XIX. Epistolss
Hugues de Saint-Victor avait laissé, dit Jean de Tritenheim, un livre de lettres, Epistolarum ad diver- SOS liber mius. C'est sans doute pour reconstituer ce livre qu'on a mis à part, dans la nouvelle édition, trois lettres distraites des Mélanges^ deux à Ranulfe de Mauriac, la troisième à Jean, archevêque de Séville (1). L'authenticité de ces trois lettres ne paraît pas contestable; mais le livre est, on en conviendra d'un faible volume. L'éditeur aurait pu facilement le grossir en joignant à ces trois lettres plusieurs petits traités dont la forme est épistolaire. Pourquoi, par exemple, avoir laissé dans les Mélanges, livre I, titre 96, une véritable lettre, intitulée, par l'éditeur lui-même, responsio episiolaris, et que de bons manuscrits, comme les n**» 554 de Troyes et 216 de Saint- Omer, nous offrent dans un état de complet isolement? L'éditeur aurait fait une chose encore plus utile en tirant des manuscrits où elles sont restées d'autres lettres qui sont très dignes de voir le jour.
Achevant ce qu'ils avaient à dire sur les ouvrages inédits du chanoine de Saint- Victor, les auteurs de VHistoire littéraire se sont exprimés en ces termes : « Nous eussions bien souhaité pouvoir rencontrer
(1) Ces trois lettres sont quelquefois, dans les manuscrits,, hors des Mélanges. La première à Ranulfe de Mauriac est dans le n^ 433 de la Mazarine, fol. 74 et dans le n» 360 de Douai ; la seconde dans le no 14506 de la Bibliothèque nationale, fol. 176. La lettre à l'archevêque de Séville est dans le n» 14506 fol. 165, et dans le n» 2532 de la même bibliothèque. Elle précède quelques pièces des Mélanges dans le n» 322 de l'Arsenal.
dans nos recherches la grande lettre de notre auteur à saint Bernard sur le baptême, à laquelle ce saint fit la réponse que nous avons parmi ses œuvres (1).» Mabillon nous donne, d'après la réponse de saint Bernard, quelques renseignements plus étendus sur cette lettre (2) , et Ton peut supposer qu'Albéric de Trois-Fontaines l'a désignée dans cette phrase : Quamdam Epistolam proliœam scripsit ad Beatum Bernardum (3). En effet, cette lettre sur le baptême paraît perdue. Mais on en possède une autre sur le péché d'Adam, écrite, suppose-t-on, au même abbé, que Ton rencontre dans un assez grand nombre de manuscrits, sous ces différents titres : EpistolaHugonis a Sancto-Victore^ Epistola de PrasvaricationeAdx, Liber quatuor quxstionwm. Elle existe notamment dans les n°« 3007, 12261, 13422, 14366 de la Bibliothèque nationale et 173 de Valenciennes, où elle commence par ces mots : Domino suo ac prœcorçlialiter dileoto abbati venerabiU in Christo ultimus fratrum H,, cura orationis debito ut sii idem fidei genus omne quod est speciei. Pourquoi les éditeurs l'ont-ils omise ? Une note marginale du n"" 14366, copie moderne faite sur un manuscrit de Gorbie, nous dit que cette lettre, pleine d'explications futiles et peu dignes d'un aussi grave docteur que notre chanoine, n'est peut-être pas son ouvrage : Dubitatur an sit germanus Hugonis fœtus. Ce n'est pas l'opinion des rédacteurs de VHistoire littéraire : cette lettre leur paraît d'un logicien
(\)Hist, littér., t. XII, p. 62.
(2) Mabillon, Annales, t. VI, p. 357.
(3) Alberici Chronicon ad ann. 1130.
très subtil et non pas d'un esprit frivole. Nous trouvons, pour notre part, que cet écrit où Ton prétend expliquer beaucoup de choses inexplicables, est, en effet, d'un raisonneur subtil, quelquefois ingénieux ; mais cela ne nous empêche pas de reconnaître que ses arguments n'ont pas toujours la gravité qu'un tel sujet semble exiger. Maintenant Fauteur est-il bien Hugues de Saint- Victor ? C'est là, du moins, ce qu'attestent les manuscrits.
Ce qui manque, en outre, dans toutes les éditions, c'est une lettre à Gauthier de Mortagne qui suit, dans le n^ 16530 de la Bibliothèque nationale, la lettre au même docteur De sapientia animss Christi et dont voici le curieux préambule : Inter duos controversiam de libertate arbitrii fuisse novistis et novimus, aUerius quoque sententiœ vos consensum tribuisse fortasse recolitis, sed et nos recolimus. Postea quemdam librum quemdomnusBernarduSy Clarœvallensis abbas, de libero arbitrio et gratia composuit inter manus habuimus, ubi prœdictam sententiam, quam et ab aliis antea ventilatam audieramus, reperimus. Mittimus itaque vobis ipsam, secMndwm verba prœmemorati sapientis et quorumdam aliorum cathedra maglsierii nominatorum in hoc tractatu comprehensam, quatenus inspiciatis eam et attendatis,non quia vos sapientes audiens inde sapientior sitis, per vos enim in hujusce modi satis sapitiSy sed putamus quod sentehtia quae in transitu et semel audita discretioni vestrse placuit attentius inspecta et decies repetita placebit. Ce préambule nous apprend d'abord que notre chanoine ayant eu querelle avec quelqu'un au sujet du libre arbitre, Gauthier
s'était déclaré pour son adversaire. On y voit ensuite que, plus tard, ayant eu dans les mains un écrit du sage Bernard, abbé de Clairvaux, dont le titre est ici fidèlement transcrit, De gratta et libero arbitrio, Hugues s'est félicité d'y retrouver la doctrine qu'il avait lui-même défendue ; ce qui lui a inspiré le dessein de composer un traité particulier sur la matière de leur ancien débat. Un traité de quelque étendue suit en effet ce préambule dédicatoire.
Nous avons autrefois rejeté ce traité parmi les œuvres apocryphes de notre chanoine. Notre raison pour l'exclure avait été cette louangeuse mention d'un écrit de saint Bernard, car il n'était pas dans les habitudes littéraires du moyen âge d'alléguer le témoignage d'un contemporain, d'un vivant ; mais il nous semble aujourd'hui qu'il existe des raisons plus fortes pour l'admettre et nous allons les exposer avec quelques détails. L'erreur commise étant nôtre, on soupçonne qu'il a fallu, pour nous en convaincre, de bonnes preuves. Ces preuves, les voici.
Saint Bernard, abbé de Clairvaux dès l'âge de vingt-quatre ans, avait acquis, bien jeune encore, le plus grand renom ; on ne peut donc s'étonner de le voir placer au nombre des autorités par un théologien plus âgé que lui. On sait d'ailleurs positivement que saint Bernard avait écrit son traité De la grâce et du Libre arbitre avant l'année 1128 (1); Hugues, mort dix ou douze ans après, a donc très bien pu le connaître. Il est ainsi démontré que les
(1) flisL liUér. de la Fr,, t. XIII, p. 200.
circonstances historiques ne s^opposent aucunement à ce que l'auteur de l'épître à Gauthier de Mortagne soit le prieur de Saint- Victor.
Or, non seulement les manuscrits ne s'y opposent pas, mais ils l'attestent. A la vérité, cette épître est anonyme dans le n® 16530 de la Bibliothèque nationale; mais elle s'y trouve entre deux écrits dont Hugues est l'auteur certain, l'autre lettre à Gauthier et l'opuscule Sur la nourriture d^ Emmanuel dont nous parlerons plus loin. Voici maintenant citées deux copies où Tauteur est expressément nommé. Elles sont dans les n°» 360 et 361 de Douai, du xii® siècle, et l'une et l'autre désignent Hugues de Saint- Victor. Tel est le témoignage des manuscrits.
Produisons enfin une dernière preuve, qui semblera peut-être encore plus décisive. Hugues de Saint-Victor, nous en avons déjà fait la remarque, se répète souvent. Ayant la louable habitude de beaucoup soigner son style, il avait assurément le droit d'être satisfait de lui-même quand il avait dit tout ce qu'il voulait dire dans une phrase très laborieusement façonnée. C'est pourquoi nous le voyons si fréquemment se complaire à transporter dans un écrit nouveau des phrases entières et même plus que des phrases, des paragraphes entiers de quelque ancien écrit. Eh bien, nous avons ici une de ces redites. Au début du traité particulier sur le libre arbitre nous lisons : Liberum arbitrium est habilitas rationalis voluntatis qua bonum eligitur gratta coopérante, vel malum ipsa deserente; ut liberum ad voluntatem, arbitrium referatur ad rationem. In his enim duobus consistit,
voluntate scilicet et ratione. Rationis est videre quid sit eligendum, vel non; voluntatis est appeler e. Et ideo ratio f tanquam pedissequa, viam docet, illud quod videt ifaciendum consulendo suumque contrarium dehoriando ; voluntas, tanqimm domina, voluntatem sectcm trahit ad quodcumque declinata fuerit. Non enim trahitur voluntas a ratione, sed solummodo monstrat ratio quid appetere debeat voluntas; ratio vero a voluntate trahitur, et in his qu3e ipsi rationi contraria sunt ducitur, etc., etc.. Et au chapitre vm du troisième traité des Sentences, gros livre dont le prieur de Saint- Victor est l'auteur certain : Liberum arbitrium est habilitas rationalis volwntatis qua bonum eligitur gratta coopérante, vel malum ea deserente. Et consistit in duobus, in voluntate et ratione. Liberum namque dicitur quantum ad voluntatem, arbitrium quantum ad rationem. Rationis est videre quid sit eligendum, vel non; voluntatis est appetere. Et ita ratio, tanquam pedissequa, monstrat viam, consulendo illud quod videt faciendum, dissuadendo contrarium; voluntas, tanquam domina, ducit secum rationem ad quodcumque fuerit inclinata. Non enim trahitur voluntas a ratione, sed solummodo monstrat ratio quod appetere debeat voluntas ; ratio vero trahitw* a volu/ntate, etiam in his quae su/nt contra rationem, etc., etc. Nous pourrions continuer cette collation ; mais nous n'hésitons pas à croire qu'on nous en dispense. Il est bien clair, les pratiques de notre chanoine étant connues, que les deux livres sont de lui, que les éditeurs doivent être blânfés pour n'avoir pas donné le traité particulier sur le libre arbitre, et que, nous aussi,
nous devons l'être pour avoir tenté de justifier cette omission.
Nous avons enfin à mentionner une troisième lettre de Hugues à Gauthier de Mortagne, lettre pareillement inédite, qui se trouve à la bibliothèque Bodleienne sous le n** 277 des Codices Laud. miscell. Elle précède la lettre De sapientia animas Christi et commence par ces mots: Peiitioni vestrae mox obtemperare volui, sed intercurrentibus impedimentis hactenus non valut quod volui. C'est là tout ce que nous pouvons dire de cette lettre dont l'existence nous est attestée par le catalogue de M. Goxe.
Nous n'avons pas plus d'informations sur la lettre suivante, qui se trouve dans le n® 37 de Nîmes. Elle commence par : Christi militibics in templo Hierosolymitano religiosa conversatione studium suœ devotionis sanctificantibus Hugo, peccator, pugnare et vincere et coronari in Christo,.. Et le titre porte : Hugonis de Sancto Victore. Nous n'en savons pas davantage sur cette autre lettre qu'on nous signale dans le n° 85 de Lille : Epistola Hugonis de Sancto Victore de reparatione hominis, commençant par : Omnipotens Deus cui nihil impossibile esse potest. Les pièces existent, mais les attributions sont peut-être imaginaires.