‹ Les œuvres de Hugues de Saint-Victor: essai critiqueChapitre 32 sur 39 · V. Apologia de verbo incarnato · texte numérisé non relu

V. Apologia de verbo incarnato

Cet écrit n'est pas, selon Casimir Oudin, du chanoine de Saint- Victor. On reconnaît sur-le-champ, ajoute notre critique, à ces mots souvent répétés,

qumro, guœriPur, soluHo, que c'est l'ouvrage d'un logicien du xiv® siècle : Sapiunl scholasticam swculi quarti decimi. Gela reconnu, Casimir Oudin s'empresse de déclarer que V Apologie du Verbe incarné^ attribuée sans raison à Hugues de Saint-Victor, est de Jean de Cornouailles. Or, Jean de Cornouailles mourait avant la fin du xu* siècle. Voilà dans quelles erreurs donnent ,les critiques téméraires, qui ne s'embarrassent pas de vérifier leurs conjectures. M. Daunou, toujours prêt à bien accueillir les assertions de Casimir Oudin, a reproduit celle-ci dans le tome XIV de V Histoire littéraire (l), sans remarquer la contradiction qu'elle renferme. En fait rien n'autorise à revendiquer cette Apologie pour Jean de Cornouailles. Dans l'édition de 1854, on a mis, au-dessous du titre : Aiùctore,ut vide-tur, Joanne Cornubiensi. Eh bien, cet ut videtur n'est pas admissible.

Jean de Cornouailles écarté, convient-il de maintenir l'opuscule dans les Œuvres de notre Victorin ? La thèse combattue par l'auteur de Y Apologie est celleci : Quod Christus, secundum quod homo^ non sit aliquid. A la vérité, cette thèse, improprement appelée le nihilisme, fut tout à coup assez en vogue vers le milieu du xii® siècle. On sait en effet qu'elle eut alors pour promoteur le célèbre évêque de Poitiers, Gilbert de La Porrée. Cette circonstance prouve-t-elle que V Apologie soit du même temps ? Non, sans doute. Elle le prouverait, qu'on pourrait aussi bien l'attribuer à tout autre qu'au prieur de Saint- Victor.

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L'orthodoxie consiste, comme il parait, à soutenir que le Verbe divin, considéré comme ayant revêtu la nature humaine, devient, après avoir pris ce vêtement, un quid, un quid reale. Soit ! Mais Hugues de Saint-Victor n'a pas été le seul théologien orthodoxe du XII® siècle.

Que nous apprennent les anciens bibliographes ? Jean de Saint-Victor ne parle pas de VApologia de Verbo incarnato. L'auteur du second catalogue inséré dans le Bulletin des Comités désigne, il est vrai, parmi les œuvres de Hugues, un opuscule De incarnatione Verbi; mais cette désignation n'a pas le sens qu'elle paraît avoir. En effet, l'auteur de ce catalogue ne donne que seize chapitres au second livre des 5acrements ; et il en a dix-huit, dont le premier a précisément pour titre : De incarnatione Verbi.

Quel renseignement tire-t-on des manuscrits ? Nous ne connaissons que deux manuscrits de ce traité, dans les n" 14807 et 14589 de la Bibliothèque nationale, venus l'un et Tautre de Saint- Victor, et l'un et l'autre sont anonymes. De ce côté, par conséquent, point encore de lumière.

L'attribution est donc une simple conjecture des éditeurs, et ils ne Font pas faite sans commettre un anachronisme. Hugues de Saint-Victor mourut vers l'année 1138. Or, le concile de Reims, qui condamna^ sous le nom de Gilbert de La Porrée, la thèse dite nihiliste, est de l'année 1148, et il n'est pas yraisemblable que cette thèse ait été publiée, discutée, dix ou quinze ans avant l'ouverture de ce concile. L'histoire nous enseigne, en effet, que l'évèquede

Poitiers fut dénoncé comme novateur par ses deux archidiacres ; ce qui donne lieu de croire que leur dénonciation fit connaître une opinion jusque-là secrète.

Les observations faites par Casimir Oudin sur le style de V Apologie ne sont pas toutes, d'ailleurs, à mépriser. Aux locutions qu'il a citées, avec plus ou moins de raison, comme n'appartenant pas à la première moitié du xii* siècle, nous en ajouterons une, celle de forme substantielle (1), qui ne fut guère admise dans l'école qu'après avoir été savamment expliquée par saint Thomas.

Mais, dira-t-on, le débat provoqué par l'hérésie de Gilbert était épuisé longtemps avant la fin du xu® siècle ; le concile de Reims avait dissipé tous les doutes et le nihilisme était confondu. Telle ne paraît pas avoir été l'opinion des vainqueurs, des orthodoxes, car, peu d'années après le concile de Reims, nous les voyons inviter de nouveau leurs adversaires à surveiller leur langage imprudent. G* est ce que nous apprend ce passage du Demaximis Théologie d'Alain de Lille : Omnis sermo théologiens débet esse catholicus, generalis, U'SitaticSj ab intellectu non dissonus, rei de qua loquitur consonus. Telle est la maxime d'Alain, et voici comment il la développe : Catholicus, inquam, esse débet, quia, si contrarius est fidei catholicœ^ admitti non débet, ut si très essentix vel très Dei esse dicantur ; usitatus, profanas enim verborum novitates Ecclesia devitat; generalis, ut ab omni-

(1) Edit. de 1648, t. III, p. 69, col. 2.

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biùs intelligentibus redpiatur, ut Christum esse aliquid seovïïidv/m, quod est homo; ut etiam intellectu sit perceptibilis, débet enim verborwm involucra cavere catholiiyuSy etc., etc. (1). Rien donc ne permet d'affirmer que V Apologie du Verbe incarné ait été composée dans la première moitié du xii* siècle, et, quelle que soit la date de cet écrit, Tauteur en est inconnu.

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