‹ Les œuvres de Hugues de Saint-Victor: essai critiqueChapitre 26 sur 39 · XX. De claustro animœ · texte numérisé non relu

XX. De claustro animœ

Les éditeurs de Tannée 1648 ont considérablement grossi leur recueil en joignant aux œuvres de Hugues de Saint- Victor celles d'un de ses contemporains,

Hugues de Fouilloi. C'est un reproche que leur adresse Casimir Oudiu ; mais il le fait avec une durelé de langage qui n'est pas justifiée. En effet, ces éditeurs n'ont jamais eu Tintention de supprimer Hugues de Fouilloi pour doter Hugues de Saint-Victor de sa dépouille. Ils le reconnaissent, Hugues de Fouilloi a vécu et fait des livres ; mais quelques-uns des livres qui lui sont attribués par certains copistes, l'étant par d*autres au prieur.de Saint- Victor, il les ont, disent-ils, publiés sans se prononcer entre ces attributions contraires.

Il s'agit d'abord d'un ouvrage en quatre parties, intitulé Declaustro animx. C'est un traité considérable et qui passe pour un des chefs-d'œuvre du genre mystique. On comprend donc que les chanoines de Saint- Victor ne se soient pas refusé la satisfaction de l'attribuer dubitativement à leur confrère, ou, du moins, cette attribution ayant été faite, de le maintenir dans ses Œuvres. Y doit-il rester ? Le problème n'est pas facile à résoudre. L'auteur a voulu lui-même demeurer inconnu. Dans la dédicace de son livre, il dit au confrère à qui son affection l'adresse : Nulli nostrum, frater, patefadas nomen, ne ex insipientia auctoris et personœ vilitate operis nostri labor vilescat. Ce nom si soigneusement caché, nous ne pouvons plus aujourd'hui sûrement le connaître. Il fautra s'en tenir à la conjoncture la plus vraisemblable. Soit I Mais ce degré supérieur de vraisemblance où est-t-il?

Casimir Oudin a recueilli sept passages du Cloître de rAme, qui, suivant ce critique, prouvent surabondamment que Tante ur du livre était, non pas chanoine

de Saint-Augustin, mais religieux de l'ordre de Saint- Benoît. Oudin avait lu dans la Chronique de Guillaume de Nangis que, suivant quelques personnes, bien ou mal informées, Hugues Folioth, de Foliet ou Fouilloi, car on lui donne tous ces noms, et d'autres encore, avait été moine à Tabbaye de Gorbie ; sur cette indication, il n'a plus rencontré dans le Cloître de VAme que des allusions à la règle de Saint-Benoît. S'il avait été moins préoccupé de se mettre d'accord avec les témoignages allégués , mais non confirmés par Guillaume de Nangis, Oudin aurait lu sans doute, au second livre, chapitre xviii, cette phrase qui repousse toute interprétation équivoque : « Loquor qualiscumque canonicus de monachis. Sed quid dici debeat de quibusdam nostri ordinis canonicis et mens et faciès vehementer erubescunt. Lectuli eorum, etc., etc. Ailleurs, au chapitre m du même livre, nous rencontrons encore : Ait beatus Augustimts, in régula quant nobis tenendam proposuit : Si iis qui venerunt, etc., etc. Les inductions n'ont guère de poids en présence de déclarations aussi formelles. L'auteur du Cloître de VAme n'était donc pas bénédictin ; il était chanoine régulier : il le dit lui-même en des termes clairs, et, d'un seul mot, il anéantit les sept preuves de Casimir Oudin.

La question est-elle donc déjà résolue contre Hugues de Fouilloi ? H s'en faut bien ; nous ne sommes qu'au préambule de cette grande contestation. En efifet, Oudin s'est trompé ; Hugues de Fouilloi n'a jamais été moine de Gorbie et n'a jamais porté l'habit de Saint-Benoît. D'autres l'ont fait cardinal.

avec plus ou moins de fondement (1). Voici la vérité. Dans les dépendances temporelles de Fabbaye de Gorbie était, au xii' siècle, le prieuré de Saint- Laurent de Heilli, où l'on observait la règle de Saint- Augustin, et le prieur de ce lieu, comme le démontrent diverses pièces recueillies par Mabillon (2), était, en 1153, Hugues de Fouilloi. A ce témoignage vient se joindre celui d'un grand nombre de manuscrits. Sans les désigner tous, en voici d'abord trois appartenant à l'ancien fonds de la Bibliothèque nationale. Le numéro 712, qui paraît du xif siècle, donne ce titre au Cloître de VAme : Liber Hugonis canonici et prioris de Fulleio Sancti-Laurentii ; et, dans les numéros 1009 et 2495 du même fonds, on lit : Hugonis de Folieto, prioris canonicorum Sancti-Laurentii , in pago Ambianerhsi. Pareillement à la fin d'une copie conservée dans le n® 901 de la Mazarine : Explicit liber quartus de Claustro animœ, compositus àb Hiogone, priore canonicorum S. Laurentii^ in pago Ambianensi. Ainsi, puisqu'il est avéré que les deux écrivains du même temps et du même nom auxquels on attribue le Cloître de VAme étaient l'un et l'autre chanoines de Saint-Augustin, les phrases que nous avons extraites de ce livre ne concluent en définitive ni pour Tun ni pour l'autre ; elles ne font que renverser Téchafaudage laborieux de Casimir Oudin et confondre sa trop grande assurance.

(1) Ciaconius, cité par Mabillon. Voir sur Hugues de Fouilloi, sa vie et son prétendu cardinalat une longue notice dans le numéro 39 des manuscrits de Gorbie. (Bibliothèque nationale.)

12) AnnaL ord. S, Den., t. VI, p. 457-460.

D'autres arguments sont produits pour Hugues de Fouilloi. Voici le passage de Guillaume de Nangis : Claruit his temporïbus Hugo de Folieto, sancti Pétri Corbeiensis monachiùs^ qui librum de Claustro animas et corporis composuit. Alii dicunt istma Hugonem in pago Ambianensi fuisse canonicum regularem (1). Si donc Guillaume de Nangis ne sait trop en quelle religion placer Hugues de Fouilloi, c'est à son nom et sans hésiter qu'il inscrit le Cloître de VAme. Dn autre chroniqueur, Albéric de Trois-Fontaines, s'exprime à cet égard en des termes qui ne sont pas moins affirmatifs. Après avoir dressé le catalogue des œuvres du Victorin, il dit : Hugo vero qui scripsit de Avium natura moraliter et allegorice, et de Claustro animœ, et de Medecina animx, fuit de ordine Pnemonstratensi, ut dicitur, canonicum (2). Albéric avait aussi reçu de faux rapports sur la profession religieuse de Hugues de Fouilloi; mais il revendique pour cet écrivain, avec la même confiance que Guillaume de Nangis, le Cloître de VAme et d'autres ouvrages dont nous parlerons plus tard. Un des mieux informés parmi les anciens bibliographes, Jean de Tritenheim, a pareillement attribué le Cloître de l'Ame au chanoine de Sainl-Laurent, en laissant, toutefois, au Victorin les autres écrits qui lai sont disputés par Albéric de Trois- Fontaines. La même attribution est confirmée par Antonin de Florence (3). Enfin les plus anciens manuscrits de cet ouvrage sont tous au nom de Hugues

(1) Chronic. ad ann. 1140.

(2) Alberici Chronic. ad ann. 1130.

(3) Chronica, tit. XVIII, cap. ii.

de Fouilloi (1). Un tel concours d'attestations et de circonstances ne décide-t-il pas la question ? Lorsqu'il s'agit d'un écrit du xii® siècle, dont l'auteur a voulu garder l'anonyme, on rencontre bien rarement d'aussi fortes preuves en faveur d'une attribution conjecturale. Contre elles pourtant d'autres sont alléguées, qui n'ont pas moins de valeur.

Il est constant que, vingt ou trente ans environ après la mort du prieur de Saint-Laurent, le Cloître de VAme passait communément pour un de ses ouvrages. Déjà cependant quelques gens considéraient cette attribution comme erronée. L'auteur d'un autre Cloître de VAme^ que l'on croit Guillaume d'Auvergne évèque de Paris (2), qui vécut, du moins, dans son temps, tient sans hésiter pour Hugues de Saint-Victor (3). Vincent de Beauvais n'exprime pas fermement la même opinion, mais, en la faisant connaître, il semble l'approuver. En effet, ayant mentionné les principaux ouvrages du Victorin, il ajoute : Exstai etiam liber Hugonis de Claustro animse, nomine qui-

(1) Bibliothèque nationale, anc. fonds latin, n»» 712, t009, 2496, 2498 ; biblioth. de Troyes, n» 177; Montpellier (école de médecine) 413 ; Garpentras, 132 ^ Douai, 370, etc., etc. — Rappelons ici simplement, pour ne rien omettre, que dans un volume de la Bibliothèque nationale, le n» 2574, le Cloître de CAme porte le nom de Hugues Farsit. Les auteurs de ÏHistoire littéraire ont déjà corrigé cette erreur (Hist. litt,, t. XI, p. 630).

(2) L'ouvrage est sous son nom dans les n»" 14413 de la Biblioth. nation., 1236 de Troyes et 210 de Toulouse ; il est anonyme dans les no* 3719 et 15988 de la Bibliothèque nationale, 901 de la Mazarine« 399 de Tours.

(3) « Magister Hugo de Sancto Victor ponit quatuor latera claustri, quse sunt contemptus sui et mundi, amor Dei et proximi. » Bibl. nat. n» 15988, p. 75, col. 1.

dem Hugonis de Folieto intitulatus, qui et ipse sancH Pétri Corbiensis fuisse dicitur monachtùs{l). Jean de Saint- Victor s'exprime avec moins de réserve : Fecit (Hugo de Sancto Victore) de Claustro animm, intitulatum nomine Hugonis de Folieto, monachi Corbiensis (2). Ce qui veut nettement dire : les anciens exemplaires du Clottre de VAme offrent un titre inexact ; il faut le corriger et remettre Hugues de Saint-Victor en possession de Touvrage donné faussement à Hugues de Fouilloi. G*est une véritable protestation, qui fut dès lors souvent renouvelée par les chanoines de Paris. En tête d'un manuscrit de Saint- Victor, qui se trouve aujourd'hui, sous le n® 901, à la bibliothèque Mazarine, on lit cette note de Claude de Grandrue: Notandum quod liber de Claustro animœ proculdubio magistro Hugoni de Sancto Victore adscribendusest^ quamvis intitulatus inveniatur sub nomine Hugonis de Folieto, Hune enim Hugonem de Folieto tradunt historié quse^ dam ex canonico regulari sancti Victoris Parisiensis monachum Corbiensem, et hoc tempore Hugonis de Sancto Victore, factum fuisse, et exinde apud multos super auctore dicti libri erratum fuisse. Ajoutons que si, malgré cette protestation, le prieur de Saint-Laurent conserva des partisans, ils furent, depuis le xiv® siècle, de moins en moins nombreux. Thomas d'Irlande, qui cite plusieurs fois le Cloître de VAme dans son Manipulus, le cite toujours comme appartenant au prieur de &int- Victor. De même Jean de Dambach dans sa

(1) SpectUum histor. lîb. XVIIL

(2) Bulletin des Comités; 1851, juin, p. 178.

Consolation de la théologie {\)3i bien d'autres encore dont on pous épargne de dresser la liste.

Il eiçt, pensons-nous, maintenant démontré qu'on ne peut tirer aucune lumière des anciens témoignages. Ils sont généralement très affirmatifs, mais ils se contredisent. Si donc, après: avoir entendu cette succession de démentis, on conserve quelque présomption favorable à Tun des deux prieurs, ce n'est pas la tradition qui la justifie. Il nous reste à discuter un fait, dont, ce qui va d'abord surprendre, aucun ancien n'a parlé.

Le R. P. Honoré Fabri, de la compagnie de Jésus, Fauteur du Pithanophilus , ardent champion du probabilisme, nous dit avoir trouvé dans la bibliothèque du cardinal Ghigi un exemplaire précédé d'une préface et que cette préface en déclare l'auteur (2). Un exemplaire semblable est aujourd'hui conservé dans la bibliothèque de Charleville, sous le n® 22. On y voit aussi, devant \q Cloître de VAme, la préface découverte par le R. P. dans le manuscrit du cardinal Ghigi, commençant par : Domno H. frater H. de Sancto Laurentio salvari ab eo qui salvos facit rectos corde. Si donc la suite contient ce que le R. P. a cru lire, tous les doutes sont levés; on n'a plus rien à réclamer ici pour Hugues de Saint-Victor ; l'œuvre appartient sans conteste au prieur de Saint- Laurent, Mais pressons-nous moins de conclure. La pièce nous est connue ; Mabillon l'a publiée tout

(1) Joannes de Tambaco, De Consolât. theoL, lib. XV. (2)Maii. lat. de la Bibl. nat. n"* 14366 : Observationes R. P. Honorati Fabri in ms. biblioth. Ghisianx de Glausiro Animœ.

entière (1) et dom Brial Fa traduite. Or ce n'est pas une préface, c'est une lettre et cette lettre n'a pas le moindre rapport avec Touvrage qu'elle précède dans les deux manuscrits (2). Elle est écrite par un chanoine de Saint-Laurent qu'on vient d'élire abbé de Saint-Denys de Reims et qui refuse cette dignité, préférant vivre loin des affaires et des honneurs. Ce chanoine de Saint-Laurent est peut-être notre prieur. Mabillon n'en a pas douté. Mais ce n'est pas là ce qui nous intéresse présentement. Quel que soit l'auteur de la lettre, il n'y a pas un mot qui la rattache au Cloître de VAme. La preuve du R. P. Fabri n'est donc pas recevable.

Ainsi toute notre enquête a été vaine. Ni les témoignages des anciens, ni les raisonnements des modernes, ni les manuscrits, ni les circonstances alléguées pour justifier telle ou telle conjoncture, rien ne nous communique la certitude que nous cherchions.

Ce qu'il y a de plus décisif en cette affaire, c'est la remarque faite par les éditeurs de 1648 sur le style même de l'ouvrage. Ils trouvent qu'il n'est pas écrit dans la manière du Victorin. Nous sommes de leur avis. Il y a, dans le Cloître de VAme, une phraséologie verbeuse qui n'a jamais été le défaut du chanoine de Saint- Victor. Celui-ci ne dédaigne pas assurément les métaphores, mais il les développe rarement. Quand une image se présente à son esprit, il s'empresse de la saisir, et il la reproduit vivement, d'un seul trait. Ce sont des esquisses aux contours incertains, qui

(1) Annales ord. S. Bened,^ t. VI. p. 458.

(2) Hist. littér, de la Fr., t. XIII, p. 493.

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laissent quelquefois deviner les choses qu'elles repré- 'Sentent. L'auteur du Cloître de VAme est, au contraire, un de ces peintres toujours mécontents d'eux-mêmes, moins par modestie que par excès d'émulation, qui ■voulant achever toutes les parties de leurs tableaux, les retouchent, les polissent sans cesse, et s'éloignent •autant de la vérité qu'ils croient le plus s'approcher de la perfection. Au titre de la nouvelle édition on a joint: Hugonis de Folielo, ut videiur. Oui, telle est, en effet, l'attribution la plus vraisemblable, f II y a des exemplaires de ce livre dont le texte ne ressemble pas à celui qu'ont publié les éditeurs. Ces exemplaires ont été composés avec des morceaux de -foute provenance, empruntés soit à l'ouvrage original, soit à d'autres écrits qui figurent à bon droit dans le recueil du Victorin (1). Il en existe aussi des abrégés. Remarquons enfin que des fragments du môme livre se rencontrent dans quelques manuscrits sous des titres particuliers ; ce qui peut les faire prendre pour •des opuscules inédits. Ainsi, dans les n°' 500 de l'Arsenal et 902 de la Mazarine, le chapitre xi et les suivants sont transcrits, détachés de l'ensemble, sous ces titres d'ailleurs exacts : Abusiones claustri^ ou De duodecim ' abusionibus clam tri .

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