‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 15 sur 229 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Voiture cil Italie.

Voiture était parfaitement bien en cour, grâce à d’habiles flatteries en vers et en prose. Madame de Combalet, nièce du cardinal , l’avait admis dans son intimité ; et l’on voit dans sa correspondance qu’une de ses lettres au marquis de Pisani est datée du château d^ Richelieu. Au mois d’octobre 1637, il y était allé faire un petit séjour. L’année suivante , il se voyait chargé d’une double mission en Italie. Le roi l’envoyait a Florence notifier au grand-duc la naissance du jeune prince qui devait s’appeler Louis XIV, et de son côté madame de Rambouillet, qui s’occupait toujours d’arcbitecture. Pavait prié de visiter pour elle un grand nombre de monuments italiens dont il devait lui rapporter une fidèle description. Les débuts de son voyage ne furent pas heureux ; il écrivait de Turin :

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le ne puis pas dire absolument que ie sois arriué à Turin. Car il n'y est aniué que la moitié de moy-mesme. Vous croyez , que ie veux dire , que l’autre est demeurée auprès de vous. Ce n’est pas cela. C'est , que de cent et quatre liures , que ie pesois en partant de Paris , ie n’en pese plus que cinquante-deux. Il ne se peut rien voir de si maigre, et de si décharné que ie suis : et selon que ie suis changé , ie croy que Monsieur le Marquis de Pisany, et moy, ne nous reconnoistrons plus , quand nous nous verrons. La fièvre me fit an-ester vn iour à Roane. le croyois tout de bon estre attrappé : et que ie serois long temps malade. Ce qui me faisoit le plus de despit : c’est que ie m’imaginois que vous ne croiriez pas que ce fut de regret de vous auoir quitée-, et que vous penseriez pldtost, que ce seroit pour auoir couru la poste. En effet, cela n’estoit pas hors de In vravsemblance : et ce qui semblait confirmer cette opinion; c’est qu’il est vray, que les trois derniers chenaux que j’auois montez , m’auoient mis en vn pitoyable es'tat , cét endroit , que vous' sçauez , que Brunei monstroit à Marphise : et ce qui estait plus à craindre, j’auois vne si grande chaleur, que quand j’eusse esté &it Gouuerneur de Monsieur le Daufin, ie n’eusse pas esté plus propre, que ie le fus les quatre premiers iours. l’en parlay .à

(I) Mademoiselle de Bambouillet.

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VIK Di: VOITLllE.

vil fort lionueste lioiiime de Koaae, que l'on m'a dit qui est Apoticaire ; lequel me donna quelque rhose qui me soulagea fort. le vous supplie de le dire à Madame la Duchesse Depuis ie n'ay eu aucun mal , que eeUiy de ne vous point voir. Mais à celuy-là, il n'y a point de remede ; et le sel Mercurial n'y fait rien. le suis dès hier apres disner icy. le n'ay encore pû voir Madame; pource qu'hier l'on croyoit que Monsieur de Sauoye allas! mourir. Aujourd'huy ie la verray. Demain ie partiray pour aller à l'armée et J'espere qu'apres demain à midy, ie verray Monsieur le Cardinal de la Valette, et Monsieur vostre frere ; • • ■ ‘f ' '

Après avoir passé quelques mois dans la capitale du Piémont, il partit pour Gènes, où il ilevait s’embarquer.

La Savoie était alors alliée de la France et ennemie de l'Espagne , Victor- Amédée, qui s’ était couvert de gloire à la bataille de Montebaldone, avait siiccomlM; au lendemain de son triompbc, et son successeur, enfant de sept ans, mourut lui-mème peu après, pendant le séjour de Voiture en Italie. La duchess(‘ régente, attaquée |iar scs deux beaux-frèrej, le prince Thomas et le cardinal de Savoie, avait resserré les liens qui l’unissaient à la France, et la guerre continua de désoler le pays pendant plusieurs années. Les routes étaient in festées de brigands, et l’on risquait à chaque instant de tomber entre les mains des maraudeurs français et espagnols. Voilure, d.ans la lettre suivante, nous raconte les péripéties de son voyage.

Madeuoisellk(i),

le voudrais que vous m'eussiez pé voir aujourd'liuy dans vn miroir, en l'estât où j'estois. Vous m'eussiez veu dans les plus effroyables montagnes du monde au milieu de douze ou quinze hommes les plus liorribles que l’on puisse voir, dont le plus innocent en a tué quinze ou vingt autres, qui sont tous noirs comme des Diables , et qui ont des cliciieux qui leur viennent iusques à la moitié du corps, chacun deux ou trois balafres sur le visage ; vne grande harquehuse sur l’épaule, et deux pistolets et deux poignards à la ceinture. Le sont les llandis qui viuent dans les montagnes desconflns de Piedmont et de Gones. Vous eussiez eu peur sans doute. Mademoiselle, de me voir entre ces Messieurs-là . et vous eussiez creu , qu’ils m'alloieul couper la gorge. De peur d'en estre volé , ie m'en estais fait accompagner, l’auois écrit dés le .soir à leur Capitaine de me venir accompagner; et de se trouuer en mon chemin. Ce qu’il a fait : et j’en ay esté quitte pour trois pistoles. Mais sur tout, ie voudrais, que vous eussiez veu la mine de mon neueu , et de mon valet; qui croyaient que ie les auois menez à la boucherie. Au sortir de leurs mains, ic suis passé par

(I) Mademoiselle de Rambouillet.

VIE DE VOITURE

deux lieux , où il y auoit garnison Espagnole ; et là , sans doute , j'ay couru plus de danger. On m'a interrogé. l’ay dit que j'estois Sauoyard : et pour passer pour cela , j'ay parlé le plus qu’il m'a esté possible comme Monsieur de Vaugelas. Sur mon mauuois accent , iis m'ont laissé passer. Regardez si ie feray iamais de beaux discours qui me vallent tant ; et s’il n'eust pas esté bien-mal à propos, qu'en cette occasion, sous ombre que ic suis de l’Academie , ie me fusse allé piquer de parler bon François. Au sortir de là , ie suis arriué à Sauone : où i’ay trouué la mer vn peu plus esmeuë, qu’il ne falloit, pour le petit vaisseau que j’auois pris ; et neantmoins , ie suis , Dieu mercy, arriué icy à bon port. Voyez, s'il vous plaist. Mademoiselle; combien de périls j'ay courus en vn iour. Enfln ie suis eschapé des Bandits , des Espagnols , et de la Mer

Arrivé à Gênes, il songea à s’acquitter de la commission artistique dont madame de Rambouillet l’avait chargé. Son propre aveu va nous apprendre jusqu’à quel point il était digne de cette haute confiance :

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Madvme,

l'ay veu pour l’amour de vous le Valentin , auec plus d'attention que ie n'ay iamais fait aucune chose ; et puis que vous desirez que ie vous en fasse la description , ie le feray le plus exactement qu'il me sera possible. Mais VOI S considérerez, s’il vous plaist, que quand ie me serayj acquité de cette commission ; et de l’autre que vous m'auez donnée à Rome : -j’auray fait pour vous les deux choses du monde qui me sont tes plus dirticiles ; de parler de bastiments, et de parler d'affaires. Le Valentin , Madame , puis que Valentin y a : est vne maison , qui est à vn quart de lieuë de Turin , située dans vne prairie, et sur le bord du PA. En arriuant, on trouue d’abord : ie veux mourir, si ie sçay ce qu'on trouue d'abord, le croy que c’est vn Perron. Non non, c’est vn Portique. le me trompe, c'est vn Perron. Par ma foy, ie ne sçay, si c'est vn Portique, ou vn Perron. Il n'y a pas vne heure, que ie sçauois tout cela admirablement : et ma mémoire m’a manqué. A mon retour, ie m’en informeray mieux : et ie ne manqueray pas de vous en faire le rapport plus ponctuellement.

L’indulgente Arthénice ne fit que rire de la négligence de son envoyé. Le séjour de Voiture à Florence n’offrit rien de particulier; il s’y arrêta peu de temps, et partit pour Rome, patrie des ancêtres de madame de Rambouillet : elle y avait encore des intérêts assez considérables et un procès à surveiller. Voiture reçut un accueil des plus distingués; mais, fatigué du voyage, il ne prit plaisir à rien, et tontes ses lettres datées de la ville étemelle portent l’empreinte d’une mélancolie profonde; celle qu'il écrivait à mademoiselle de Rambouillet peut en donner une idée :

àrf;'' VIE DE VOITURE.

''' Mademoiselle,

^ l’ni demande pardon à Madame vosire mere. Mais iamais ie ne me

sais tant ennuyé qu’à Rome. Il ne se passe pas de iour, que ie n’y roye quelque chose de menieilleux : des chefs-d’œuures des plus grands ouuriers qui ayent esté; des jardins où tout le Printemps se trouue à cette heure; des bastimens qui n’en ont point de pareils au monde; et des ruines encore plus belles que ces bastimens. Mais tout ce que ie vous dis là , n’empesdie pas que ie n'y sois triste ; et qu’au mesme temps que ie vny toutes ces choses ie ne souhaitte d’en sortir. Les plus excellens ouura* ges de peinture , de sculpture , et de proualure , d’ A pelle , de Pràxitelle ,

et de Papardelte , ne sont point à mon goust

l’eus plus de plaisir, il y a quelque temps ,

à voir auecque vous deux ou trois allées de Ruel ; que ie n'en ay eu , à voir toutes les Vignes de Rome ; et que ie n'en aurois à voir le Capitole, quand il seroit en l'estât où il a esté autresfois, et que mesme lupiter t^pitolin s'y trouueroit en personne. Mais afln que vous srachiez,que ce n'est pas raillerie , et que ie suis tout de bon , aussi mal que ie le dis il y a huict iours , que me promenant le matin auer le Cheualier de lars, ie fusse tombé de mon haut , s'il ne m'eust receu entre ses hras ; et le leudemain au soir, ie m'éuanoüis encore vne fois dans l.a eliambre de Madame la Mareschalle d'F.strée. Les Médecins disent, que ce sont des vapeurs mélancoliques ; et que ces accidens ne sont pas à mépriser. Pour moy, voyant que cela m'auoit repris deux iours de suite; et que j'estois menacé de quelque chose de pis : ie n'ay esté ni fou, ni estourdi ; j'ay pris de l'Antimoine, que Monsieur Nerli m'a donné. En effet, cela m'a fait du

bien

l'espere partir d'icy d'aujourd'huy en huict

iours. Vous vous estonnerez, Mademoiselle, que ie demeure si long-temps en vn lieu , où ie dis qu'il m'ennuye si fort. l'y ay esté arresté iusqu'à cette heure , par des causes que ie vous diray, et desquelles ie n’ay pù me deffaire. Mais ie vous asseure encore vne fois, que de ma vie ie n’ay eu tant d’ennuy, ni tant d’enuie de vous voir

Il abrégea en effet son séjour autant que le lui permirent les intééts de madame de Rambouillet, et il se hâta de revenir en France.

VIE DE VOITURE

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