CHAPITRE X
Viiiture revient « Paris. — Mort de Puylaurens. — Fondation de l'Académie française. — l.cttre sur la prise de Corbie.
Voiture, après trois ans d’exil, put enlin rentrer en France sans craindre d’étre pendu. Il retrouva avec bonlicur madame de Sainctot, toujours belle et plus amoureuse que jamais; mademoiselle Paulet, toujours cruelle, mais aussi séduisante qu'autrefois;etenBn, ce qu’il ne dédaignait pas non plus, sa place au coin de la vaste cheminée d'Arthénice, poste de combat d’où il avait lancé jadis, à un auditoire complaisant et attentif, tant d’épigrammes et tant de bons mots. Pendant sa longue absence, presque rien n’avait changé dans cette noble demeure; le temps avait passé sur les fronts sans les assombrir. Julie, fière et encore belle, quoique âgée de plus de trente ans, devait laisser couler bien des années avant d’écouler les soupirs de l’austère Montausier. Arthénice et le marquis de Rambouillet avaient conservé à Voiture leur infatigable bienveillance , et ce fut avec des Irarnsports d’allégresse que le joyeux marquis de Pisani le serra dans ses bras. Tout lui souriait à ce moment, excepté l’avenir. Monsieur, en effet, s’était montré peu sensible a l’avis des théologiens qui avaient déclaré son mariage contraire aux règles et à la pratique de l’Église. D’autre part, Puylaurens, à qui sa position avait coumiuniqiié une sorte de vertige , s’applaudissait d’avoir ob-
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tenu des grâces du cardinal par les mêmes moyens qui avaient attiré aux plus grands seigneurs du royaume les plus terribles châtiments, et il était assez disposé à persévérer dans une politique qui lui avait si bien réussi. Il fut cruellement détrompé. Le délai qu’on lui avait fixé pour obtenir la renonciation de son maître était depuis longtemps écoulé, et lorsque le cardinal le sommait de tenir sa parole, il protestait invariablement de sa bonne volonté, mais aussi de son impuissance. Richelieu n’était pas la dupe de ces allégations. Bientôt après il intercepta des lettres de Puylaurens adressées à la princesse de Phaisbourg , et des dépêches qu’il destinait à l’Espagne : alors il n’hésita plus. Lel-i février 1635, il le fit arrêter et conduire à Vincennes. En même temps le (ardinal exécutait une espèce de coup d’Etat dans la maison de Monsieur; il le forçait de renvoyer ses serviteurs suspects, et attachait à sa personne, en qualité de chancelier, M. de Chavigny, une de ses créatures. Puylaurens, captif, sans espoir de délivrance, fut pris d'une lièvre lente qui le consuma pendant quelques mois; elle fut suivie d’une fièvre pourpiée dont il mourut le 30 juin, non sans qu’on soupçonnât le cardinal d’avoir hâté sa flo par le poison.
Voiture fut douloureusement ému de cette catastrophe, qui lui enlevait plusieurs de ses protecteurs et de ses amis : il ne se laissa pourtant point abattre, et fit la cour à Chavigny, en attendant l’occasion de se rendre agréable à Richelieu lui-même.
Cette année 1635 vit la fondation de l’Académie française, dont Voiture devait être un des membres les plus illustres et les moins zélés; car il n’y parut qu’une fois en sa vie, et cela pour satisfaire à une gageure. Quelques mois plus lard, un événement qui mit la France en danger vint lui fournir l’occasion qu'il cherchait depuis longtemps de se rapprocher du cardinal. Les Espagnols venaient de s’emparer de Corbie. Cette place, d’une importance extrême en ce qu’elle était le seul boulevard de la France du côté de la Picardie, était , du reste , en si mauvais état que son gouverneur , M. de Boyecourt, se vit obligé de la rendre au bout de huit jours. L’alarme futgrandeà Paris, et le châtiment proportionné à la crainte. Soyerourt fut condamné à être écartelé sur la place de Grève ; ses biens furent confisqués et sa postérité déclarée roturière à perpétuité. Le cardinal fit face à tout avec son énergie habituelle : une armée rassemblée à la hâte marcha vers la frontière, et Corbie fut repris.
Voiture s’empressa de profiter de la circonstance ; il écrivit une lettre ostensible, qui n’était pas autre chose qu’un panégyrique trèscomplet, fort adroit et parfois éloquent, du redoutable ministre. Je
me contenterai de citer le i>assage suivant, qui a trait au roi de Suède :
Voyons s'il s'en est fallu beaucoup, qu’il
u'ait renuersé ce ^rand arbre de la maison d’Austriche : et s’il n’a pas esté ébranlé jusques aux racines, ce tronc, qui de deux branches couure le septentrion et le couchant -, et qui donne de l’ombrage au reste de la Terre. Il fut chercher jusques sous le pôle, ce héros qui sembloit estre destiné à y mettre le fer, et à l'abbatre. Il fut l’esprit mesié à ce foudre , qui a rempiy l’Allemagne de feu et d’éclairs; et dont le bruit a esté entendu par tout le monde. Mais quand cét orage fut dissipé, et que la furtunc eu eut destourné le coup ; s’arresta-t-il pour cela ? et ne mit-il pas encore vne fois l’empire en plus grand hazard qu’il u’auoit esté par les pertes de la bataille de Leipsic , et de celle de Lutzen ? Son adresse et ses pratiques, nous firent auoir tout d’vn coup vne armée de quarante mille hommes dans le coeur de l’Allemagne , auec vn chef qui auoit toutes les qualitez qu’il faut pour faire vn changement dans vn estât. Que si le Roy de Suède s’est ietté dans le péril , plus auant que ne deuoit vn homme de ses desseins , et de sa condition ; et si le duc de Fridiandt , pour trop différer son entreprise, l’a laissée descouurir - pouuoit-il charmer la balle qui a tué celuy là au milieu de sa victoire , ou rendre celuy-ci impénétrable aux coups de pertuisane ? Que si en suite de tout cela , |>our acheuer de perdre toutes choses , les chefs qui conimaudoient l’armée de nos alliez deuant ^orliughen , donnèrent la bataille à contre-temps : estoit-il au pouuoir de Monsieur le Cardinal , estant à deux cens lieues de là , de changer ce conseil , et d’arrester la précipitation de ceux qui pour vu empire (carc’étoit le prix de cette victoire), ne voulurent pas attendre trois iours? Vous voyez donc , que pour sauuer la maison d’Autriche, et pour destoumer ses desseins, que l’on dit a cette heure auoir esté si téméraires; il a fallu que la fortune ait fait depuis trois miracles : c’est-à-dire trois grands éuénements , qui vray-semblablement , ne dévoient pas arriver ; la mort du Roy de Suède, celle du duc Fridiandt, et la perte de la bataille de Norlinghen ■
Cette lettre réussit au delà des espérances de son auteur, et le cardinal, qui aimait les gens d’esprit, le prit désormais sous'sa protection. Monsieur, d’ailleurs, obtenait pi'u après la reconnaissance de son mariage , et , satisfait de cetle concession qui lui tenait tant à cœur, il n’entreprit rien pendant plusieurs années.
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CHAPITKE XF.
Le> petites Saiiictol. — Voiture se brouille avec mademoiselle l’aultl. — l.e m.irquis de l’isaiii.
Voilure, je l’ai déjà dit, avait renoué à son retour de Flandre avec madame de Sainclot. Elle entrait alors dans la seconde phase de sa beauté et de son esprit : sa maison était égayée par deux charmantes petites filles, intimes amies d’une enfant de génie, Jacqueline Pascal. Madame Perrier raconte dans ses Mémoires que : « ces trois petites filles, se trouvant ensemble, ne voulurent pas demeurer inutiles, et elles s’avisi^rent de faire une comédie dont elles composèrent le sujet et tous les vers sans que personne leur aidât en rien ; cependant c’était une pièce suivie de cinq actes divisés par scènes, et où tout était observé. Elles la jouèrent elles-mêmes deux fois avec d’autres acteurs qu’elles prirent, et il y eut grande compagnie. Tout h; monde adminique ces enfants eussent eu la force de faire un ouvrage entier, et on y trouva quantité de jolies choses ; de sorte que ce fut l’entretien de tout Paris durant bien longtemps. » Voilure, on le pense bien, était au nombre des curieux les plus empressés. Madame de Sainclot, qui s’était formée à son «’îcole, lui écrivait des lettres charmantes, et son maître la félicitait ainsi dans une de scs réponses :
Madame,
En ue pensant faire qu’vne petite galanterie , vous aucz escrit la plus galante lettre du monde. Tout grand lurisconsulte que ie sois, ie me trouue bien empesché à y respondre, et ie vous auoüe que vous en sçauez plus que moy. le m’estois desia bien apperceu que vous auiez tousiours ce mesme esprit que i'ay toute ma vie admiré , et que de toutes choses vous n’auiez rien oublié que moy. Mais il est vray, que ie ne me fusse pas imaginé que vous eussiez appris à écrire , depuis que ie ne vous vois plus, et que ie düsse iamais rien voir de vous qui fust plus beau , et qui me
louchast dauantage que ce que i'en ay veu autrelois
le suis au desespoir de ce que vous ne
viendrez pas auiourd'huy à l .tcadeinie , car vous |M>uuez iuger pour qui l’y estois aile, l’employeray tout inoii crédit pour faire que l'on aille en corps vous supplier d’y venir. Mais si vous vouliez que i y inoiilrasse vostre lettre, cela suffiroit pour vous v faire désirer de tout le monde.
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Madame de Sainctot ne pouvait se rassasier de la présence de son amant, qui déjà pourtant commençait à se refroidir, et paraissait devant elle avec un visage triste et ennuyé ; elle ne se rebutait pas pour cela, et comme d’Ablancourt lui demandait quel charme si grand elle trouvait à cet homme mélancolique, elle répondit avec un soupir : « Ah! qu’il est agréable parmi les femmes quand il veut! » Elle employait cent ingénieux artifices pour le ramener près d’elle. Un jour elle lui envoyait ce billet :
A Monsieub de Voitube.
le vous ay promis pour Galant à deux belles dames de mes amies, le m'asseure que vous ne trouuerez pas cette entreprise-là trop grande : et ie sçay bien que vous dégagerez ma parole , aussi-tost que vous les aurez veuês.
Voiture , intrigué , lit la lettre suivante , qu’il pria madame de .‘'ainctot de faire parvenir à l’une des deux beautés inconnues :
Madame ,
Il n’y eut iamais vne inclination si extraordinaire, ni si étrange que celie que j'ay pour vous, le ne sçay du tout qui vous estes : et de ma vie, que ie sçaclie , ie ne vous ay seulement ouy nommer. Cependant ie vous asseure que ie vous aime ; et qu'il y a déjà vn iour que vous me faites souffrir. Sans auoir iamais veu vostre visage , ie le trouue beau : et vostre esprit me semble agréable; quoy que ie n’en aye iamais rien ouy dire. Toutes vos actions me rauissent : et ie m’imagine en vous ie ne sçay quoy, qui me lait aimer passionnément , ie ne sçay qui. Quelquefois ie me figure que vous estes blonde ; et d’autrefois que vous estes brune , tantost grande, tantost petite, auec vn nez aquilin, ou auec vu nez retroussé. Sous toutes ces formes où ie vous mets; vous me paroissez tousiours la plus aimable chose du monde ; et sans sçavoir quelle sorte de beauté vous aucz ; ie iurerois que c’est la plus aimable de toutes. Si vous me connoissez aussi peu, et que vous m’aimiez autant : j’en rends grâces à l’Amour et aux estoilles. Mais afin que vous ne soyez pas trompée; et <|u'en cas que vous m’imaginiez vn grand homme blond, vous ne soyez, pas surprise en me voyant : ie veux vous dire à peu prés comme ie suis ' \ Ma taille est deux ou trois doigts au dessous de la médiocre, l’ay la teste i assez belle , auec beaucoup de cbeueux gris ; les yeux doux , mais vn peu' esgarez : et le visage assez niais. En recompense, vne de vos amies vous dira , que ie suis le meilleur garçon du monde ; et que pour aimer eu , cinq ou six lieux à la fois , il n'y a personne qui le fasse si lidelenent que! moy. Si vous pouuez vous accommoder de tout cela; ie vous l'offriray à la^ première veiié. En attendant ie penseray en vous , sans sçauoir en qui ie\
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pense : et quand on me demandera pour qui ie soûpire , n’ayez peur que ie le déclaré , et soyez asseurée , que ie ne diray iamais rien de vous.
Voiture, on le voit, ne flattait pas son portrait ; niais il était presque ressemblant. Le jeu, les soucis, les maladies, avaient usé une organisation assez frêle, en même temps qu’ils avaient achevé d’aigrir un caractère qui n’avait jamais eu que les dehoi'sde la bienveillance.
Fatiguée de ses exigences , mademoiselle Paulet s’était éloignée de lui. Jaloux de tout le monde, il ne pouvait souffrir qu'elle reçût chez elle les gens dont l’esprit pouvait lui faire ombrage. Celui qu’il haïssait le plus c’était Godeau, le gracieux auteur du Bénédicité. Ce petit homme, d’une laideur re]>oussante, était aimé de tous ceux qui l’approchaient , parce qu’è une grande souplesse de caractère il savait joindre une complaisance à toute épreuve.
Voiture, en revanche, était intimement lié avec le fils de madame de Rambouillet, le marquis de Pisani ; un accident, qu’il avait éprouvé en nouiTice, l’ayant rendu tout contrefait au point, dit Tallcmant, qu’on ne pouvait lui faire de cuirasse, il ne voulut rien apprendre dans sa jeunesse, de peur que sa famille ne le condamnât à entrer dans l’Église. Plein de cœur et plein d’esprit , il embrassa plus tard la carrière des armes et s’y distingua. Il voulut suivre le duc d’Enghicn dans toutes scs campagnes, quoiqu’il eût une si singulière tournure à cheval qu’on l’appelait le chameau de monsieur le Prince. On citait ses bons mots et surtout ses bons tours, car il était fort ingénieux lorsqu’il s'agissait de se procurer de l’argent. Un jour qu’il en manquait, il sut persuader à son père, qui n’avait pas visité Rambouillet depuis longtemps, que le parc du chAteau était plein de bois mort, et qu’il était urgent de le faire enlever. Le bon marquis de Rambouillet l’ayant chargé de surveiller l’opération, il fit abattre six cents cordes de bois parfaitement sain, que l'on vendit à son profit. Voiture aimait naturellement à faire de mauvaises plai- ' sauteries, et son intimité avec monsieur de Pisani n’avait fait que < développer cette fâcheuse tendance, ainsi que le prouvent les deux j anecdotes suivantes de Tallemant des Réaiix : u Ayant trouvé deux ^ , meneurs d'ours dans la rue Saint- Thomas, avec leurs bêtes emmuse- i lées, il les fait entrer tout doucement dans une chambre où ma- > dame de Rambouillet lisait, le dos tourné aux paravents. Ces animaux grimpent sur ces paravents ; elle entend du bruit , se tourne, et voit deux museaux d’ours sur sa tête. N’étoit-ce pas pour guérir de la fièvre, si elle l’eût eue? Il fit bien pis au comte de Guiche ; car, sous ombre que le comte lui avait dit un jour que le bruit eouroil
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Ai
qu’il étoit marié , et lui demanda s’il étoit vrai , il alla une Fois le ré veiller à deux heures après minuit, disant que c’était pour une affaire pres.sée. Eh bien ! qu’y a-t-il? dit le comte en se frottant les ycîux. — Monsieur, répond très-sérieusement Voiture, vous me fîtes l’honneur de me demander, il y a quelque temps, si j’étois marié; je vous viens dire que je le suis. — Ah ! peste ! s’écria le comte, quelle méchanceté de m’empécher ainsi de dormir! — Monsieur, reprit Voiture, je ne pouvois pas, à moins que d’étre un ingrat, être plus longtemps marié sans vous le venir dire, après la bonté que vous aviez eue de vous informer de mes petites affaires, n
Arlhénice, qui aimait à plaisanter aussi, mais avec plus de délicatesse , l’attrapa bien un jour lui-méme : « 11 avait fait un sonnet dont il étoit assez content; il le donna à madame de Rambouillet, qui le fit imprimer avec toutes les précautions de chiffre et d’autre chose, et puis le fit coudre adroitement dans un recueil de vers imprimés il y avoit assez longtemps. Voiture trouve ce livre, que l’on avoit laissé exprès ouvert à cet endroit-là ; il lut plusieurs fois ce sonnet; il dit le sien tout bas, pour voir s’il n’y avoit point quelque différence; enfin cela le brouilla tellement qu'il crut avoir lu ce sonnet autrefois, et qu’au lien de le produire il n’avoit fait que s’en ressouvenir. On le désabusa enfin quand on en eut assez ri (I). »
Si Voilure avait des amitiés folles, il avait aussi des relations avec des personnages plus graves et moins amusants, tels que celui dont il va être parlé dans le prochain chapitre.
GHAPITRK XII.
Cosbrl.
Pierre Coslart naquit à Paris en U’i03. C’était le fils d'un cnapelier <|ui demeurait sur le |)ont Notre-Dame, à l'enseigne de l’Ane rayé. 11 reçut une excellente éducation ; mais ayant plus de vanité que d’es-
(i) Talirmant.
VIE UE VOITURE
prit, il apprit de Ituiuie heure à rougir de sa iiaissanre. Au sortir de l’univereité, srm premicT soin fut de se dépityser, et dans ses courtes apparitions à Paris il së donnait toujours comme étant de la province. Il débuta par des satires contre Godcau et Chapelain qu’il ne connaissait pas, et dont la réputation était alors aussi grande qu’incontestée. Ces violentes diatribes n’ayant eu aucun succès, il s’aperçut qu’il avait fait fausse route, et se mit à courtiser Voiture, qui était au moment de sa plus grande faveur. Une scène assez plaisante eut lieu chez ce dernier: Costarl , entrant chez Voiture , y trouva Chapelain qu'il ne connaissait pas, comme je l'ai dit. Voiture se garda bien de l'avertir, et l’offenseur et l’offensé s’entretinrent longuement, paraissant goûter un plaisir réciproque. Chapelain sortit le premier, et Costart put enfin demander le nom de l’homme d’esprit qui venait de le quitter : « C’est, dit Voiture qui riait aux larmes, c’est ce môme Chapelain que vous avez tant étrillé. » On peut SC peindre l’embarras et la confusion de Costart : il voulut absolument demander pardon à Chapelain, et .son attitude en cette circonstance fut aussi humble et- basse qu’elle avait été inconvenante jadis.
Costart, qui par plusieurs points prêtait beaucoup à la critique, avait un mérite réel comme commentateur et comme érudit; son portrait a été fidèlement tracé par son biographe, qui s'adressait ainsi à Ménage : « Il étoit, comme vous savez, monsieur, d'une taille assez haute, fort agréable et fort dégagée. Il avoit le visage rond , et de vives et belles couleurs y paroissoient toujours dans sa santé; mais il avoit la vue fort courte, et ce défaut ayant commencé à sa naissance, il ne lit que s’augmenter et devenir presque extrême par l’flge. Ses dents étoient mal raiigées, et plus jaunes que blanches. Ses cheveux étoient d’un châtain fort brun , et se frisoient naturellement ; tout son air avoit quelque chose de propre et d’élégant qui auroit extrêmement plu et qui l’aiiroit rendu très-aimable , s’il n’y eût point eu aussi en tout cela de l’affectation et de la contrainte. L’une et l’autre se trouvoient môme en son entretien , où , quoiqu’il parlât très-éloqucmment, et que ce qu’il disoit ne fût pas vide de pensées subtiles , raisonnables et surprenantes par tout ce qu’elles avoient de nouveauté et de justesse, d’ingénieux et de savant, il y avoit néanmoins toujours je ne sais quoi de trop peiné qui en ôtoit la grâce, en faisant voir qu’il avoit trop d’application à mettre en ordre ce qu’il disoit, et trop de soin de l’emlK-llir et de l’orner. C<^ fut cela même (}ui obligea un jour monsieur Scarron , dont l'esprit étoit vif, et tout rempli de naïves grâces (jui ne connoissoient au-
VIE DE VOITLKE.
cune étude, et qui agissoient partout librement, de dire de luià> l’oreille de quelqu’un de ses amis : « Bon Dieu ! que j ’aimerois mieux qu’il dit sans y prendre garde tnangy pour mangea , et qu’il donnât des soufflets à Ronsard, que de parler toujours si bien et si juste. » Costart pa-ssait pour être athée, ce qui ne l’empêcha pas de devenir le favori de Lavardin , évêque du Mans, et de mourir curé de Niort. Il habita la province pendant la plus grande partie de sa vie; il visitait souvent Balzac dans sa terre près d'Ângoulême, et servait d’intermédiaire aux deux plus beaux esprits du temps. C’est du logis de Balzac qu’il datait ses lettres savantes, et qu’il exposait à Voiture ses doutes philologiques : les réponses de ce dernier sont remarquables par une grande sûreté de goût et un tact grammatical surprenant ; on y trouverait aujourd’hui des renseignements précieux sur l’histoire de la langue française et de ses variations, sur lesquelles Voiture et l'hôtel de Rambouillet eurent une influence si décisive. Dans une de ces dissertations, après avoir plaisanté sur \aPoi~ tavinilas de Costart et sur l’étymologie du mot cordonnier (qui donne des cors), il arrive à des termes dont l’emploi, de son temps , était douteux, et qu’il classe ainsi de sa propre autorité :
Procure et donaison ne valent rien.
Recouuert et recouuré se disent.
Vous me demandez lequel est mieux dit. vu sauts ou vne saute ; ni l’vn ni l’autre ne vaut rien. Il faut dire r« saute.
Courre csl plus en vsage que cuur/r, et plus de la Cour. Mais coi/rir n’est pas mauuais , on en peut vser deux ou trois fois la semaine.
Bienjaiteur n’est pas bon. Bien/acteur ne se dit guère; dites, s'il vous plaist, Bienfaicteur .
Le poinct du iour, et la poincte du iour, masie ou femelle Vous en vserez comme il vous plaira , et selon l’humeur où vous serez.
Quelques-vns disent encore chaire , sans que l’on se moque d’eux ; mais il vaut mieux dire chaise.
Fourbe et Jourberie se disent, auec quelque diuersité de signification
Difformité, diformitti est mort depuis dix ou douze ans.
La postérité, comme on le voit par ces exemples, a réhabilité bien des mots que Voiture a frappés d’anathème; car, on grammaire comme én politique, c’est l’opinion de la majorité qui finit toujours par l’emporter.
viK ÜI-: vorruui:.