LETTRE CXXXVI
Monsibvr ,
le ne sçay ce que me vaudra l'honneur de vostre amitié. Mais elle me couste desia bien cher. Il ne se passe point de campagne, que ie ne voye pour l'amour de vous beaucoup de mauuais jours, et que les hazards que vous courez ne me mettent en vne extrême peine. Cependant, i’ay beaucoup de ioye de voir, que par vne fortune assez bizarre, vous trouuez tousiours moyen d’acquérir de la gloire dans des armées qui sont battues; et que dans des occasions qui sont mal-heureuses presque pour tous les autres, vous ne laissez pas de vous signaler. En effet. Monsieur, vous ne sçauriez pas, ce me semble, vous plaindre auec iustice de la fortune. Car si elle ne se met dans vostre parly, au moins elle vous met toùjours dans celuy duquel elle est : et à la lin de tous les combats, il se trouuc que vous estes du costé des victorieux. Pour moy, ie suis moins jaloux de vostre liberté, que de vostre gloire. le vous auoüe, que ie ne me puis affliger de vostre prison : et apres ce qui est arriué, ie vous ayme bien mieux parmy les Espagnols, que si vous estiez parmy les nostres. le souhaite. Monsieur, que vous receuiez d’eux
(1) D'autres éditions (lorteiit : le 14.
UE MUNSIEVll UE VOITVUE.
tout le bon traitlemenl que vous méritez : et ie ne doute pas que cela n’arriue. Car outre ce qu'on doit à vostrc condition, il y a des qualitcz en voslre personne, qui gagnent en trois iours le cœur de ceux qui vous approchent : et ie ne fais pas de difficulté , que les ennemis qui vous ont pris , ne soient vos amis à cette heure. J’irois volontiers, s’il m’estoit permis, vous tenir compagnie auec eux. Car il n’y a rien, sans mentir. Monsieur, que je ne fisse de bon cœur, pour vous faire voir combien je suis reconnoissant de l’honneur que vous me faites par tout, en publiant que vous m’aimez : et Paris, ni la Cour, ne me sçauroient donner plus de plaisir, que j’en aurois d’estre auprès de vous ; et de vous tesmoigner, que ie suis auec vne extrême passion,
Xostre, etc.
A MO.A’SEIGNEVH LE .MAIUjVlS DE .S. MAIGRAIN. I.ETTRF, C-VXXVll.
Monsievr,
l’ay esté trois iours entiers en doute, si vous estiez mort : vous pouuez vous imaginer auec quel desplaisir. Dans cette alarme où j’estois, j’ay rcceu comme vne bonne nounelle, celle qui m’a appris que vous estiez prisonnier : et ie n’ay pû m’affliger de la perte de vostre liberté, après auoir esté si en peine de vostre vie. Aussi bien. Monsieur, si vostre destinée eustesté entre mes mains, ie vousauoüe que ie ne vous en eusse pas donné vne autre que celle que vous auez eue ; et comme j’apprehendois estrangement d’apprendre que vous fussiez demeuré entre les morts ; ie n’eusse pas été bien aise non plus, que vous fussiez entièrement eschappé. La fortune a trouué le milieu que ie desirois : et ie croy que ie me rencontre en cela dans vos sentimens. Car estant aussi braue et aussi chagrin que vous estes, . ie m’imagine que vous n’eussiez pas ioüy auec beaucoup de joye, d’vne liberté que vous eussiez conseruée en vous retirant. Si vous voulez. Monsieur, lors que ie seray à Paris , ra’enuoyer demander par un tambour, comme vn de vos domestiques ; ie ne dénicray pas d’estre à vous : et ie vous iray trouuer de tout mon cœur. le meurs d’enuie aussi bien, d’apprendre toutes vos auentures : et ie pense que vous auriez le loisir à cette heure de me les conter. le souhaitte auec vne extrême passion, que vous en ayez tousiours de bonnes :
LETIIIES
i‘t si ayant à regretter six ou sept Maistresses, vous auez quelque temps (le reste pour songer à moy ; ie vous supplie tres-hunibleinent de me faire l’honneur de vous souiienir quelquefois que ie suis.
Voxlre^ etc.
A MONSII'VH DE CHAVIG.NY.