‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 136 sur 229 · LETTRE CLXXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE CLXXXVI

Mo.NSEIGiNEVH,

Vous auez beau vous plaindre de mes plaintes, et dire ,

O lu insulse, male et molesté viuis.

Per quem non licet esse uegligentem.

La beauté de vos lettres excuse assez l'importunité avec laquelle ie les demande. Cette dernière, entre toutes les autres, est admirable, l'auoüe que ie vous en dois de reste. C’est bien en vous que le proiierbc est vray ; que qui respond paye : et ie m’estonne seulement (|ii’vne personne en qui il paroist tant de richesse, et qui se peut ac- (juitter aisément, ait tant de peine à s’y résoudre. Nous autres fatioris d’Apollon, sommes estonnez qu’vn homme qui a passé sa vie il faire des Traittez, fasse de si belles lettres : et voudrions bien que vous autres gens d’affaires, ne vous mêlassiez pas de nostre mestier. El certes, vous deuez, ce me semble, vous contenter de l’honneur d’auoir acheué tant de grandes negotiations, et de celuy qui vous va venir encore de desarmer tous les jteuples de l'Europe : sans nous enuier celte gloire telle qu'elle vient de l’agencement des paroles, et de l'inuention de quelques pensées agréables. 11 n’est pas honneste à vn personnage aussi graue et aussi important que vous l'estes, d’eslre plus cloquent que nous : ni que tandis que l’on vous employé à accorder les Suédois et les Impériaux , et balancer lés interests de toute la Ten*e, vous songiez à accommoder les consonnes qui se choquent , et à mesurer des périodes, (jue ne vous contentez-vous, de par Dieu, de faire de belles et bonnes depesches, comme celles du Cardinal d’Ussat; ou si vous auez quelque ambition plus grande, comme celles du Cardinal du Perron : sans vous attiser de ces autres-cy qui nous font enrager.^ Pardonnez-moy, si ie dis cecy aiiec quelque dépit. Sans mentir, voslrc lettre m’en a fait : et il n’y a amitié qui tienne. Vous seatiez que

Oui uilft ingeniu (■«■(Iitc milliis erit.

N'tf iam pnnia pelo Miirstt'us, mi|uç Mmorv reilo.

.Jül

LE'ITHES

Mais iiioy, qui me conlentois d’aller de quelques pas apres vous; il me fâche de voir que vous me laissez si loin derrière, le la monlray à vu de mes amis , fort entendu et fort sçauant, qui a connu tresfamilicrement M"‘ et qui fait grande estime de son mérité. Mon Dieu , ce dit-il, apres l’auoir leüe, que cét homme-là est de brasses au dessus de *** ! Si j’auois veu cette letlre-là en d'autres mains que les vostres, ie jurerois que c’est vous qui l’auez escrite. C’est jwur vous mortifier, Monseigneur, que ie rapporte ces derniers mots.

et sibi Consul

Ne placeat, curru seruus porlalur eodem.

Pour vous dire sincèrement ce que j’en pense, vous n’en aucz iainais escrit vue si belle, ni qui fist mieux connoistre vostre force : et vous l’auez bien senty, quand sur la tin vous me pressez d’auoiier, que ie vous en dois de reste. Que ie meure, si ie n’ay honte d’y faire response. Car pour tant de belles et agréables choses, que vous puis-ie rendre?

Pro molli viola , pro purpurt-o hyaciutho ,

Carduus, et fuliis surget paliurus acutis.

Au moins. Monseigneur, ces témoignages que ie vous donne de l’approbation d’autruy, et de la confusion où vous m’auez mis ; vont à vous de plus droit fil , que les autres du precedent voyage. Vous vous moquez tres-agreablement des loüanges que ie vous ay donné sur le bastiment de Monsieur Pépin. Ce que vous me dites, que c’est dommage que ie n’ay veu aussi les carosses qu’il vous a ennuyez; et que ie vous trouuerois bien honneste liomme : est dit. ce me semble, aussi plaisamment qn'vne chose se peut dire : et ce mot-là est tout à fait d’vn galant-homme.

Cui beno ni palpére, recaldlrat.

\ ce que je vois, vous n’auriez pas volontiei-s souffert cét autre pliis llatteur que moy, et plus hyperbolique :

KhI maior Cielo, sed iiiiiinr esl ilomiiio.

Mais vous auez beau dire : ce n’est |vas vne chose si jm-u considérable, que d’auoir vne belle maison. L. Opinij domux , cùm vulgd iuniaeretur a populo, suffrai/ata creditur domino ad Conaulahnn oblinendum, ce dit Cicéron. Et vous voyez comme il crie liiy-mesme pro domo sud. l’anoiu* auecque vous, que cét editice à (|uoy vous Irauaillez à celle heure, ce grand Temple de la paix, dans lequel

DE MONSIEVR DE VOITVRE. 3(i:.

toutes les nations de la Ghreslienté doiiient entrei’; est bien plus digne de vos soins ; et qu’vu si grand dessein doit m'cupcr tout vostre esprit. le me resioiiis, Monseigneur, des nouuelles qui en viennent, et de ce qu’il ne sera pas de celuy-là comme de cét autre. Magnificenliæ t-era admiratio extal tcmplum Ephesiæ Dianx, ducenlis et vUjenti annis à Iota Asia factum. Les ouurages vont bien plus viste entre vos mains. .4ussi êtes-vous bien vn autre ouurier. l’ay \Tie grande impatience de voir icy de retour Madame de Longueuille, apres la conclusion d’vnc bonne paix. Ce que vous me dites de cette Princesse, est, en son genre, aussi beau qu’elle : et ie le garde pour luy montrer quelque iour. Sans mentir, ie iuge bien plus auantugeusement de vous sur vos escrits, que sur ceux lie Gronouius, et lacobus Raide; que ie trouuc, au reste, fort beaux, et representans bien le caractère de la meilleure antiquité. Mais ie n’y apperçois pas la gentillesse ni l’esprit de notre ancien aiitheur ; et si vous auez découuert quelque chose de plus ; ce n’est qu’en vous que vous l’aue/. trouué. Voyez, Monseigneur, si ie ne suis pas heureux, d’auoir rencontré en vous, les délices, que vostre Ayeul aymoit en Passerat , et la protection , que Passerai trouuoit en vostre Ayeul. Madame de Sahlé et Madame de Montausicr sont rauies de quelques morceaux que ie leur ay montrez de vostre lettre, et vouloient que ie leur donnasse copie de l’endroit où vous jwrlez de Madame de Longueuillc. Dites le vray. Monseigneur, croyez-vous que l’on puisse trouver, ie ne dis pas dans vne seule personne, mais dans tout ce qu’il y a de beau et d’aymable répandu par le monde; croyez- vous, dis-je, que l’on puisse trouuer tant d’esprit, de grâces et de charmes, qu’il y en a en cette Princesse?

Nam tu, quæ tenuit clives .4clicmenrs,

Pinguisaul Phrygia- Mygdonias opes Penniilare vêtis crine Lyeimniac ?

Cependant soyez sur vos gardes. Elle escrit icy des merueilles de vous, et de l’amitié qui est entre vous deux. Le commerce est dangereux auec elle.

incedis per ignés Supposilos cineri dotoso.

le vous asscure, au reste, qu’elle est aussi bonne, qu’elle est belle , et qu’il n’y a point d’ainc au monde plus haute, ni mieux faite, que la sienne. l’auois résolu de vous faire vne visite cét Automne : et iitiois mesme demandé desia vn voyage à la Cour; car ù moins que

LETTHES

d’vn pelerinugt! comme celiiy-là, comment |HiuiTois-jc iumais vous témoigner ma reconnoissance? Mais j’ay esté retenu par une fasrdieuse affaire, qui m’est suruenuë; et qui me tient en grand soin, et en alarme : non pas proprement vne affaire, mais

Vna malarum quag amor curas iiabct.

Ne vous eu mocquez pas. Monseigneur. Autant vous en pend déliant les yeux. Mais ie eroy que voicy la dixiesme page que ie vous escris.

Üii magni, horriliilemct sacrum libellumi le n’y pensois jias. le vous en demande pardon : et ie .suis, Monseionevr , Yostre, etc.

AV MESME

LETTRE CLXXXVH.

Vis ergo iiiler nos quid possil uterque vicissim Evperiamiir?

le m’en garderay bien. Monseigneur. La partie est trop mal-faite, le n’y trouuerois pas mon conte. Comme ie voulois faire vn effort poui- cela ,

Cyntbius aurcm

Vcllit , et admoiiuit.

le suiuray son auis : et ne me feray pas tirer roreille. C’est vn Dieu de bon conseil. Et de fait , quand j’ay bien considéré les dernieres choses que vous m’auez fait l’honneur de m’écrire ; ie vous ay veu jilus grand et plus fort qu’à l’ordinaire : et ie n’ay pas regret que vous m’ayez surmonté ; puisque ç’a esté en vous surmontant vousmesme. Ma lettre, et les deux que j’ay receuës de vous, me font souuenir de ees trois lignes que Protogenes et Apelles firent à l’enuy l’un de l’autre. La première que vous m’auez eniioyée, estoit admirable, et digne d’vn grand ouurier. Celle que i’ay faite dessus, n’estoit pas non plus, de mauuaisc main. Mais eette derniere que vous venez de tirer,

Vllim.i liiica rcnim est.

Elle est au delà de toutes ehoses : et pour moy, ie n’oserois plus

DE MONSIEVH DE VOITVIŒ. :j(i7

iumais faire vn trait apres cela. Que si ie prends la plume à celle heure, ce n’est que pour vous donner par escrit la confession (|ue ie vous fais, que ie ne suis que voslre Commis en matière d’cloquencc, non plus qu’en matière de finance ; et pour vous faire voir encore vne fois l’auantage que vous auez sur inoy, ie suis touché, ie vous l’anouë, des louanges qu’il vous plaist de me donner.

Nw cnim mihi rornea libra est.

Mais elles sont telles, et si belles, et si ingénieuses , que, sans mentir, ie serois bien plus glorieux de les auoir données, que de les auoir receui's : et les mesmes paroles auec lesquelles vous me mettez au dessus de tous les autres; me font voir que ic suis infiniment au-dessous de vous, le voudrois bien auoir icy vn cscriueur aussi confident et aui^i iudicieux que Monsieur de saint Romain. Car chaque ligne de vostre lettre mérité, pulchrè et bellè. Particulièrement, Monseigneur, le tableau que vous faites de nostre Princesse, est si lieau et si riche ; qu’en vérité j’ay eu plus de plaisir à le voir, que ie n’en aurois eu de la voir elle-mcsme : et vous avez sceu adjouster des grâces aux grâces infinies qui sont en elle; tali opéré, dum laudalur, haud victo, sed Uluslrato. C’est ce que dit Pline des vers Grecs, qui furent faits pour la Venus d’Apelles : dont l’ouiirage, sans doute, estoit moins beau que vostre peinture ; comme sa Deesse estoit moins belle que la vostre. Vous Panez représentée auec tous ces attraits et tous ces charmes. Pinxiiti et qvx pingi non possunt, tonitrua , fulmina, fulguraque. Mais pardonnez-moy si ie vous le dis ; il est difficile que cette personne-là ne soit pas la maistresse d'vne ame où elle est si bien représentée : et si vous n’estes point amoureux d'elle, au moins le deuez-vous estre du portrait que vous en auez fait.

Vn Imager tira l'image d'vn visage ,

Et le tira si bien en sa perfection ,

Que l’Imagerdcuint amoureux de l'image.

Vous me montrez par les plus belles raisons du monde que cela n’est pas : et vous faites inerueilles, qui vous voudroit croire. Tant de bcautez, et tant de grâces remplissent et ne gastent pas vostre imagination : et il y a long-temps , qne vous avez accoustumé vos yeux , à ne faire passer dans vostre esprit, que l'agréemenl , pour les beaux obiels. Voilà qui est le plus beau du inonde. Mais, voulezvous que ie vous parle franchement ? Pay peur que vous me trompiez, ou que voiis-vous trompiez vous-niesme.

LKTTHIiS

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C(ucum vulnus liabcs, scd lato balthcus auro Protcgil.

Ce soleil de Suede , à qui vous la comparez , ne laisse pas, à ce que ie vous ay oiiy dire , d’eslre bien chaud : et qui in sole ambulant , etiam si non in id venerint, colorantvr. le crains qu’il ne vous en iin-iue autant.

Et Hgas in ciite Soient.

// seroit estrange, ce dites-vous, que dans vne assemblée de paix, ie n'eusse pas assez de lafoy prddique pour ma conseruation, et qu'auec tes passeports de l'Empereur et du Hoy <V Espagne, Munster ne ftil pas vn lieu de seureté pour moy. Cela , Monseigneur, est fort bien «lit. Kt cette période est peut-estre vne des plus belles qtii se puissent iamais faire, et bien digne que l’on s’y escrie ; Munster est vn lieu de seureté. Mais Madame de Longueuille y est !

Portas ab accessu ventorum imniotus , et ingens Ipse ; sed horrificis iuxtà tonat .Etna ruinis.

Les feux et les neiges que jette cette Princesse , si vous y prenez garde, font rtipplicatiou d'Etna à elle assez Itonne. Vous auez donc lieau faire l’asseuré, et dire,

Cantabit vacuus coram latrone viator.

La pluspart de ces ehanteurs-là metirenl de peur. Vous voulez passer pour vn arbrisseau, vous qui estes vn Cedre du Liban. Mais fussiez-vous vne plus petite plante, vous n’échapperiez pas pour cela. Les yeux dont vous auez à vous garder bruslent tout , depuis le Cedre jusqu’à l’Ysopc. Cependant, pour parler de chose plus sérieuse, ie suis asseuré que vous traiiaillez diligemment à la conduite de ce grand dessein, que vous auez entre les mains, et qui regarde le repos de tant de millions d’hommes, l’espere que vous mettrez la derniere pierre à cet édifice, comme vous y auez mis la première : Vous, Monseigneur,

doctuB

Saxa movere sono testudinis, et prece blanda Dncere quô velis.

Au reste, ie suis entièrement de vostre aduis, touchant ce que vous dites de Monsieur d’Ossat. Il n’y a rien de si iudicieux, ni de si parfait, que ses dépesches. .Mais j’ay voulu dire, que si vous ne vous contenlicz pas d’en fiiire r<tmme le.s .siennes ; et que vous eussiez

DE MONSIEVK DK VüITVHK.

l’ambition d’en escrire de fleuries et d’éloquentes : vous vous contentassiez d’imiter le Cardinal du Perron, qui en a fait de ce genre-là , et qui , à mon auis , n’y a pas extrêmement réussi. le ne suis pas si bien d’accord aiiec vous, du iugement que vous faites de nos deux Poètes. Vous auez bien deuiné, que j’aurois peu leu le lesuite. le n’en ay guere veu , que les lieux où il parle de vous. L’Ode 26. du VIII. m’a semblé fort l)ellc, la 3. et 5. du IX. m’ont plù aussi. Mais dans ce vers.

Me super ipsa nihil Niobe si ducla moueris :

ce Niobe là, et cette façon de parler, ne vous semble-t-elle pas plus dure que la Niobe mesine petriliéeî approuuez-vous ce puluereum chaor. ? et ce comutus ulor, n’est-il pas trop bardy ? le le trouue aussi vn peu plus obscur qu’il ne faut, pour nous autres gens de Finances, qui ne sçauons guere de latin : et ic n’ay iamais pù entendre manantia vita ftumina prxmoneo. le croy que c’est en la 3. j du IX. le l’ay demandé à Monsieur de Bailleul, et à Monsieur d’Emery. Par ma foy, ils ne l’entendent pas eux-mesmes. Apres fout. Monseigneur, de ce que ie dois juger de cét autheur, et de tous les autres, ie m’en rapporte à vous, qui ne pouuez errer, et au jugement de qui ie réglé toutes mes opinions, l’ay aussi la mesme soumission à vous croire , touchant la faute que vous dites que ie fais de n’escrire point à Madame de Longueuiile. Le respect m’en a empesebé iusqu’icy. Mais vous me faites bien plus de peur de cette Princesse, en me la représentant si serieuse et si politique. Nous HUons icy du plaisir à nous l'imaginer entretenant Monsieur Lampadius, (on m’a dit que d’ordinaire il est vestu de satin violet,) Monsieur Vulteius et Monsieur Saluius, et surtout ce gros llollandois,

üulcia barbare

La-dcntera oscula , quæ Venus

Quinta |>artesui ncctaris imbuit.

le ne sçay pas de quoy elle peut entretenir cos Messieurs-là, ni si elle leur parle à propos. Mais ic l’ay voué icy sonnent en beaucoup de compagnies, qu’elle ne sçauoit pas dire trois mots, et qu’elle ne desserroit pas les dents en vne upies-ilisuee. Ceiuy qui luy conseille d’apprendre l’.Mlemand, pour se diuertir, a bien fait rire Madame de Sablé , et .Madame de Montausier. Si ce fut Monsieur Vulteius qui luy lit cette proposition-là, ne vous semble-t-il pas que ce vers d’Horace venoit bien en cette occasion?

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