I.FTTRF. CXCtII
Mossisvn,
Vous eussiez mieux fait de laisser passer Hebrus : et vous verrez ce que c’est que d’arrester les riuieres, et de s’opposer à leur
LETIRES
cours. CelltMiy est douce et tranquille, et coule paisiblement, sans faire tort à personne. Cependant, vous déclamez contre elle , comme si elle auoit emporté sata læta, boùmqve labores. Vous me dites mille choses contre son hoimeur :
et fera diluuie quietum Irritas amnem.
Mais vous qui ne l'auez pû souffrir cum pacc labanleni : vous l’allez voir,
Nunc lapides adesos,
Stirpesque raplas, et pecus, et domos,
Voliientem vnii, non sine montiura Clamore, vicinscque syluæ.
Vous iugerez bien à peu prés. Monsieur, si dans mon allégorie vous estes désigné par le bestial , ou par les montagnes. Mais pour reuenirà ce que nous disions, Hebrus est vn fleuiie délicieux , mais peu hanté, et peu connu du vulgaire, ignotus pccori, et aux habitans de Poitou : vous ne sçauiez pas, sans doute
Atque auro tiirbidug Hebrus ;
ny ce que Pline dit, que l’on trouue de l’or dans son grauier. Mais, dites le vray, vons n’auiez pasoüy dire non plus, que la teste et la lyre d’Orphée furent jettées dedans cette riuiere :
caput, Hebrc, lyramque
Excipis.
A vostre auis, vons deuiez-vous plaindre, que ie vous misse sur son riuage? veu principalement ce que l’on en dit.
et puis.
Flebile nesrio quid quæritiir lyra,
respondent Qcbile ripa’.
Regardez le grand tort que ie vous faisois. Vous eussiez pcut-eslre Oüy tout cela : et s’il est vray ce que dit Pausanias, que les rossignols qui estoient vers le tombeau d'Orphée, chantoient plus mélodieusement que les autres; imaginez-vous s’il fait Iwn où ie vousauois placé, et quelle musique il doit y auoir. La plainte que vous me faites de mes neiges , ne me semble guere plus raisonnable ; et vous n’estes pas, à ce que ie vois, de ces délicieux, dont Pline dit, j’entens le vieux (car pour l’autre ie ne le daignerois alléguer:) niuex peliint , pœnasqiie mimlium in voltiptalcm rrr-
DE MONSIEVR DE VOlTVRE. 38:t
tunl; et vous ne les appelleriez pas vos maistresses comme cét autre,
Setinum, (Inmioasqiic uiues, densique trientes.
Mais quand vous ne seriez pas de ce goust-là; au moins ne vous en dcuiez-vous pas tant fascher.
Aspire quàm densum tacitarum vriliis aquaruni,
DcHuat in vultus Ctrsaris, inque sinus : liidulget tamun ille loui.
Vous ne dcuricz pas, ce me semble, estre de plus mauuaise humeur que Domilian : et vostre Catulle vous deuroit apprendre, que ie ne vous auois pas si mal logé, quand il dit.
Ego viridis algida Idœ Niue amicta loca colam.
Ne sçauez-vous pas, dédit niuem sicut lanam; et que c’est elle qui conserue les plus tendres fleurs contre la rigueur de l’hyuer? Sans mentir (car il ne vous faut pas trop effaroucher, ni vous faire tousiours la guerre) vous m’en auez enuoyé les plus belles du monde, et de toutes les sortes.
Et quas Ossa tulit, quasquc altus Pclion hcrbas,
Othrisquo et Pindus, et Pindo maior Olympus.
le n’ay pas assez de nez pour tout cela. Vn nez de Rinocerot, celuy de Papilus, et celuy de Monsieur
Et omnis copia narium
n’y suffiroient pas. Vn homme qui enuoye tout cela, ne deuroit pas soupçonner, que l’on peut mettre pede harbaro pour luy; ny que cela vinst bien à son pied. Vn barbare auroit il toute la dépouille de la Grece et de l’Italie ?
Barbariis bas segeles ?
Mais quand ie vous aurois appellé ainsi , ie veux bien que vous sçachiez, (car ie ne me sçaurois tenir de vous apprendre tousiours quelque chose ; ) que cela n’est pas si offensant qne vous croiriez bien. Et sans vous alléguer, que barburico postes aura, est interprété par Seruius, pour multo aura : ie vous diray, que barbarica lege ius mevm persequar, dans Plaute, est expliqué par les interprètes, Romana lege; et dans le mesme autheur, qvid vrbes barbaras iuras, c’est à dire, / talas.
Selon que vous alléguez le Furins d’Horace, entre ces discours
LETTUF.S
de neige dont vous parlez; ie crois que vous ne l’entendez pas. Car Horace ne veut pas dire par là qu’il dit des choses froides. Mais il se veut mocquer de ce vers qu’il auoil fait.
Iiipitcr hybcrnas cana niue conspuit Alpes.
le suis trompé si Quintilien n’allcgue aussi ce mesme vers, en vu endroit, où il blasme les niauuaises métaphores : et Horace, pour dire quand il fait froid, dit ingénieusement, et satyriquemenl,
et cùm
Furius hibernas c.ana niue conspuit Alpes.
le ne suis pas de vostre auis, sur l’explication que vous donnez, h ludo faligatùmque somno : en expliquant fatigalwt, tasxatux pour ludo, et oppressus pour somno. Car ie croy qu’vn mot, qui se rapporte à deux autres , doit auoir vne mesme signification pour tous les deux : et pour moy, ie prendrois là fatigatum somno , pour fatigatum somni inopia, comme sommeil se prend en fntnçois, pour le somne en effet, et pour l’enuie de dormir, le n’en puis plus de lassitude et de sommeil. Prenez garde au reste, qtte tous les passages que vous alléguez de fuligatus, où vous Itiy donnez vne autre signific.ation que son ordinaire, ont vn plus beau sens, en le laissant en sa signification propre : et i’ayme mieux, fatiguoit les Dieux d’vn autre Empire, que importunait, et ainsi des autres.
l’ay trouué , aussi-bien qu’Aristote , que la béatitude n’estoit pas dans le jeu : et de fait ie ne joiie plus. ll|y a sept mois que ie n’ay jüüé ; qui estoit vne nouuelle assez Importante, que j’auois oublié à vous dire :
Nec lusissc pudet, sed non incidere ludum.
le suis de vostre auis, en ce que vous reprenez de Quintilien. Sa raison est bonne, pour les cheutes des enfans; mais non pas pour leurs jeux, et les courses.
La rigueur, dont les Thessaliens punissoient les Ciconicides, me .semble assez raisonnable. Mais ie ne sçay si c/estoit à cause que les Cicognes mangent les serpens; ou pour ce qu’elles nourrissent leurs peres en vieillesse ; ou pour auoir esté les inuentrices des (disteres, qui est vne louable et vlile inuention. Véritablement, hors qu’elles sont inocqueuses, comme vous sçauez,
O lane à tergo, etc.
ce .sont des oiseaux de fort bonnes mmurs, et qui ont d’excellentes
DE MONSIEVK DE VOITVRE.
qualitez. le ne m’eslonne pas, non plus, <Ie ce que dit Pline, de l’estime en laquelle les Romains auoient le bœuf : et encore aujourd’huy parmy beaucoup de peuples, le liœuf salé est en vénération. Mais svauez-vous ce que dit Suetone de cét honneste homme de Domitian : Mer Mlia rsque adro ub omni cæde ahhurrelmt , et absente adhuc paire , recordalus Vinjilij versum,
Impia quæ ra^is gens est epulata iiiuenris,
edicere destinauerit , ne boues immolarentur. Voyez le bon prince, qu’il auoit l’ame douce, et vous y fiez.
le crois, que vous ne connoissiez pas trop bien Sylla, de dire qu’il n’estoit pas coquet, et ie gagerois que vous no l’aiiez iamais veu : anima ingenti, cupidus voluplalum, sed gloriœ ciipidior, otio luxurioso esse, lumen ab negoliis, nunquam voliiplas remuiala. Regardez si là dessus on peut iuger, qu’il n’estoit ni coquet ni galant.
le vous supplie de dire à Monsieur l’Abbé de Laiiardin, qiio ie le remercie Ircs-humblement du jugement qu’il a donné en ma faneur, sur le passage de Quinte Curce, et que ie ne me réjouis pas plus de ce qu'il a iugé pour moy, que de ce qu’il a bien iugé. Car ie prens désormais assez d’interest en luy, pour estre fort aise, de ce qu’il est bon juge de ces choses-là.
le me réjouis de ce que vous taschez à rencontrer aux ethymologies. Vous auez quasi Irouué celle de besicles : et cela n’est j)as mal pour vn commencement. Mais il vient de biiii circuli, ou bis circuli. Celle de Monsieur Crassot, dont vous- vous rnocquez, ne me déplaist pas. Et ie ne me recule pas trop, non plus, de celle de Vigenere. Mais ie vous rendray des mules pour ses pantoufles : et vous demeurerez bien d’accord, que ce mot-là vient de mulæi, qui esloiont cal ce i Itegum Albanorum , rubri coloria.
Voilà, Monsieur, ce que ie deuois vous auoir cscrit il y a longtemps. Mais j’ay en tant d’affaires, et telles, que ie sçay bien que vous me pardonnerez , quand ie vous les diray,
Kes misera est puldirum esse liomiaem nimis.
Au reste, soyez vn peu plus bazardeux, et que Pégase et Bell<-ropbon, ne vous fassent point de peur, le voiisasseurc que ce ne sont que fables que tout cela.
Aude liospes eoatemnere iqies. et te (|iui<|iie (llgiiiim l'inge Del».
LETTRES
Au premier voyage, ie vous enuoyeray la decision sur les mots de voslre noblesse. le n'ay pas de temps à cette heure.
le suis,
l’oubliois à vous expliquer le passage de Q. Curcc ; au moins comme ie l'entends : et véritablement il est tres-difficile. Il n’y auoit pas. ce dit il, de terre sous la muraille, pour appliquer des eschelles, et Alexandre n’auoit pas de vaisseaux : et puis, quand il en eut eu, lors que l’on eust voulu planter des eschelles dessus les vaisseaux, estant branslans et flottans, cela n’eust pas pil se faire assez diligemment : et ceux de la muraille eussent eu le temps de repousser à coups de trait, ceux qui eussent voulu monter, et ceux qui estoient dedans les nauires.
Monsievb, t'os/rc, elr.
A mo.\seigm:vr d avavx.