‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 140 sur 229 · LETTRE CXCII · texte numérisé non relu

LETTRE CXCII

Moxsib'B,

Qu6 me Bacchc rapis tui

Plénum, quæ in nemora, aut quos agor in spccus,

Velox mente noua?

Que vous me faites voir de pais, et que vous me montrez de terres qui m’estoient inconnues, et lesquelles ie n’eusse iamais descouuertes !

vt mihi deuio,

Ripas, et vacuum nemus mirari libet!

Vostre grand Facteur m’éueilla, pour me donner vostre lettre ; et ie ne vous puis dire l’estonnement que j’euÿ, de trouuer tant de trésors à mon réucil, et de voir tant de choses qui m’estoieiil nouuelles.

non secus in iugis Exsomuis stupet Euias,

Helirum prospiciens, et niue r^ndidam Thracem.

A dire le vray, cela est beau, apres auoir joüé vue partie de la nuit, et dormy l’autre, de seréueiller sçauant.

Me tabulnsa; Vulture in Appulo,

Ludo, fatigatumque somno,

Fronde noua puerum palumbes Texcre.

Vous remarquerez, s’il vous plaist en passant, ce faligatum somno ; et vous m’en direz vostre auis. Continuez donc, s’il vous plaist, à auoir soin de inoy : et ne soyez pas plus mesnager que la dernicre fois.

Ncc parce cadis mihi dcslinalis.

Traitcz-moy tousiours aussi bien :

Et Chia vina, aut Lcshia,

Vel quod fluentem nauseam coôrceat,

Metire nobis Ctccubum.

Mats panny ces vins grecs, meslez-y aussi quelque chose du vostrel’aimeray bien autant vos pensées, que celles d’Eschyle, et de Sophocle : et ne croyez pas en estre quitte, pour me faire transcrire par Monsieur Pauquet trois ou quatre feuillets de vos recueils. Il me semble que vous avez fait comme ce caupo du Rauenne. Vous me l'aiiez enuoyé merum : et ie le demandois mixtum. Au reste, vous auez admirablement bien trouué ces deuia rura que ie demandois : et vous m’auez seriiy à mon goust. Le vin d’Espagne est trop fort pour moy.

Gcnerosum et molle rcquiro Quod curas abigat, quod cum spe diuite manct In vcnas, animümque mcum quod vcrba ministrct,

Quod me Lucanæ iuuenem commeudet amicæ.

l’ay honte, apres cela, de vous rendre villum pro vino. Mais que voulez-vous ?

Nos alicam, mulsum poterit til>i mittere diues.

Mais parmy la bonne' chere que vous me faites , les difficultez que vous me proposez me surprennent : et il me semble que c’est.

Inter paieras et leuia pocula serpens.

Apres m’auoir bien trailtê, vous me donnez la question.

UE MONSIEVR UE VOITVRE. 37U

Tu lene tormentum ingenio admoues ,

Plerünique duro.

Ne sçauez-vous pas bien que c’est à vous à m’instruire, et à m’éclaircir de mes doutes, au lieu de m’en proposer? que vous estes le maistre, et que Uauus sum, non P Mais ie m’en tireray

fort bien , en n’y répondant rien : et ie vous montreray que ie suis de ceux de qui on disoit : in conuiuiis loquebanlur, in tonnentis tacebant. le vous diray seulement que dans mon Terence, pour rem si videas, censeas; j’ay trouué rerum.

Au lieu donc de satisfaire à vos questions, ie vous en feray d’autres : et vous demande en demandant, comme vous entendez ce mot de Quinte Curce , qui dit qu’Alexandre en sa seconde bataille , comme ie croy, qu’il donna contre Darius, attaqua le frere de Üarius dans la meslée; lequel, ce dit-il, armis et robore corporis, muUüm supra cæteros eminebat. Les vns disent, qu’arais veut là dire humeris : les autres, qu’il signifie armes : et qu’il veut dire, que par la richesse de ses armes , et la taille et force de son corps , il se faisoit remarquer sur tous les autres. Ceux qui sousiiennent la première opinion, disent, que l’autheur a eu visée àcét hémistiche de Virgile , quam forti pectore et armis; que eminere, ne renient pas à l’autre sens; que s’il eust voulu dire, qu’il estait remarquable par ses armes, il n’eût pas mis simplement armis, mais Julgore annorum. Les autres respondent, que quoy que eminere veuille dire proprement surpasser de hauteur, il signifie aussi fort souuent, estre remarquable ; que si armis signifioit les espaules, il faudroit que ce mot eminebat se prist là en deux differentes significations. Car en la première , il ne renient pas bien à robore corporis : et on ne peut pas dire, qu’il estait pardessus les autres de toutes les espaules, et de la force de son corps ; mais qu’au reste armis est vn mot qui ne se dit proprement que de brutis , et ne se donne aux hommes que par les Poètes; et qu’il n’est pas raisonnable que Q. Curce pouuant mettre humeris , eust esté faire vne equiuoque si fascheuse que celle-là, en mettant armis. Songez-y, s’il vous plaist, et en dites vostre opinion. Car cela a esté fort contesté icy : et on en attend vostre auis.

l’ay trouué parfaitement beau tout ce que vous me mandez do Bacon. Mais ne vous semble-t-il pas qu’Horace, qui disoit,

Visam Britaonos hospitibus feros,

seroit bien cstonné d’entendre vn Barbare discourir comme cela ?

Vostre nuieæ diei palpebræ, m’a extrêmement plû : et il me

LETTRES

semble qu’entre vn grand nombre de parrains qu’a eu l’Aurore , il n’y en a point qui l’ait nommée si agréablement qu'Euripide. Au reste, la loy du borgne Locrien, à mon auis, estoit extrêmement juste, et il auoit grand interest de la proposer : et pour moy, quand ie n'eusse esté que bigle, ie m’y fusse bazardé. Ne croyezvous pas que bigle vient de binvs oculus, comme vn œil double , qu' regarde en deux endroits ?

Pour Lucius Neralius, s’il eust donné des soufflets auec vn peu plus de choix, il me semble que son argent n’eust pas esté mal employé , et que ce seroit vne des plus agréables despenses que l’on pourroit faire.

Ce fut, sans doute, vne grande et remarquable saignée, que celle qui guérit de la lievre Fabius Maximus. Croyez-vous qu’apres cela, les Allobroges luy souhaitassent encore vne fois ses fievres quartes ? le vous veux enuoyer pour la üevre qu’ils appellent semitertiana, ou si j’ose parler Grec deuant vous Emitritæus. (Monsieur Pauquet, ie vous prie, né dites pas à vostre Maistre, que j’ay escrit Emitritæus sans h), le vous veux, dis-je, apprendre jKtur cette fievre-là, vne recette cent fois plus aisée.

loacribas charts quod dicitur Abracad.vhra,

S<epius et subter répétas (mirabilc dictu ! }

Uonec in augustum redigatur littera conum.

C’est à dire, Abracadabra, et dessous Abracadabr, et à la troisiesme ligne Abracadab, etc. Vous fussiez vous iamais auisé de cela? et ne faut-il pas bien sçauoir la Medecine, et la vertu des choses, pour auoir découuert la propriété de ce inot-là?

Sans mentir, les vers d’Alexandre Seuere, m'ont fait rire extrêmement de bon cœur. Vous qui sçauez le Grec , n’auez vous pas bien du regret que l’original en soit perdu? Peut estre que l’Iter de Iules César, et la Sicile d’Auguste, estaient de cette sorte-là. La fortune n’est-elle pas bizarre d’auoir fait périr les œuures de Cinna et de Varius : et d’auoir conserué jusqu’à nous cette Epigramme dont son autheur, apres i’auoir faite, pouuoit dire aussi bien qu’Horace :

Exegi monimenlum a-rc perennius,

Quod ncc iniber edax, aut Aquilo impoteiis, etc.

L’equiuoque d’Aurelian me plaist. Mais encore ne laissay-je pas d’aiioir pitié des panures chiens, l’eusse mieux aimé qu’il cusl juré de n’y laisser pas vn chat.

DE MONSIEVU DE VOIÏVRE.

Pour CO qui est de vos Estoiles de la terre : vous n’estes pas le premier qui auez traduit cela en François, et qui vous estes auisé, que l’on pouuoit nommer les estoiles les Heurs du Ciel. Car le Roman de la Rose dit,

Qu’il vous fiist auU que la Terre ,

Voulsist enipreniire estrif et guerre Au Ciel , eslre mieux estelice :

Tant est par scs fleurs rebellée.

Et le Marin ,

Il Ciel norilo, c’I Terreiui slellato.

C’est peut-estre là du Grec pour vous. Le petit ignorant 1 A propos de cela. Monsieur, Lycimnius est icy. Mais il n’y a pas amené sa femme. Elle me mande qu’elle en est bien faschée; qu’il est en tres-mauuaise humeur; et qu’il ne l’a pas voulu. le ne sçay qu’en croire. Car afin que vous le sçaehiez, maileinoiselle Lycimnia est plus coquette, et plus trompeuse que nous. Si vous auez trouué en Poitou quelque belle et fidele maislresse ,

Gaude sorte tua. Me libertina, neque vno Contenta, Phrync macerat.

Sachez, s’il vous plaist, que libertina veut là dire, ce que nous disons en François libertine; et ne vous y trompez pas.****

Que le petit conte latin du bas de vostre lettre m’a plù, et m’a semblé admirablement escrit ! Si vostre histoire, ou la mienne , estoient escrites comme cela, on ne liroit plus Pétrone. Adieu, Monsieur, ie vous iure ma foy , que ie meurs d’enuie de vous reuoir, et que nous nous promenions au Cours ensemble. le suis de tout mon cœur,

Vostre, etc.

AV MESME

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