LETTRE C.L
Mademoiselle,
Quand bien ce que vous dites seroit vray, que vous auriez acquis (pielque bonté dans ce voyage, ce seroit tousiours vne meschanceté it vous de me le faire sçauoir, et d’augmenter par lit le desplaisir que j’ay d’estre loin de vous. Car si ie vous regrette meschante, quel ennuy aurois-je de ne vous point voir, si ie vous croyois deuenuê bonne t puis que c’est la seule qualité que j’aye iamais trouuée à desirer en vous. Aussi me garderay-je bien de me le laisser persuader : et la chose n’est pas si vray-s<>mblable , que l’on la doiue croire d’abord sur vostre parole. Le coup de griffe, que vous me donnez en passant , me fait bien voir, que vous n’auez pas peixlii toute vostre fierté à Rouen , et qu’il vous reste encore quelqu’vTie de vos humeurs , puisque vous prenez plaisir à me tourmenter. A propos de cela. Mademoiselle, j’ay bien du regret, sans mentir, que ie n’ay esté à vostre entreueuë, de vous (U de la mer : pour voir quelle mine vous listes; ce que vous jugeastes l’vn de l'autre; et ce ipii arriua le iour que les deux plus fieres'choses du monde se trouuerent ensemble. Si la conformité doit faire naistre l’affection : vous deuez estre en grande amitié toutes deux. Car quand ie considéré ses calmes, ses bonaces, s«‘s tempestes, et scs courroux ; ses bancs, scs escueils, et ses rcK-hers; les dommages et les vtilitez ijii’elle apporte au monde ; combien elle est admirable et incompréhensible ; belle à ceux qui la voyeul . et terrible à ceux qui se
Dli MONSIKVU bt V(JITVKE. 331
mettent à sa mercy ; opiniastre, indomptable, amere, fiere et dépite : il me semble, que vous-vous ressemblez, comme deux gouttes d’eau; que tout le bien et le mal que l’on peut dire d’elle, on le peut aussi dire de vous. Fl y a cette difTerence, Mademoiselle, que toute vaste et grande qu’elle est, elle a ses bornes; et vous n’en auez point : et tous ceux qui connoissent votre esprit, auoüent, qu’il n’y a en vous ny fond ny riue. Et ie vous supplie, de quel abysme auez-vous tiré ce déluge de lettres , que vous auez enuoyées icy ? Toutes belles, toutes admirables, et telles que chacune d’elles meriteroit pour la faire, autant de temps, qu’il y en a que vous estes absente ! Quel autre esprit ne tariroit pas, et pourroit suffire à gagner tant de gens, à solliciter tant de luges , et escrirc à tant de l>ersonnes? La mer, en vérité, vous a fait vu bon tour, et c’est vne marque de voslre bonne intelligence, de vous auoir enuoyé si à point nommé Madame de Guise à Roüen ; et pour rendre ce Roman plus célébré, la Fortune a bien fait d’y faire interuenir vne personne aussi considérable que vous. .Ne semble-t-il pas que toutes les aueut lires d’ra pais attendent à y arriuer au temps que vous y estes? Il y a bien en cela quelque chose d’extraordinaire.
El (lia que tu naciste ,
Grandes senales auia.
Et ie ne doute pas h cette heure , que quand vous mourrez , on ne ■nette vostre mort dans la Gazette. Pour la Gargouille, Mademoiselle, ie vous auoüe que ie ne sçay ce que c’est. Tay les Relations de Fernand Mendez Pinto, et celles des Espagnols, et des Portugais, des Indes Occidentales et Orientales. Mais il ne me souuient pas, d’y auoir iamais veu ce mot-là. le vous supplie tres-humbleraent de m’en informer. C’est dommage, sans mentir, que vous ne courez le monde. Vous nous instruiriez tout autrement que ne font les autres voyageurs, le voudrois bien auoir à vous mander des choses aussi agréables, que celles que vous nous escriuiez. Mais depuis que vous estes hors d’icy, Paris ne nous fournit plus tant de nouuelles que Roüen. Cela fait bien voir, que tant vaut l’homme, tant vaut sa terre. Madame vostre Mere se porte bien. Monsieur A. (1) fait rage des pieds de derrière , à cette heure, qu’il a ses coudées franches auec .Monsieur de Saint Maigrin. Du iour du départ de Monsieur le Duc , il est devenu si beau , si brillant , que c’est une merueille. le vis
'I Sai»> iloulr ,\l Vriiauil
LETTHliS
hier Monsieur vostre fi«re. Monsieur de Chastenay est icy depuis deux iours. Voila, ce me semble , tout ce que j’ay à vous dire. le vous baise très humblement les mains, et suis auec plus de passion que vous ne sçauriez croire ,
Mademoiselle, Vostre, etc.
Üc Paris le 30 May I6i4.
A MüNSIEVR DE CHAMEI.OV.
LETTRE CLX
Monsievh ,
le ne me puis résoudre d’enuoyer ce laquais ii Paris, sans vous remercier tres-humblement de l’honneur qu’il vous a pieu de me faire : quoy que ie n’aye, ni assez de temps , ni assez d’esprit, pour répondre à vne si agréable lettre, que la vostre. Elle est si belle qu'elle m'auroit donné beaucoup de jalousie, si elle auoit esté escrite par vn autre. Mais vous aymant autant que moy-mesme; ou pour dire quelque chose de plus, autant que j’ayme Mademoiselle *•* et autant que Mademoiselle *** vous ayme : ie suis bienaise de voir, que vous escriuiez comme vous parlez, comme vous voltigez, et comme vous faites toutes choses. le trouue seulement à redire , que vous ne m’ayez rien mandé de Mademoiselle de Chantelüu, ni de Mademoiselle de Mommor. Pour vu homme aussi judicieux, que vous; c’est sans mentir vne faute assez grossière. Trouuez bon. Monsieur, que ie vous en parle ainsi franchement : et souffrez, s'il vous plaist, cette liberté, d’vne personne qui vous admire en fout le reste de ce que vous faites, et qui est passionnément,
Vostre, etc.
A MÜ.VSEIGINEVR D’AVAVX.