LETTRE CXLIV
Monsievb,
A ce que j’ay appris , on auroit grand tort si on vous reprochoit , que vous auez gardé le mulet au camp de Thionuille. Au Diable le midet que vous y auez gardé! On m’a dit aussi, que considérant que plusieurs armées se sont autrefois perdues par leur bagage , vous vous estes défait de tout le voslre , et qu’ayant leu souuent dans les Histoires Romaines (voila ce que c’est que de tant lire) que les plus grands exploits que leur Caualerie ait faits autrefois, elle les a faits ayant mis pied îi terre, et s’estant démontée volontairement, dans le fort des combats les plus douteux; vous vous estes résolu d’éloigner tous vos chevaux : et que vous auez si bien fait qu’il ne vous en est demeuré pas vn seid.
Il va de son pied l’eminent Personnage.
Peut-estre que vous en rcceurez quelque incommodité. Mais aussi, cela est, sans mentir, bien honorable, qu’aiissi bien que Bias(Uias, vous le connoissez tant !) vous puissiez dire, que vous auez auec vous tout ce qui est à vous : non pas à dire le vray, vne quantité de hardes inutiles, ni vn grand accompagnement de chenaux, ni vne extrême abondance d’or el d’argent monnoyé; mais probité , générosité, magnanimilé, fermeté iliins les périls, opiniasireté dans les
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disputes, iiiespris des langues estrangeres, ignorance des faux de/, et vne tranquillité inouïe, dans la perte des biens faux et périssables. Qualité/, Monsieur, qui vous sont propres et essentielles, et lesquelles, ni le Temps, ni la Fortune ne sçauroient séparer de ,' vous. Or, comme ainsi soit qu’Euripide, qui estoit, comme vous i sçaucz, ou comme vous ne sçauez pas, vn des plus graues Autheurs de la Grèce , écriue en l’vne de ses Tragédies, que l’argent fut vn des maux, qui sortit de la boiste de Pandore, et peut-estre le plus pernicieux ; j'admire, comme vne qualité diuine en vous, l’incompatibilité que vous auez auec luy : et il me semble que c’est vne excellente marque d’vne ame grande et extraordinaire , de ne pouuoir durer auec le corrupteur de la raison , l’empoisonneur des âmes, et l’authcur de tant de desordres, d’injustices, et de violences. Mais ie voudrois. Monsieur, que vostre vertu ne fust pas tout à fait à vn si haut point ; que vous-vous pussiez accommoder en quelque sorte auec cet ennemy du genre humain; et que vous fissiez quelque paix auecque luy , comme nous en faisons auecque le Grand Turc, pour des considérations politiques, et pour la raison du commerce. Considérant donc, qu’il est tres-dilTicile de se passer de luy; et m’imaginant, que comme ie joüay pour vous à Narbonne, vous auez peut-estre joué pour moy à Thionuille; et que c’est en mon nom que vous auez massé les mulets : le vous enuoye cent pistolles, sur et tant moins de la perte que vous pouuez auoir faite pour moy : et afin qu’il n’en arrive pas de celles-cy, comme des autres; ie nous supplie de n’en pas soüiller vos mains, et de les mettre entre celles de François , pour la consolation duquel , ie les enuoye principalement.
A MÜNSEIGNEVR D'AVAVX (I),
Surintendant des Finances cl Plénipotentiaire pour la LETTRE CX1.V.
MoissBicnEVB ,
Vous seriez rauy d’estre party d’icy, si vous sçauiez combien
(I) Claude de Mesiue, comte d'Axaux, plénipotentiaire de France a Munster. Il mourut en I6.M).
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vous y estes regretté. Il y a, sans mentir, moins d« plaisir d’estrc à Paris, que d'y estre désiré comme vous estes : et quand vous l’aimeriez autant que vous auez fait autrefois : les plaintes, que tant d'honnestes gens y font pour vous, deuroient faire, que vous fussiez bien aise de n’y estre pas. Quand ie jette les yeux sur vostre vie, Monseigneur, il me semble que cét homme du temps passé, que son bon-heur lit surnommer Preneur de villes; ne meriloit pas ce tillre auec plus de raison que vous le méritez. Car s’il est vray, qu’il n’y K pas de meilleur moyen de s’en faire "maistre, que de prendre le cœur des Citoyens ; il n’y eut iamais au monde vn Poliorcetes comme vous : et l'on peut mettre Hambourg, Coppenhagen, Stocolm, Paris, Venise, et Rome, au nombre de vos conquestes. Vous ne sçauriez croire le desplaisir qu’a icy causé vostre esloignement. Pour moy. Monseigneur, ie vous iure que J’en suis au desespoir, et que rien ne m’en peut consoler. A dire le vray, en quelle autre personne sçaurois-ie rencontrer tant d'esprit, tant de sçauoir, et tant de vertu? où pouri-ois-ie trouuer au monde des entretiens si doux, des conuersations si vtiles, et des potages si bien conditionnez? Depuis que vous estes hors d'icy, ie n’ay point trouuc de viande qui ne fust trop salée, ni d’homme qui ne le fust trop peu. Omnia aut insulsa, nul salsa nimis. Il n’y a plus rien à mon goust. Aec conuiuium vllum, nec conuiua vtlus placet. De ce sel d’Attique, dont j’ay mangé plus d’vn minot auecque vous, et qui, comme ditQuinlilien, quamdam faeil audiendi sitim : il n’y en a pas vn grain dans Paris.
Non est in tanto rorpore mica salis.
Sans mentir. Monseigneur, ce fut vn grand malheur pour moy, lors que ie vous rencontray icy plus habile, plus sçauant, et plus honneste homme que jamais ; et en puissance , et en volonté de me faire du bien, et de l’honneur, l’achete maintenant bien cher les quatre mille liurcs de rente que vous m’auez donnez : et si vous estes longtemps dehors , vostre absence me fera plus de mal , que vostre présence ne m’a fait de bien.
Vah quem(|unm-ne lioniinera in animo instituerc ,
Aut parafe, quoi! sit chariiis, quam ipse est sibi.
Mais j'abuse vn peu trop de vostre bonté , de vous entretenir si longtemps. Il faut pourtant que ie vous die devant que de finir, que lu Heyne receut admirablement bien vostre cabinet; et le trouua comme il est, et me commanda de vous en remercier de sa part. Les quatre ou cinq iours d'apres, pas vue Princesse, ni Duchesse ne fut chez
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elle, à qui elle ne le üst voir. Parliculiereinenl, elle le montra à Madame la Princesse, à qui elle dit mille biens de vous. Il est bien iuste , Monseigneur, que ie vous die , à vous qui auez commencé ma fortune, et qui m’auez mis en bonheur : qu’il a plû à la Reyne me donner la pension de mille escus qu’elle m’auoit promise dés que vous estiez icy, et qu’elle l’a fait mettre sur l’Abbaye de Gonches, dont elle a admis la résignation que l’Abbé en a faite, en faveur d’vn des enfans de Monsieur de Maisons. le suis,
Monseignevb, Vos(re,elc.
A Paris te 11 Décembre 1643 ilj.
A MO?iSIEVR COSTART.