) Gamerarius et Jérôme Vigaier. Voir ce que les Bénédictins disent à ce sujet, dans leur édition de saint Augustin. Appendice du t. VI, col. 215.
un théologien correct ; il y paraît encore un moraliste raf&né, qui a fait une étude profonde des mouvements intimes de la conscience. Mais tous les manuscrits l'attribuent à notre prieur. On peut consulter à cet égard les n^ 2532, 14303, 15315, 15988 de la Bibliothèque nationale, 246 et 396 de Tours, etc., etc. Ajoutons que dans aucun manuscrit ce traité ne fait partie des Allégories et que des éditions anciennes nous l'offrent pareillement en l'état d'opuscule séparé (1).
Nous comptons encore parmi les ouvrages indubitablement authentiques du chanoine de Saint- Victor une exposition de l'oraison dominicale, Eœpositio Orationis dominiez, qui s'étend du chapitre m au chapitre xrv àei^ Allégories sur saint Matthieu, et commence par : Septem sunt vitia principalia quw rationalem naturam inficiunt. Les éditeurs de Tannée 1648 confessent eux-mêmes que, dans tous les manuscrits, cette exposition est à part des Allégories. Notre avis est qu'ils auraient dû la publier en cet état d'isolement, telle qu'ils l'ont rencontrée, non seuleme|it dans les manuscrits, mais encore dans les anciens imprimés; pour ne l'avoir pas fait ils ont trompé les nouveaux éditeurs, les autorisant à ranger cette Eœposition, comme appartenant aux Allégories, parmi les ouvrages douteux, dubia, de notre chanoine. Aucun doute n'est ici permis. Au premier chapitre on retrouve dans le même ordre, et presque dans les mêmes termes, la définition des sept vices principaux qui se
(l) Paris, chez Henri Etienne, 1506, in-4, dans un recueil des opuscules de Hugues de Saint-Victor.
lit au livre deuxième, treizième partie, chapitre premier, du grand ouvrage sur les Sacrements. Nous voyons en outre, au chapitre iv (1), tout le plan du traité De quinque septenis méthodiquement exposé. Dé plus, les manuscrits, qui trop souvent se contredisent, sont ici parfaitement d'accord; tous ceux qui ne sont pas anonymes donnent au Victorin cette Exposition de V Oraison dominicale (2).
Voilà donc quatre traités particuliers qu'il faut distraire des Allégories et mettre à part dans les Œuvres de Hugues de Saint-Victor. Nous réclamerons enân le même honneur pour une autre paraphrase de rOraison dominicale, qui forme, dans l'imprimé, le chapitre ii des Allégories sur saint Matthieu. Après avoir mentionné celle dont nous parlions tout à l'heure, un des anciens catalogues en inscrit une autre parmi les œuvres de Hugues, Alius tractatus de Dominica oratione (3), et, en efifet, dans plusieurs manuscrits, cette autrO'paraphrase est un traité distinct (4). Elle nous est, d'ailleurs, ofiferte en cet état, et sous le nom de Hugues, par d'anciennes éditions (5). Cependant on la retrouve dans presque toutes les copies des Allégories, et elle n'y semble pas trop déplacée.
Où elle n'est pas à sa place, c'est parmi les ouvrages d'Abélard. François d'Amboise Pavait-il rencontrée dans quelque manuscrit sous le nom de cet héré-
(1) C'est le chap. vi des Allégories sur saint Matthieu.
(2) Voir les no» 1727, 2532, 14303, 14506, 15315 de la Biblioth. nat., 246 et 39o de Tours, 2575 de Munich.
(3) Bulletin des Comités, juin 1851, p. 185.
(4) Voir le n» 15315 de la Biblioth. nation.
(5) Recueil d'Henri Etienne, 1506, in-4.
tique? Il faut le croire, puisqu'il la publiait en 1616 comme étant de lui. Mais il aurait dû savoir qu'elle était déjà sortie des presses de Paris et de Venise sous le nom du Victorin. M. Cousin l'a reproduite dans son édition d'Abélard (1), sur la foi d'autrui. Cependant quand il a voulu recourir aux manuscrits, pour corriger le texte fort défectueux donné par François d'Amboise, il ne Ta pu, n'en trouvant aucune copie. C'est ce qu'il déclare : Illius codicem nullum novimus (2). Aucune, assurément, avec le nom d'Abélard; mais il en existe un assez grand nombre dans les divers fonds de la Bibliothèque nationale, avec le nom de Hugues ou sans nom.
M. Cousin a donc été trompé par d'Amboise, comme d'Amboise l'avait été par quelque copiste. Mais qui a pu porter ce copiste à ranger un tel ouvrage parmi les écrits d'Abélard? Il a sans doute pensé qu'il convenait d'attribuer à un téméraire novateur cette déclamation sur les mœurs des clercs séculiers : « Que feront, que diront quelques-uns de nos prêtres au jour du jugement, jour de malheur si longtemps attendu? Ils ont reçu l'ordre de la prêtrise, mais ils ne rougissent pas de vivre dans le désordre. Ils sont heureux quand ils vont s'asseoir dans les carrefours, escortés de leurs paroissiens grossiers, corrompus; et là ils tiennent, ils entendent des discours frivoles, souvent pervers, jurent arrogamment, et maltraitent les vivants, sans épargner les morts. Les revenus de leurs églises, ils les réclament aussi bien à qui doit et
(1) Pétri Abaelardi Opéra, t. I, p. 696.
(2) Ibid,, p. 350.
à qui ne doit plus. Leur cœur est toujours béant pour soupirer après les offrandes ; souvent ils ont l'impudence de les demander à haute voix, et ils reçoivent des deux mains celles qu'on leur apporte. Quelquesuns ne s'inquiètent que de manger et de boire avec leurs compères, et puis ils se vautrent dans l'adultère et rimpudicité. Ce qu'ils font en secret, c'est, hélas! suivant les paroles de TApôtre, c'est un crime même de le dire ! etc., etc. » Voilà sans doute ce qu'on n'a pas cru devoir laisser dans les œuvres d'un saint docteur. C'est un scrupule très mal fondé. Hugues de Saint-Victor a plusieurs fois adressé les mêmes invectives aux clercs de son temps, et Ton en trouvera de bien plus véhémentes dans les œuvres authentiques de saint Bernard, de Hugues Metel, de tous les réguliers du xii* siècle. On voit alors commencer cette rivalité des deux ordres, que le temps doit, non pas apaiser, mais exciter. L'Église séculière augmentera chaque jour par de nouvelles entreprises et sa puissance et sa richesse; mais elle abusera de Tune et de l'autre, et le premier, le principal auteur de sa ruine, sera le clergé régulier. Les vives remontrances de notre Victorin ne concernent encore que d'humbles curés ; dès le xiv" siècle, Michel de Césène, Guillaume d'Ockam et tous les religieux de leur milice s'emploieront avec un zèle fanatique à soulever la société civile contre le chef suprême de l'Église, contre le vicaire du Christ. Et quel sera le résultat de cette propagande? Le démembrement de la société chrétienne, enfin accompli par un autre moine, par Luther. Ayant donc mis à part des Allégories tout ce qu'y a
joint le caprice des éditeurs, nous devons maintenant rechercher s'il convient de les attribuer, avec eux, au prieur de Saint- Victor, ou de les restituer à quelque autre.
Mais, dès l'abord, la question s'obscurcit. En efifet les Allégories ne sont elles-mêmes que la seconde partie d'un plus vaste recueil. On les rencontre dans les manuscrits avec deux préfaces différentes, mais qui, l'une et l'autre, contiennent le même renseignement. L'une se termine ainsi : Accipe, frater carissime, hanc secundam Excerptionum nôstrarum, quas postulait, partem. On lit au commen<jement de l'autre : In praecedentibus prxmissa descriptione originis et discretionis artium et quorumdam aliorum, ortum, cursum et occasum omnivmi regnorum ab initio usque ad nos disposuimus. In sequentibus profundas allegoriaruyn obscur ita tes, secundum subjacentis historiœ cursum^ prius de Veteri Testamenio, deindede Novo^ in quantum prassenti brevitati sufficere videtur, elucidabimus (1). Il faut ajouter que la seconde partie de ces Eœcerp^ tiones est elle-même précédée d'une dédicace, où on lit : Totam schedulae hujus seriem in duas partes dividimus. In prima parte materiam habemus originem artium, situm terrarum, cursum historiaru/m ab initio usque ad nos discurrentium. In secunda parte, materiam habemus sensus allegoriarum et tropologiarum secundum subjacentis lineam historiœ dispositarum. Les Extraits allégoriques sur l'Écriture sainte viennent donc à la suite d'autres Extraits qui traitent des arts,
(1) Édit. de 1648. t. î, p. 221.
des sciences, de Torigine, de l'histoire et de la bhute des eçapires. On possède les uns et les autres, et un certain nombre de manuscrits nous les offrent dans l'ordre que leur assignent les deux préfaces qui viennent d'être citées. Les éditeurs les ont séparés, et il faut aller chercher les Excerptiones priores dans le troisième tome de Tédition de 1854. Mais, sans demander compte de cette singulière distribution, constatons simplement ici que les Allégories et les Extraits historiques appartiennent au même auteur.
Quel est son nom?- On nomme deux chanoines de Saint- Victor, qui vivaient à peu près dans le même temps, Hugues et Richard. Les anciens éditeurs de Hugues et de Richard, étant de leur robe, et par conséquent intéressés à la gloire de l'un et de l'autre, se sont trouvés fort embarrassés d'attribuer ce recueil à celui-ci plutôt qu'à celui-là, et ils ont pris à cet égard un parti qui dénote plus de prudence que de critique : ils ont publié dans les Œuvres de Hugues, en 1648, l'ensemble des Excerptiones, et, en 1650, dans les Œuvres. de Richard, les quatre premiers livres des Extraits historiques. Ils ont ainsi donné deux fois le même texte, sous deux noms différents.
D'autres suppositions ont été faites. Au livre I des premiers Extraits, chapitre xxiv, Bellarmin lit cette phrase : Theologus primus apud Grœcos Linus fuit, apud Latinos Varro, et nostris temporibv^ Joannes Scotus^ de decem inDeum (1) categoriis; et cette phrase le trouble. On ne connaît que deux théologiens du
(1) n faut lire sans doute : In Deo.
nom de Jean Scot : l'un, Jean Scot Érigène, qui vivait près de trois siècles avant Hugues et Richard, et l'autre, Jean Dans Scot, qui parut plus d'un siècle après eux (1). Bellarmin est donc tout près de supposer que l'auteur des Excerptiones fut contemporain du premier. Il est évident qu'il s'agit ici de Jean Scot Érigène : c'est bien lui qui, fidèle disciple des Alexandrins, a placé les catégories hors du mouvement, au sein de Dieu. Mais Bellarmin. n'a pas compris le vrai sens des mots nostris temporibus. Chez les Grecs, dit l'auteur, Linus a voulu définir la divine essence; Varron, chez les Latins, a suivi cet exemple, et, de notre temps, c'est-à-dire depuis la renaissance des études en Occident, il s'est produit un de ces audacieux investigateurs de l'étemel mystère; c'est Jean Scot Érigène. Rien n'est plus clair, et, en efifet, Jean Scot Érigène fut le premier et le plus vrai théologien du moyen âge, ce mot théologien étant pris ici dans le sens littéral ou restreint. La phrase signalée par Bellarmin ne signifie donc pas nécessairement que l'auteur des Excerptiones vivait sous Charles le Chauve.
De son côté, Casimir Oudin remarque que les derniers mots de ces Extraits historiques se rapportent à des événements accomplis quelque temps après la mort de Hugues et celle de Richard, et, cette observation faite, il propose d'anéantir tous les témoignages qui les attribuent à l'un ou à l'autre, pour les
. (1) Bellarmin. De Script. EccL, au mot Richardus de Sancto- Victore.
rapporter à Richard de Gluny, mort vers 1190 (1). Comme un historien ne peut raconter ce qui s'est passé lorsqu'il dormait dans la tombe, l'argument de Casimir Oudin paraît décisif. Cependant, il ne Test guère. On sait, en effet, que les copistes du moyen âge avaient l'habitude de retracer, à la fin des chroniques, les faits dont, après la mort de l'auteur, ils avaient eux-mêmes été les témoins. Ces chroniques, qui commençaient presque toutes à Torigine du monde, s'appelaient des compilations scolastiques; ce qui veut dire faites pour l'usage des écolâtres et des écoliers, et, puisqu'elles n'étaient recommandées par aucune originalité littéraire, on voulait, du moins, qu'elles fussent complètes. C'est ainsi qu'elles sont presque toutes parvenues jusqu'à nous avec des additions plus ou moins considérables ; quelquefois même ces additions ont été faites sans aucune dissimulation, sur des manuscrits anciens, par une main plus moderne. Il ne faut donc pas accorder trop d'importance à la •i'emarque de Casimir Oudin. Voyez, d'ailleurs, avec quelle légèreté ce critique plein de fougue parle des auteurs qu'il dépossède et de ceux qu'il enrichit I II existe déjà deux chroniques sous le nom de Richard de Cluny, et, comme elles diffèrent, on a cru devoir les attribuer à deux auteurs différents (2). Faut-il donc, avec Oudin, supposer un troisième auteur du même nom, du même surnom, et né
(Ij Comment, de Script, eccL, t. II, col. 1152.
(2) Hist. littér.y t. XII, p. 478. — Un fragment de l'une de ces chroniques, publié par Marlène, contient Téloge de Hugues de Saint- Victor : Veterum script, et monum, ampliss. Collectio, tome V.
dans le même temps, car cette condition est indispensable, ou bien inscrire une troisième chronique au catalogue d'un seul Richard de Cluny?
Enfin, dom Brial, comme s'il avait été suffisamment démontré que cet ensemble d'Extraits ne peut être laissé parmi les Œuvres d'aucun Victorin, propose de l'attribuer à Hugues de Fouilloi (1)! C'est néanmoins une proposition faite à l'aventure et que dom Brial néglige de justifier. Nous sommes donc empêché de la combattre. Mais, dépourvue de toutes preuves, elle n'a pas de valeur.
Interrogeons les manuscrits. Les manuscrits nous offrent les. Allégories isolées ou jointes amx Extraits historiques. Où elles se trouvent seules, comme, par exemple, dans les n^ 2521, 12387, 13427, 13454, 14504, 14640, 14798/ 14859, 14868, 15829, 18469, de la Bibliothèque nationale, elles sont anonymes, mais, le plus souvent, mêlées à d'autres ouvrages de Hugues. Hugues est donc l'auteur que presque tous ces manuscrits semblent désigner.
Mais on les rencontre ailleurs sous le nom de Richard. C'est ce nom qu'on lit dans le n® 15254 de la Bibliothèque nationale, provenant de la Sorbonne. A la vérité, nous tenons pour suspectes toutes les notes mises sur les volumes de la Sorbonne par les bibliothécaires de cette royale maison. C'étaient, pour la plupart, depuis le xvi® siècle, des ignorants. Si le mot semble dur, qu'on nous permette de le justifier. Le dernier de ces fonctionnaires, un sieur Gayet de
(1; Hisl. lut,, t. XIII, p. 507.
Sansale, gui a voulu perpétuer son nom en signant ses notes, mentionne en ces termes, dignes, en effet, de passer à la postérité, Texemplaire des Allégories que contient le n® 15254 : « Allégories de Richard de Saint- Victor sur TAncien et le Nouveau Testament. Hugues de Saint- Victor les a fait imprimer, mais dans un ordre différent de celui-ci. » Le même bibliothécaire, ayant à cataloguer le traité de Quinque septeniSy qui commence par ces mots : « Quinque septena in sacra Scriptura, frater.,. », le désigne ainsi : « Traité des cinq frères, où Hugues de Saint-Victor explique rOraison dominicale (1). » Les renseignements qui viennent d'une telle source méritent, on le voit, peu de confiance. Mais ce volume de la Sorbonne n'est pas le seul où les Allégories sont attribuées à Richard. Cette attribution nous est aussi recommandée par le n** 289 des Cod. Laud. miscelL, à la Bodleienne, et par le n"* 1365 de Troyes, qui, venu de Clairvaux, ne manque pas d'autorité.
Nous avons cru pendant un instant que le n** 14923, venu de Saint- Victor, allait donner à nos recherches une tout autre direction. Les Allégories sur Vkncieii Testament ont trouvé place dans ce volume, au feuillet 420, et elles y portent le nom de certain maître Pierre, que les répertoires de la Bibliothèque nationale supposent Pierre Lemangeur, Petrus Comestor^ mort vers 1198. En effet, dans sa notice sur Pierre Lemangeur, dom Briàl inscrit parmi ses œuvres, au rapport d'un ancien, des allégories sur l'un et Tautre Testa-
1) Sur la garde du n» 16251.
ment (1). Mais cet ancien n'était pas très versé dans la connaissance des auteurs du xii* siècle, puisqu'il ajoute, en parlant du même Comestor : Allegorias etiam suas in librum metricum redegit^ quem Aurora intitulavit. Il ignorait donc que le poème mille fois copié sous ce titre bizarre est de Pierre Riga. Pierre Riga, cela va sans dire, n'a point afifaire ici. Ni certainement, ajoutons-nous, Pierre Lemangeur. Il est vrai que son nom se lit dans un volume de la Bodlienne, le n° 422 des Cod. Laud. miscell. Mais on a tout lieu de croire que le copiste de ce volume a confondu les Allégories avec V Histoire scolastique^ les deux ouvrages se ressemblant assez pour que cette confusion ait été faite dans un temps où Ton en a fait tant d'autres qui sont moins excusables. Quoi qu'il soit, dom Brial est, parmi les bibliographes, le premier et, croyons-nous, le seul par qui les Allégories aient été portées au catalogue des œuvres de Pierre Lemangeur. Mais, Pierre Lemangeur écarté, reste un maître Pierre quelconque, dont le nom est offert par plus d'un manuscrit. Quel est donc ce maître Pierre ? C'est , suivant Casimir Oudin , Pierre de Poitiers, chantre de Paris (2). Gomme on l'a vu plus haut, Casimir Oudin a d'abord conseillé d'attribuer les Extraits historiques à Richard de Cluny; nous le voyons maintenant rapporter les Allégories, c'est-àdire la seconde partie des Extraits, à Pierre le Chantre. Il s'est donc contredit, mais par défaut de mémoire, et s'est d'ailleurs, comme nous allons le prouver, deux
(1) Hist. lia., t. XIV, p. 16.
(2) Comment, de Script. eccLy t. II, col. 1664.
fois trompé. 11 n'en est pas moins vrai que sa deuxième opinion a fait fortune. Les n*** 390 de Douai, 1168 et 2055 de Troyes, le premier du xv®, le second du XVII* siècle, contenant aussi nos Allégories sous le nom de maître Pierre, les rédacteurs des catalogues de ces deux bibliothèques ont cru devoir, alléguant le témoignage de Casimir Oudin, donner le titre de chantre à ce Pierre mystérieux (1). Ils ont en cela péché par excès de confiance dans un guide peu sûr. 11 existe des Allégories sur TExode, le Lévitique et les Nombres, qu'on trouve, sous le nom d'un Pierre de Poitiers, dans le n" 15254 de la Bibliothèque nationale et ailleurs. On ne sait pas bien si ce Pierre de Poitiers fut chantre ou chancelier de Paris; mais, qu'il ait exercé Fun ou l'autre emploi, les Allégories qui lui sont attribuées ne sont pas les nôtres. Quant au maître Pierre des manuscrits cités, nous ne savons quel fut son titre, s'il en eut un ; mais il nous est facile de montrer qu'il n*est pas l'auteur des Allégories portées à son nom. Celles-ci commencent en effet, inséparables des Extraits historiques, par cette phrase déjà signalée : In praBcedentibus pnemissa descriptione originis et discretionis artium, etc., etc. Or, parmi les nombreux manuscrits où se rencontrent les Extraits historiques, aucun ne les donne à ce maître Pierre. Ces Extraits sont au nom de Richard dans les n'*' 2585, 2586, 2587, 12387 et 17470 de la Bibhothèque nationale, 360 de Tours, 207 de Toulouse, 225 d'Amiens et 4653 de la bibliothèque de sir Tho-
(l) Catat. des man. des départ., t. II, p. 479; t. VI, p. 222.
mas Phillipps (!}. Ailleurs, quoique moins souvent, ils sont au nom de Hugues. Au nom de ce maître Pierre, jamais.
Ainsi les manuscrits se lisent ou se contredisent. S'ils ne paraissent sérieusement confirmer aucune des suppositions que Ton a faites pour enlever les Eœcerp- ^/one^ à l'école de Saint- Victor, ils laissent incertain si ce recueil est Touvrage de Hugues ou de Richard.
Les anciens bibliographes vont-ils nous tirer d'embarras? Un des plus anciens est Vincent de Beau vais, mort au milieu du xiiï® siècle. Dans les livres XXVII et XXVIII de son Spéculum historiale, sont tour à tour indiqués les livres de Hugues et ceux de Richard. Or, parmi les livres de Hugues, il n'est fait aucune mention des Allégories y et les deux Excerptiones sont inscrites en ces termes à la table des œuvres de Richard : Scripsit etiam librum qui dicitur Excerptionum^ in quo breviter continetur divisio et materia omnium scientiarum, ac séries historiae prœcedentium temporum et quœdam morales expositiones sacrarum, Scriptu^ rarum^ et pauca quidem quae ex libro de Patriarchis excerpsi ad utilitatem legentium in hoc libro (2). Ce témoignage est d'une incontestable précision. Vincent de Beauvais donne ensuite, comme il vient de l'annoncer, quelques fragments des œuvres de Richard, et il les emprunte aux Allégories. Ainsi, point d'équivoque : tout le recueil des Extraits était, pour Vincent de Beauvais, l'ouvrage de Richard. Jean de Saint- Victor, qui vivait encore en 1321, l'inscrit, suivant
(1) Neues archiv, t. iv, p. 594.
(2) Spéculum hisioriale, lib. XXVIII.
Casimir Oudin, au catalogue des œuvres de Hugues. Ce catalogue est l'un de ceux que nous avons publiés dans le Bulletin des Comités (1). Alors nous en ignorions l'auteur. Nous avons récemment reconnu que c'est un fragment de la Chronique de Jean de Saint- Victor. On peut le consulter, et l'on n'y verra figurer, sous le nom de Hugues, ni les Allégories, ni les Extraits historiques. Mais dans la même chronique, au catalogue des œuvres de Richard, on lit : Item, Excerptionum libros octo. Ce qui permet, toutefois, de supposer que Jean de Saint- Victor attribuait simplement à Richard les Extraits historiques, quoique les Allégories n'en puissent être séparées. Guillaume de Saint-Laud, dans ses Elogia quatuor patrum Victorinorum, se déclare aussi pour Richard, suivant Casimir Oudin. Jean de Tritenheim et Antonin de Florence reproduisent la même déclaration. Mais il faut clore ici la liste des témoins qui parlent en faveur de Richard, car le dernier d'entre eux, écrivain du XV* siècle, n'a déjà plus beaucoup d'autorité.
Il y en a beaucoup moins à produire en faveur de Hugues. Nous désignerons d'abord Etienne de Bourbon dans son traité De septem donis (2) ; ensuite l'auteur du second catalogue publié par nos soins dans le Bulletin des Comités (3). Les Extraits historiques sont mentionnés dans ce catalogue sous le titre à' Historié. Sixte de Sienne, qui mérite quelquefois d'être cité, bien que ce soit un moderne, Sixte de Sienne
(1) Bulletin des Comités historiques, 1851, p. 178-182.
(2) Pages 7 et 419 de l'édit. de M. Lecoyde la Marche.
(3) Année 1851, p. 182-188.
place les Allégories parmi les œuvres de Hugues et non parmi celles de Richard. Enfin, si la tradition de Tabbaye de Saint-Victor n'a pas été constante, il paraît toutefois qu'elle a préféré mettre l'ensemble des Extraits sous le nom de Hugues. Cette tradition qui nous Ta conservée? De plus habiles gens que les bibliothécaires de la Sorbonne : ce sont les doctes chanoines Claude de Grandrue et Jean Picard, qui, le premier ^vers Tannée 1513, et, le second en Tannée 1604, ont fait de bons travaux sur les volumes manuscrits de leur abbaye.
Quelle sera donc la conclusion de cette longue et pénible enquête? Tout ce qu'on a mis en avant pour contester les Excerptiones à Tun et à l'autre des deux illustres Victorins doit être rejeté. Il n'y a pas, avonsnous dit, de dissentiment sur ce point entre les anciens bibliographes : aucun d'eux n'a parlé de maître Pierre; ils désignent seulement Hugues et Richard. Mais, si le plus grand nombre d'entre eux se prononce pour Richard, il y a dans le plus petit nombre des témoins considérables* Après avoir entendu les uns et les autres, on hésite, on doit hésiter.
La question paraissant digne d'une sérieuse étude, nous avons interrogé tout le monde, et nous avons' scrupuleusement reproduit tous les avis. Il nous reste maintenant à faire valoir quelques arguments nouveaux qui semblent décider, à notre jugement, cette question si débattue en faveur de Hugues de Saint- Victorr * .
Notre premier argument est le style même de Touvrage. Ces Excerptiones sont bien, comme Tauteur le'
confesse, une véritable compilation. Nous ferons connaître, en parlant des Extraits historiques, où il les a pris; quant aux Allégories^ ce sont des interprétations mystiques, qui, pour la plupart, peuvent être revendiquées par Origène, saint Augustin, saint Grégoire, Isidore de Séville. Cependant ce ne sont pas des copies littérales ; ici le compilateur abrège; ailleurs il développe une pensée qu'il emprunte, et ses développements prennent le tour de son esprit, la forme de son style. Eh bien! nous ne retrouvons ni dans les Allégories ni dans les autres Extraits Venlrain oratoire, la période pompeuse de Richard; mais partout, au contraire, nous voyons la phrase courte, le trait vif et ingénieux de son maître.
Il est vrai que ces ressemblances, ces différences de style ne sont pas évidentes au même degré pour tout le monde ; c'est pourquoi, sans Tavouer, on les tient pour un faible argument. Mais nous avons à signaler ici plus que des ressemblances. Hugues est, sans contestation, l'auteur du Didascalicon ; c'est même, parmi tous ses écrits, celui que le moyen âge a le plus prisé. Or (comment ne l'a-t-on pas déjà remarqué ?) presque tout le second livre du Didascalicon se •retrouve, avec des changements, des additions plus ou moins considérables, dans le premier livre des Extraits historiques. Comparons les deux chapitres sur un des arts, la musique. On lit dans le Didascalicon : Très sunt mibsicse : mundana, humana, instru' mentalis. Mundana alia in démentis^ alia in planetis, alia in temporibus. Quse in elementis, alia in numéro, alia in pondère, alia in mensura. Quse in planetis, alia
in situ, alla in motu, alia in natura. Qum in temporibiLSy alia in diebi^, vicissitudine lucis et noctis; alia in inensibuSy crementis decrementisque lunaribus; alia in annis , mutatione veris, œstatis, autumni, hiemis. Humana musica alia in corpore, alia in anima, alia in connexu utriusque. Qurn in corpore, alia est in vegetatione, secundum quam crescit^ qum omnibus nascentibv^s convenit. Alia est in hvrnioribus... Et dans les Excerptiones : Musicarum alia mundana, alia humana, alia instrumentalis, Mundanarum alia in elementis, alia in planetis, alia in temporibvs, Earum quae in elementis alia in pondère, alia in numéro, alia in mensura consista. Quae in planetis, alia in situ, alia in motu, alia in natura. Qu3e in temporibus, alia in annis, ut in mutatione veris, œstatis, autumni et hiemis; alia in mensibus, ut in incrementis decrementisque lunaribus; alia in diehus, ut in vicissitudine lucis et noctis, Musica humana alia in corpore, alia in anima, alia in connexu utriusque. In corpore alia in vègetationibus, aliainhumoribus... Gomme on le voit, tout ce passage est copié sur l'autre. Quelques corrections faites à propos rendent le second texte meilleur. Mais peut-on les attribuer à Richard? Peut-on supposer que Richard ait assez peu respecté son maître pour le piller avec une telle effronterie? N'admet pas plus volontiers que le second texte est, comme le premier, de notre prieur, qui, nous l'avons dit, s'est répété souvent, mais en se corrigeant toujours ?
Si les preuves que nous venons de produire ne suffisent pas pour dissiper toutes les incertitudes, en voici une autre. Le traité des Sacrements, l'ouvrage
le plus considérable de Hugues de Saint- Victor, est aussi réputé Tun des plus authentiques. Or cet ouvrage ne marche pas sans un prologue dont nous citons la première phrase : Cum de prima eruditione sacri eloquii, quœ in Historica constat lectione, compendiosum volumen prius dictassem^ hoc nunc ad secundameruditionem, qux in Allegoria est, introducendis prœparavi. Voici bien, il nous semble, les deux parties des Excerptiones exactement et précisément indiquées : les -Eic^rato historiques d'abord, ensuite les Extraits allégoriques. Cette distribution des études qui ont pour objet TÉcriture sainte est au moins singulière. C'est Isidore de Se ville qui, dit-on, l'a proposée; mais personne ne Ta plus fidèlement observée, durant tout le moyen âge, que notre prieur de Saint- Victor. Toutes ses gloses sont ainsi divisées : historiquement le texte nous enseigne ceci, puis allégoriquement cela. Mais, sans nous arrêter à cette remarque sur sa méthode, revenons au prologue des Sacrements. L'auteur de ce traité nous apprend donc qu'il a déjà fait un abrégé de Thistoire sainte; et il ajoute que, se proposant d'expliquer les allégories de cette histoire, il écrit un ouvrage spécial sur les Sacrements pour servir d'introduction à la seconde partie de l'érudition sacrée. Or, puisque le traité des Sacrements est, sans aucun débat, attribué par tous les critiques à Hugues de Saint- Victor, il s'agit de trouver dans ses œuvres un abrégé de l'histoire sainte qui ne soit pas la première partie des Excerptiones. Si Ton fait cette recherche, elle sera vaine. Ce qui prouve que la première partie des Excerptiones est bien l'ouvrage
auquel fait allusion le prologue du traité des Sacrements, Hugues de Saint-Victor reste donc Tauteur le plus vraisemblable, nous osons même dire l'auteur presque certain, des Extraits historiques et des Extraits allégoriques.
Mais c'est ici le lieu de faire une restitution importante à Richard de Saint-Victor. Si Ton a mis à son compte quelques écrits de Hugues, on Fa dépouillé de quelques autres au profit de son illustre confrère. Ainsi dans le n® 53 d'Arras, manuscrit du xrv' siècle, Hugues est l'auteur désigné d'un ample commentaire sur l'Apocalypse, qui se trouve encore, mais sans nom d'auteur, dans le n° 887 de la même bibliothèque et dans le n° 56 du Nouveau Collège, à Oxford. Mais il ne paraît pas douteux que ce commentaire soit de Richard. Hugues n'est pas moins inventif en fait d'allégories ; mais, quand il les explique, il est beaucoup moins verbeux. S'en rapportant sur ce point au témoignage des anciens manuscrits, les chanoines de Saint- Victor ont publié ce commentaire dans leur édition des Œuvres de Richard, p. 589.
Nous terminerons enfin ce long chapitre par quelques brèves observations sur le texte même des Allégories. Les manuscrits nous l'offrent, pour la plupart, confus et incomplet; les éditeurs nous l'ont donné dans un meilleur ordre. Cependant nous ne retrouvons pas dans l'imprimé deux chapitres qui, dans plusieurs manuscrits, achèvent les Allégories sur l'Ancien Testament. Ils s'y trouvent singulièrement placés, puisque le premier de ces chapitres, venant à la fin des Allégories sur les Machabées, est un récit de l'onction de
Glovis par saint Rémi; mais ils ne manquent pas d'intérêt.
XII . Commentaria in Hierarchiam cœlestem S. Dionysii Areopagitœ.
Ce commentaire en dix livres a souvent, dans les manuscrits, le titre du premier chapitre : De differentia mundands théologies atque divinx. Nous faisons cette remarque pour qu'on ne suppose pas inédit un ouvrage publié sous un titre différent. En ce qui touche Tauteur, il n'y a jamais eu d'hésitation . Gomme on avait encore, au xiii® siècle, si ce n'est dans les couvents, du moins dans les monastères, un goût fort vif pour les fantaisies alexandrines du faux Denys de l'Aréopage, on a fait à cette époque de nombreuses copies de la glose et presque toutes ces copies offrent le nom de Hugues (1). Elle est d'ailleurs inspirée de son esprit. Dès la première page nous voyons l'auteur professer un dédain à peu près égal pour le rationalisme philosophique et pour la foi des simples. C'est à la raison de tracer le chemin qui conduit à Dieu, mais à la raison éclairée par la grâce. Toute la sagesse des payens ne fut donc qu'une fausse sagesse. Elle est, en outre, de son style, qui n'a jamais été parfaitement imité. Enfin on y rencontre plusieurs allusions
(1) Il nous sufBra d'en signaler quelques-unes : Bibliothèque nationale, n*"» 1619, 2530, 15734; Mazarine, 547; Douai, n» 363; Valenciennes, n» 163; Toulouse, n^s 150 et 151; Bruges, n»' 154 et 160; Munich, no 14767; Oxford, Collège de Jésus, n© 38; Bodl. Cod. laud. laL, 47. Voir aussi Bandini, BihU Laur., t. IV, col. 438, et Denis, Cod, man, theoL Vindob., t. I, col. 2721.
à ses ouvrages authentiques. En voici dès l'abord une très précise: Philosopkiaomnis in ires principales partes secatur : logicam, ethicam, theoricam; quartamenim, quam in suo loco adjecimus, hic ex superabundanti enumerare est (1). Or quelle est cette quatrième partie de la philosophie dont il ne faut pas parler dans l'introduction d'un commentaire sur la Hiérarchie céleste ? C'est la mécanique, comme le Victorin nous l'apprend ailleurs, m suo loco; c'est-à-dire dans le Didascalicon. On lit, en effet, dans un des chapitres, de cet ouvrage : Philosophia dividitur in theoricam, practicam, mechanicam et logicam (2). Cette division de la philosophie en quatre branches est, d'ailleurs, un lieu commun qu'il aime à paraphraser. On la retrouve dans les Excerptiones priores (3) et dans VEpitome in Philosophiam. Mais, puisque personne ne réclame pour un autre docteur le commentaire sur la Hiérarchie céleste, il n'est pas besoin d'insister. Nous croyons, au surplus, qu'il ne manque rien au texte publié. Sept manuscrits que nous avons successivement consultés reproduisent le même texte avec de simples variantes. Nous n'avons donc ici rien à débattre avec les éditeurs. Loin de là; car accusés à ce propos, nous allons les défendre.
On dit qu'ils ont négligé d'autres gloses du Victorin sur d'autres œuvres du faux Denys, et Ton désigne des manuscrits qui les contiennent. Il faut voir ces manuscrits.
(1) De cœlesH Hierarchia, lib. I, cap. i.
(2) Didascalicon, lib. II, c. ii.
(3) Ibid., lib. I, c. vi.
La tradition attribuait anciennement au chanoine de Saint- Victor une glose sur la Hiérarchie ecclésiastique. C'est un renseignement qu'on trouve dans la liste de ses écrits dressée par Jean, son confrère (1). Celte tradition, recueillie au xv* siècle par Jean de Tritenheim, a été transmise par ce bibliographe aux auteurs de V Histoire littéraire; ce qui les a sans doute engagés à reproduire, sans examen et sans, défiance, toutes les indications vagues ou erronées des catalogues qui leur désignaient, ou semblaient leur désigner quelques gloses inédites: du Victorin sur les œuvres du faux Denys, On lit dans Y Histoire littéraire : « Outre le commentaire imprimé de Hugues sur la Hiérarchie céleste, le manuscrit de la Bibliothèque du Roi, coté n<^ 1619, renferme deux autres commentaires de notre auteur qui n'ont point vu le jour : Fun, sur la Hiérarchie ecclésiastique de ce saint, et l'autre sur ses Lettres (2)... » C'est ce que déclare, en efifët, le catalogue imprimé des manuscrits du Roi, et, puisque les auteurs de VHistoire littéraire acceptaient avec une si grande facilité les indications de ce catalogue, ils pouvaient, en outre, sur le même témoignage, compter parmi les œuvres de notre prieur deux autres gloses, l'une sur les Noms divins, l'autre sur la Théologie mystique, qui sont offertes par le même volume. Mais ce témoin, d'ailleurs respectable, s'est ici grossièrement trompé. De toutes les gloses insérées dans le numéro 1619 une seule appartient à Hugues de Saint- Victor, et elle a pour objet
(1) Bulletin des Comités, juin 1851, p. 180.
(2) Hist.littér., t. XII, p. 61.
la Hiérarchie céleste; celles qui sont jointes aux autrès traités du faux Denys appartiennent à Maxime le Confesseur, philosophe chrétien du vu® siècle, qui ne peut être confondu sous aucun rapport avec notre prieur. N'avaient-elles donc pas vu le jour avant Tannée 1763, comme rassurent les auteurs de VHistoire littéraire. Elles avaient été plusieurs fois traduites du grec en latin et plusieurs fois publiées. Et voici comment une erreur engendre une autre erreur. Après avoir décrit ainsi qu'on vient de le voir le n° 1619 des manuscrits du Roi, les même historiens ajoutent : « Cet exemplaire n'est pas unique; on en trouve un semblable dans la Bibliothèque de Saint- Martin de Tournai, et il est dit à la tète de celui-ci que la traduction du texte de Saint-Denys est de la façon de Hugues de Saint- Victor. » Ce qu'ils rapportent, comme l'indique la note marginale, sur l'autorité de Sanders. S'agissait-il donc de découvrir un autre exemplaire de ces gloses de Maxime, attribuées au chanoine de Saint-Victor? Il n'était pas nécessaire d'aller si loin pour faire cette découverte. Plusieurs fois imprimées, comme nous venons de le dire, et en dernier lieu par Balthasar Corder, en 1634, elles étaient encore offertes aux auteurs de VHistoire littéraire par divers manuscrits grecs et latins du Roi, de la Sorbonne, de Saint- Victor, de Notre-Dame et même de Saint-Germain-des-Prés. Quelle bibliothèque ne les possédait pas? Parmi les bibliothèques en renom, une seule peut-être, celle de Saint-Martin de Tournai. En effet, le catalogue de Sanders ne contient pas ce que les Bénédictins y ont lu. Ce biblio-
graphe s'exprime en ces termes : Ilèm, libri VIII Dionysii àb eodem Hugone e Grseco in latinum versi (1). La Hiérarchie céleste a quinze livres, la Hiérarchie ecclésiastique en a sept, et le Traité des Noms divins treize. Il est donc assez difiBcile de savoir à quel ouvrage du pseudo-Denys se rapporte la noie de Sanders. Cette note ne mentionne, d'ailleurs, qu'un texte, et les Bénédictins nous parlent d'une glose. Il n'y a donc pas un trait de ressemblance entre le manuscrit de Saint-Martin et le volume porté sous le n® 1619 au catalogue imprimé des manuscrits latins de la Bibliothèque nationale.
Mais h&tons-nous de signaler, dans la table de Sanders et dans la notice des Bénédictins, une erreur plus grave encore et moins excusable. Sanders met au compte du Victorin une version de quelque texte du faux Denys, et, persuadés que le n*' 1619 de nos manuscrits est la parfaite image du manuscrit de Tournai, les Bénédictins étudient les diverses traductions contenues dans le n** 1619, les comparent au texte et en font Téloge. Gomment n'ont-ils pas reconnu sur-lechamp que toutes ces traductions sont de Jean Scot Érigène ? Sa gloire n'est plus aujourd'hui de les avoir faites ; elles sont presque oubliées, ayant partagé la fortune du texte original; mais, reproduites mille fois par les copistes du moyen âge, et, plus tard, mises par la presse dans toutes les mains des doctes dévots, elles ont joui longtemps d'une grande renommée. Les auteurs de VHistoire littéraire en avaient déjà parlé
(1) Bihlioih, Man. M^.,part. I, p. 112.
dans leur notice sur Jean Scot. Ils les ont deux fois louées sous des noms différents.
Pour traduire du grec en latin les œuvres du faux Denys, il fallait savoir le grec, et c'est une connaissance que n'avait pas Hugues de Saint- Victor. Il n'était à cet égard ni plus ni moins instruit que ses maitres, les plus fameux docteurs de Paris, de Saxe ou de Lorraine. Jean Scot Érigène était mort sans avoir transmis à personne, sur le continent, cette science du grec que rirlande seule avait conservée. Parce que Ton rencontre, dans quelques écrits du xii® siècle, certains mots grecs assez fidèlement traduits, on suppose que les auteurs de ces écrits savaient le grec. Ils récueillaient avec soin tous les termes de cette langue qu'ils trouvaient interprétés dans les ouvrages de saint Augustin, de saint Jérôme, d'Origène, d'Isidore de Séville, de Macrobe, de Ghalcidius, de Martianus Gapella, de Boëce, et ils reproduisaient ensuite ces interprétations, faisant volontiers parade d'une érudition qu'ils n'avaient pas. Un grand secours leur était d'ailleurs offert, non pour expliquer un texte complet, mais pour comprendre un certain nombre de vocables usuels, par le glossaire de « maître Moyse de Grèce, » dont il existe des manuscrits fort anciens (1). Pour apprécier jusqu'où s'étendait leur connaissance des lettres grecques, il faut s'arrêter, non pas aux mots qu'ils traduisent bien, mais à ceux qu'ils traduisent mal. Quand donc Hugues de Saint- Victor nous donne quelques étymologies exactes, comme, par exemple,
(1) No» 548 et 359 de la Biblioth. nation.
celle du mot bibliotheca (1), il copie simplement Isidore de Séville (2) ou tout autre. Mais quand on le voit traduire mechanica par adulterina, comme si ce mot venait du latin mœcha (3), faire dériver charta de carptim (4) et d'asquus economica, qu'il écrit adquono^ mica (5), on peut résolument affirmer qu'il ignorait la langue grecque.
Les éditeurs de Tannée 1648 rapportent que le commentaire sur la Hiérarchie céleste fut dédié par l'auteur au roi Louis le Jeune, fils de Louis le Gros. C'était là sans doute une tradition ; le fait n'est attesté par aucun manuscrit. On pourrait même le contester en s'appuyant sur ce qu'on lit, à la fin d'un des plus anciens, à la Bibliothèque impériale de Vienne : Explictt expositio magistri Hugonis et pradpositi S. Vicioris (6). En effet, la dignité de prévôt étant inférieure à celle de prieur, Hugues dut la quitter quand il fut nommé prieur, vers l'année 1137.
Immédiatement après cette glose, Jean de Tritenheim mentionne sous ce titre. De laude Patrum liber unus^un opuscule qui nous est complètement inconnu. Gomme il est seul à parler de cet ouvrage, nous supposons que c'est une indication fausse ou du moins inexacte.
(1) Prxnotationes de Scripioribus et Scripluris sacris^ ch. ii.
(2) Origines, lib. XV, c. vi.
(3) Ëpitome in Pfiilosophiam.
(4) « Dicta autem caria quod carptim papy ri legmea decerptum glutiaaiur et sic carta conficitur ». Didasc, lib. IV, c. xvi.
(5) Epitome in Philosophiam. — Didascalicon, lib. II, c. ii. — Ibid., c. XXI.
(6) Denis, Cod. man.theol. Vindob,, t. I, col. 2722.