MESME
LETTRE CLXXVt.
.Momseignevb ,
Quand j’aurois eu quelque colere contre vous, les premières lignes de vostre lettre in’auroient appaisé, et m’auroient remis à la raison. le suis si amoureux de tout ce que vous faites , et les choses (|ue vous m’écriuez ont de si grands charmes pour moy : que quand ie me plaindrois de vostre humeur, ou de vostre amitié ; dés que ie verrois quelque chose de vous, vostre esprit me regagneroit , et ie serois contraint de reuenir à vous, comme on l’est quelquefois d’aymer une maistresse cruelle. 11 est vray. Monseigneur, que lors que ie, vous fis toutes ces reproches, et que j’escriuis rabiosulas Ulas salis fatuas, comme dit Cicéron en quelque lieu ; j’etois extrêmement irrité contre vous : et sans mentir, quelque obligation que ie vous aye, j’auois quelque droit d(- le faire ; au moins
Si quid tonna lides, canaque lura valent.
Et n’auois-je pas raison de trouuer estrange que vous, le meilleur, et le mieux faisant de tous les hommes,
Qui largiris opes veteii lidfiquc sodali , me refusassiez ejnq ou six lignes? el (pi’eslanl liberal de touh’.s aii-
DE MONSIEVR DE VOITVRE
1res clioses, vous fussiez seulcincnt niuirc de vos paroles? C«»pcnilanl apres y auoir bien pensé, j'auoûé que vous estes excusable d’en estre bon ménager; si vous sçauez, aussi bien que moy, ce qu’elles valent. Car, à qui s'y connoist bien, et qui sçait le vray prix des choses, y a-t-il rien de si beau, de si riche, et de si précieux, et vostre derniere lettre seule ne vaut-elle pas tout ce que vostre Surintendance me sçauroit iamais donner ? L’elegance Attiqiie dont vous me parlez, fut-elle iamais plus pure à Athènes; ni l'vrbanité plus agréable et mieux entendue à Rome ? Que vous m’auez fait de plaisir, de m’alleguer cét endroit de l’Arioste, dont ie ne m’estois pas souuenu, il y auoit plus de vingt ans. Et ce trait. Si ie tiens la plume avec Monsieur U me querelle', si ie lu laisse à Monsieur Voilure, Use dépite, ne vaut-il jms tout seul vn liure de belles lettres? Aucc quelle vigueur, au reste, quelle force, et quel esprit, soustenez-vous vostre paradoxe? et tous ceux de Cicéron ensemble, valent-ils le vostre? le ne laisse pas de demeurer en ma première opinion, et de croire qii’vn homme qui sçait escrire de si belles choses, a grand tort de ne point escrire à vn autre, qui les sçait si bien connoistre. Panurge dit en vne pareille rencontre à Epistemon, qui aiiec de belles raisons, luy vouloit prouuer vne chose peu croyable : f'entens, et me semblez bon Topiqueur, et affecté à vostre ca’jtse. Vous m’vscz icij de belles grafides, et diati]io:es ; et me plaisent très-bien. Mais preschez et patrocinez d’icy à la Pentecosle : enfin, vous .serez ébahy, comment rien ne m'aurez persuadé. rauoüo pourtant que vos raisons m’ont csbranlé en quelque sorte. Mais, plus ce que vous escriuez est fort et persuadant, et ingénieux ; plus ie trouue que ie suis excusjdrle, de vous auoir pressi* de me faire l’honneur de m’eserire. le sçay, Monseigneur, que ce; desir-là, quoy qu’accompagné peut-estre do trop d’ardeur, ne vous sçauroit déplaire : et il est difficile que vous ayez mauuaise opinion d’vn homme, que vous ne sçauriez contenter, en luy donnant quatre mille liures de rente , et qui est tout prest de rompre auec vous, si vous ne luy enuoyez de vos lettres. 11 n’y a rien, pour vous dire le vray, dont ie me passasse plus volontiei’s; rien que ie n’aimasse mieux qui me fust retranché.
Quid vis lacilius passas sim qu.im in h-ac rc me deltidicr.
l’en auois veu ces iour.s passez d'autres de vous ; vne à Monsieur vne à Madame la Princesse, et vne à Monsieur*”. Auec quelle force , quelle gentillesse, et <(iielle beauté ! le suis au desespoir, de n’estre point à In source de toutes ces belles choses, de ne ponuoir
LETTKKS
ostrc aui>i'us de vous ; et de ne pouuoir ramasser ce que vous dites tous les iours. Vous en croirez ce qu’il vous plaira. Mais quelque bien qui me puisse arriuer de vostre bonne fortune , ie vous iure que ic vous aymerois mieux cent fois Marguillier à Sainct IVicolas , que Surintendant et Plénipotentiaire. Combien de fois m’arriue-t-il dans ces ruelles dont vous me parlez, de dire en moy-mesme :
Vosplialiæ !
O tibi campi
Car entin , quoy que vous disiez de la Barbarie de ce païs-là : il n’y a point de pais barbare quand vous y estes.
omittc mirari t>cata<, Fumum et opes, strepitùmque Romæ.
Les plus Iteaux , les plus agréables , les plus délicieux fruits de la Grece et de l’Italie , vous les faites naistre
Veniceum in patria , erassoque sub aère.
Neqiie miror Cœlum et Tétras vint suam, si ita tibi conueniat, dimitlere. Mon Dieu, que cet homme qui tccum decertarc voluit coït» tentione scribendi , a choisi des armes desauantagcuscs !
Verhosa et grandis Epistola venit.
Mais pour parler de choses plus agréables : vostre lettre a mis de la division entre deux Dames, sur l’explication de cet endroit, où vous me parlez des inspirations qui me viennent dans la Ruelle de Madame la Marquise. Madame de Ramljoüillet prétend <|ue c’est lK)ur elle, et Madame de Sablé luy dispute. Que vous auez d’obligation à cette derniere de ce qu’elle vous ayme , et de ce qu’elle vous haït ! Car l’vn n’est pas moins obligeant que l’autre. C’est vne chose mcrueilleuse de l’impression que vous faites, dans l’esprit de toutes les personnes à qui vous voulez plaire ;
Adcù-nc homincm tam venustum et fœticem.
Celle-cy est entièrement irritée et reuoltéc contre vous du peu de soin que vous auez eu d’elle : et ne se peut empcscher de s’en plaindre en toute rencontre , ni de vous louer en inesme temps ; Mais de quelle sorte louer?
Mieux, s.ins mentir, que ic ne M;aurois faire.
Il- ne suis jms poiirl.'int d’aiiis. (pie vous luy eseriuiez , pour vous
Dû MONSlEVll DE VOITVUE.
I aconinioder. Car aussi bien vous rctonil)cncz , sans doute , dans le silence qui vous est si cher. Mais mandez-nioy, s’il vous plaisl, quoique chose pour elle. le vous demande aussi vn mot do compliment pour Monsieur Tubeuf. Si vous voulez vous passer de l’vn et de l’autre, ie le veux bien. le suis content de vosire dernière lettre : et ne vous demanderay rien de six mois. Conseruez-moy seulement rimnneur de vosire souuenir, et me croyez tonsiours ,
Monseic.nevr , Vosire, etc.