‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 104 sur 229 · LETTRE CXLII · texte numérisé non relu

LETTRE CXLII

MuNSItVB, •

Quoy que ie sois tres-asseuré de vostre amitié, et que la franchise auec laquelle vous auez accoustumé de procéder en toutes choses, ne laisse pas lieu de douter de vostre affection à ceux à qui vous l’auez promise : ie ne laisse pas neantmoins d’auoir vne extrême joye toutes les fois que vous me dites q\ie vous m’aimez, et ie ne sçaiirois receuoir trop d’asseurances d’vne chose qui m’est si auantageuse et si agréable. Le plaisir que j’ay eu à lire vostre lettre , est vn des plus grands que j’aye receiis depuis que ie suis hors de Paris : et hors les remercimens que vous m’y faites, ie h’y ay rien veu qui ne m’ait touché sensiblement le cœur. Sans mentir. Monsieur, ie reçois de jour en jour de nouuelles satisfactions, de m’estre enfin laissé vaincre à vos bienfaits, et d’auoir quitté la dureté de coeur qui m’a trop long-temps séparé de vous. Quoy que ie fasse quelque scrupule de tourner ma pensée vers ce temps-là : ie vous alloue pourtant, que ie prens quelque plaisir de m’en souuenir, pour auoir plus de ioye , en le comparant à celuy-cy : et (si ce n’est pas trop dire) il y a mesme des fois, que ie ne voudrois pas qu’il fiist arriué autrement. Car, outre que l’on joiiit auec plus de contentemrnt d’vn bien que l’on croyoit auoir perdu , et que les amitiez , i]ui apres auoir esté interrompues viennent à se renouer, ont quelque ardeur que les constantes et les vieilles amitiez n’ont pas : cette mauuaise intelligence m’a donné occasion de receuoir vn signalé témoignage de vostre bonté, en me faisant voir auec quelle douceur et quelle affection vous m’auez rcceu dés que ie me suis r’approché de vous. Au moins . Monsieur, ie sçay certainement que j’en tireray ce bon çffet : qu’ayant veu vne fois quelle faute j’auois

ÜI-: MONSIKVU UK VMITVRK.

faite, de mal ménager l’Iionneur de vos bonnes grâces, et connu par expérience, combien diflicilement ie m’en puis passer, ie ne seray plus capable , à l’aduenir, de faillir de la sorte; et que rien ne me sçauroit iaraais empescher d’esire tousiours ,

■Monsikvb, VoslT«,elc.

A MüNSEFGNEVR LE DVC D’ANGVIEN,

loi-s qu’il lit passer le Rhin aux Troupes qui deuoient joindre celles de Monsieur le Marcschal de Guehriant, H. ne. xliii (I).

LETTRE CXLIir.

He bon iour, mon coinpere le Brochet ! bon iour, mon compere le Brochet! le nï’estois toùjours bien doii(ée,que les eaux du Rhin ne vous arresteroient pas : et connoissant vostre force, et combien vous aymez à nager en grande eau : j’auois bien creu, que celles-là ne vous feroient point de peur, et que vous les pas.seriez aussi glorieusement , que vous auez acheué tant d’autres auenturcs. le me réjouis pourtant de ce que cela s’est fait plus heureusement encore, que nous ne l’auions esperé , et que sans que vous ni les vostres y ayent perdu vne seule écaille, le seul bruit de vostre nom ait dissipé tout ce qui se deiioit opposer à vous. Quoy que vous ayez esté excellent, iusques icy, à toutes les salisses où l’on vous a mis : il faut /uoiier que la sausse d’Allemagne vous donne vn grand guust, et que les lauriers qui y entrent, vous relouent menieilleuseinent.f Les gens de l’Empereur qui vous pensoient frire, et vous manger auec vn grain de sel, en sont venus à liout, comme j’ay le dos : et il y a du plaisir de voir, que ceux qui se vantoient de defendre les bords du Rhin, ne sont pas à cette heure asseurez de ceux du Danube. Teste d’vn poisson, comme vous y allez! Il n’y a point d’eau si trouble, si creuse, ni si rapide, où vous ne vous jettiez à corps

(I) Pour nnlclli^eiice de cette lettre, il faut sçauoir, qu’auant que Monsieur le Duc partis! de Paris, estant en une compagnie de Dames, auec lesquelles il viiioit tn«-familierement , il se mit à ioüer aucc elles h de petùs ieux, et particulièrement à celuy des Poissons, où il estoit le Rrochet. Ce qui donna suiet à l’Autheur, qui estoit aussi du ieu sous le nom de la Carpe, de luy escrire celte raillerie ingénieuse, (.\olcde l'inchrsne.)

3U LLTTUES

perdu. En vérité, mon Compère, vous faites bien mcniir ie prouerbe qui dit, leune chair et vieux poisson. Car n’estant qu’vn jeune Brochet comme vous estes , vous auez vne fermeté que les plus vieux Esturgeons n’ont pas : et vous acheuez des choses qu’ils n’oseroient auoir commencées. Aussi vous ne sçauriez vous imaginer jiisques où s'estend vostre réputation. Il n’y a point d’eslângs, de fontaines, de ruisseaux, de riuieres, ni de mers, où vos victoires ne soient célébrées; point d’eau dormante, où l’on ne songe à vous; point d’eau bruyante , où il ne soit bruit de vous. Vostre nom pénétré jusques au centre des mers , et vole sur la surface des eaux : et rOcean qui borne le monde , ne borne pas vostre gloire. L’autre iour que mon compere le Turbot, et mon compere le Grenaut, auec quelques autres poissons d’eau douce, souppions ensemble chez mon compere l’Eperlan : on nous présenta au second vn vieux Saumon, qui avoit fait deux fois le tour du monde, qui venoit fraischementdes Indes Occidentales, et auoit esté pris comme espion en France , en suiuant vn bateau de sel. Il nous dit , qu’il n’y auoit point d’abysmes si profonds sous les eaux, où vous ne fussiez connfi et redouté, et que les Baleines de la mer Atlantique, suoientù grosse goutte , et estoient toutes en eau , dès qu’elles vous entendoient seulement nommer. Il nous en eusl dit dauantage. Mais il estoit au court boüillon : et cela estoit cause , qu’il ne parloit qu’auec beaucoup de difüculté. Pareilles choses à peu prés, nous furent dites par vne troupe de harangs frais , qui venoient de vers les parties de Noruegiie. Ceux-là nous assurèrent , que la mer de ces pais- là s’estoit glacée cette année deux mois plustost que do coustume , par la peur que l’on y auoit eue , sur les nouuelles que quelques Macreuses y auoient apportées , que vous dressiez vos pas vers le Nord : et nous dirent, que les gros poissons, lesquels, comme vous sçauez, mangent les petits, auoient peur que vous fissiez d’eux comme ils font des autres; que la phispart d’entre eux s’estoient retirez iusques sous l’Ourse, iugeans que vous n’iriez pas là; que les forts et les foibles sont en allarme et en trouble, et particulièrement certaines anguilles de mer, qui crient desia comme si vous les escorchiez , et fontvn bruit qui fait retentir tout le riuagc. A dire le vray, mon Compere, vous estes vn terrible Brochet, et n’en desplaise aux Hippopotames, aux Loups marins , ni aux Daufins mesmes; les plus grands et les pins considérables hostes de l’Ocean, ne sont que de pauures Cancres au prix de vous : et si vous continuez coimne vous auez coiiiniencé, vous auallercz la mer cl les poissons. Cepeuilanl voslie gloire se IrounaiU à vn point, (pi’il est

DE MONSIEVH DE VOITVRE. 3K>

asscuré quelle ne peut aller plus loin , ni plus haut : il est, ce me semble, bien à propos, qu’apres tant de fatigues, vous veniez vous rafraischir dans l’eau de la Seine, et vous recréer ioyeusement auec beaucoup de jolies Tanches, de belles Perches, et d’honnestes Tniittes, qui vous attendent icy auec impatience. Quelque grande pourtant que soit la passion qu’elles ont de vous voir, elle n’égale pas la mienne; ni le désir que j’ay de vous pouuoir tesmoigner combien ie suis,

Vojilre tra-humble et tres-obeissarUe seruante et eommere, LA CARPE.

A MONSIËVR LE MARQVIS DE PISANY,

qui auuit perdu nu jeu tuut son argent et son équi|)ogc au siégé de Thionvillc.

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