A MADAME LETTRE XX
Madame ,
Enfin, ie suis icy arriué en vie : et j’ay honte de vous le dire. Car il me semble qu’vn honneste homme ne deuroit pas viure, apres auoir esté dix iours sans vous voir. le m’estonnerois dauantage de l’auoir pù faire : si ie ne scauois qu’il y a desia quelque temps qu’il ne m’arriue que des choses extraordinaires, et ausquelles ie ne me suis point attendu; et que depuis que ie vous ay veuë , il ne se fait plus rien en moy que par miracle. En vérité, c'en est vu effet
esirange , que j’aye pû résister iusques icy à tant de desplaisirs ; et qu’vn homme percé de tant de coups , puisse durer si long-temps ! Il n’y a point d’accablement, de tristesse, ny de langueur pareille h celle où ie me trouue . L’amour et la crainte, le regret et l’impatience, m’agitent diuersemcnt à toutes heures : et ce cœur que ie vous aiiois donné entier, est maintenant deschiré en mille pièces. Mais vous estes dans chacune d’elles : et ie ne voudrois pas auoir donné la plus petite à tout ce que ie vois icy. Cependant , au milieu de tant et de si mortels ennuis, ie vous asseure que ie ne suis pas à plaindre. Car ce n’est que dans la basse région de mon esprit, que jes orages se forment. Et tandis que les nuages vont et viennent, la plus haute partie de mon aine demeure, claire et sereine : et vous y estes tousiours belle, gaye et éclatante, telle que vous estiez dans les plus beaux iours où ie vous ay veuë ; et auec ces rayons de lumière et de beautez que l’on voit quelquefois à l'entour de vous, le vous auouë qu’à toutes les fois que mon imagination se tourne de ce costé-là , ie perds le sentiment de toutes mes peines. De sorte qu’il arriue souuent , que lors que mon cœur souffre des tourments extrêmes , mon âme gouste des félicitez infinies : et au mesme temps que ie pleure, et que ie m’afflige, que ie me considéré éloigné de vosti-e presence, et peut-estre de vostie pensée ; ie ne voudrois pas changer ma fortune auec ceux qui voyent, qui sont aimez, et qui joiiissent. le ne sçay si vous.pouuez conceuoir ces contrarietez, vous. Madame, qui auez l’ame si tranquille. C’est tout ce que ie puis faire que de les comprendre , moy qui les ressens : et ie m’estonne souuent de me trouuer si heureux et si malheureux tout ensemble. Mais ie vous supplie, que ce que ie vous conte de mon bon-heur, ne vous empesche pas d’auoir soin de soulager mes maux. Car ils sont tels, qu’ils ne laissent pas de me miner, lors mesme que ie ne les sens pas ; et la seule agitation de deux sentimens si différons, est capable de m’abatre. Si donc vous auez quelques raisons pour me consoler, qui ne soient point tirées de Seneque : ie vous conjure de me les escrire; et de m’enuoyer en cette occasion, quelques-vnes de ces paroles miraculeuses que vous sçauez dire; qui rendent en vn instant la force et la gayeté aux esprits les plus malades , et qui m’ont desia deux autres fois saiiué la vie. Sans mentir, vous estes obligée de consenicr la mienne , puis qu’elle est à vous , et que ie vous l’ay donnée de si bon cœur. Pour moy, ie confesse qu’elle m’est plus chere depuis qu’elle vous appartient; et que ie serais fasché de sortir du monde, si tost apres auoir connu ce qui y est de plus parfait , et de plus beau.
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l.ETTHE XXI.
le vous demande pardon : et vous confesse , qu’il me semble que ie ne vous ay pas aimée ces iours passez ; et que ce n’est que d’auant-liier que ie vous aime. Au moins, mon affection s’est tellement accreuë depuis ce iour-là, et s’est esleuée, et a monté si haut,
que quand ie regarde delà, celle que j’auois auparauant, ie la vois > '
Bipasse qu’elle ne paroist presque point : et cette amour que ie croyoîs il y a huit iours la plus grande du monde, me passe à peine à cette heure pour quelque chose. Comme ie suis bien aise de me voir en cét estât, il me déplaist qu’il ne soit pas arriué plustost; et ie veux mal à mon cœur, de vous auoir caché si long-temps vne si grande place. Estant aussi aimable que vous estes, il me semble que ie vous ay fait tort de ne vous auoir pas aimée autant que ie fais , dés le premier moment que ie vous ay veuë : et ie ne deuois pas permettre aux obligations que ie vous ay, de contribuer quelque chose à cela. Mais , sans doute, c’est que ie ne vous ay pû connoistre du premier coup : et à dire le vray, tant de differentes beautez que vous auez, tant de grâces et de charmes, tant d’esprit, de jugement, de courage, de force, et de générosité, ne se peuuent pas voir d’vne veuë. Il faut du temps pour cela : et il y a tant de choses en vous, qu’il est besoin de plusieurs iours, seulement pour vous bien voir. le ne sçay, si ie me trompe. Mais il me semble qu'à cette heure j’en suis venu à bout , et mon esprit en est si remply, qu’il n’y a plus de place pour autre chose. Mon ame est toute employée à vous considérer et à vous comprendre : et cela, iele fais auec autant de plaisir et d’attention, qu’estant sur le bord du plus affreux précipice du monde , ie ne m’en apperçois quasi pas; et me voyant à la veille de vous perdre , ie ne fais que me réjoüir de vous auoir trouuée. le vous iure, ma chere M., que ie ne vous écris que ce que ie pense ; et que la moindre partie de ce que ie pense, est ce que ie vous écris. Il ne se trouue plus de paroles pour exprimer l’affection que j’ay pour vous. Elle est au delà de ce qui se peut dire, et de ce qui se peut penser. Il n’y a que vous seule au monde qui la puissiez imaginer, et vostre, etc.
LETTRES
LETTRE XXII
^ le ne sçay pas bien , ce voyage, comment ie vous dois escrire. Car ie suis extrêmement mal satisfait de vous; et de ce que vous ne m’auez pas encore fait sçauoir de vos nouuellcs, en ayant eu tous les iours occasion. Ce qui m’empesche, c’est ce que ie ne vous veux rien dire qui vous pbstaflliger, ou qui pûst troubler vostre repos. Car, sans mentir, il m’est plu.s cher que le mien propre. Mais aussi iene veux pas vous déguiser mon ressentiment : et il n’est pas en ma puissance d'vser d’artifice auec vous, ny de vous escrire comme ie ferois si j’estois content. Pour vous dire le vray, ie ne puis compron • dre, comment vne personne qui a tant fait de choses pourconseruer mon repos, n’a pû faire en six semaines vne lettre pour m'obliger : et que vous qui trouuez l’absence vne chose si dangereuse, et qui tesmoignez de craindre si fort qu’elle fist quelque mauuais effet en moy, vous vous y soyez tellement abandonnée ; et que vous ayez négligé durant vn si long-temps de vous seruir du seul remede qu’il y a contre elle. Il y a tanlost deux mois que vous estes partie. Vous auiez vne addresse seure pour m’escrire. Il y auoit des messagers par tous les lieux où vous auez passé. Et ie n’ay pas encore vne lettre de vous. A vostre auis, que puis-ie penser de cela î Voulezvous que ie croye qu’à Orléans, à Blois, à Tours, à Angers, et depuis, durant tout le temps que vous avez esté à *** et à vous n’auez pas eu le temps de me faire vne lettre ? Est-ce que vous n’auez pas fort désiré de voir des miennes; et qu'ainsi vous auez jugé que ie n'aurois pas beaucoup de haste de voir des vostres ? Il est vray que vous n’y estiez pas obligée, et que ie vous auois tesmoigné, en partant, que ie ne m’atteudois pas d’auoir de vos lettres, qu’apres que vous auriez eu le loisir de receuoir des miennes. Mais en deuiez-vous moins faire pour ««la? et deuiez-vous pas prendre plaisir à me procurer vn bien à quoy ie ne in’attendois pas? le vous laissois la liberté de ne me point obliger. Vous en auez vsé; et vous ne m’auez point escrit, à cause que vous auez pù vous en dispenser. Quoy donc? si vous eussiez veu, que ie ne me fusse point attendu à receuoir de vos lettres, que dans quatre mois, vous eussiez esté tout ce temps sans m’escrire? Car qui s’en peut passer cinq semaines, s’en peut bien passer vingt. Pour vous en parler franchement, ie ne sçay ce que ie dois croire de cela. Si ie pouuois soupçonner de legereté le meilleur esprit et le meilleur cœur du monde, ie croirois que vous auriez changé. .Mais toutes autres choses me
DE MONSIEVR DE VOITVRE
|Miraissent plus vray-scmblables que cela. Qiioy qu’il en soit, ie vous asseure, ma M., et ie vous appelle ainsi de bon cœur, que mon affection n'en est point diminuée. Cela n’a diminué que la secrette joye qui me resloit dans tous mes déplaisirs, et la satisfaction que j’auois de penser que depuis que ie vous connois, vous auiez toûjours eu pour moy tout le soin, la l>onté et la tendresse que ie pouuois souhaitter; et que vousn’auiez iamais laissé passer vne occasion de me donner tous les tesmoignages que l’on doit attendre d’vne vraye et parfaite amitié. Quoy qu’il ne soit pas ainsi à cette heure, ie ne vous en aime pas moins : et vous m’estes aussi chere que vous Testiez lors que vous vous faisiez saigner tous les iours pour Tamour de moy ; et que vous ne craigniez pas de diminuer vostre vie, pour prolonger le temps que vous aimiez à me voir. le souffre tous mes ennuis constamment : et ce qui me fasche le plus, c’est que vous in’auez donné sujet d’imaginer vne fois en ma vie , que ie ne serais pas ie plus ingrat homme du monde, quand ie ne vous aimerois que médiocrement.