LETTRE XXIII
Dans quelles tenebres m’auez-vous laissé ! et dans quel abysme suis-ie tombé depuis que ie ne vous voy plus? Taime trop vostre repos, pour oser vous dire toute la peine que vous me causez : et mes ennuis sont en vn point, que ie souhaitte quelquefois que vous ne m'aimiez pas comme ie vous aime, de peur que vous souffriez comme ie souffre. Vous ne trouuerez pas estrange, que mon esprit soit dans vn si grand desordre, si vous considérez le sujet que j’en ay : et vous ne vous estonnerez pas que j’ayc de la peine à me releuer, apres estre tombé de si haut. Mais ie vous prie, ma M., representez-vous tout ce qui m’est arriué en fort peu de iours. La fortune m’a fait troiiuer la plus aimable personne du monde : ie Tay veuë ; ie Tay aimée ; elle m’a tesmoigné beaucoup de bonne volonté ; ie Tay perdue. Et tout cela a passé si viste, et s’est fait auec tant de précipitation, que ie doute souuent si j’ay esté aussi heureux que ie me l’imagine ; et si ie n’ay pas songé tout ce que ie croy qui m’est arriué. Aussi, à en parler sainement, tant d’amitié en vne |)ersorine, dont ie n’estois pas presque connu, tant de force et de resolution en vne femme, tant d’aimables qualitez en vn sujet, et tant de trésors découuerts à la fois; et d’ailleurs, vn si grand nom-
LETPRES
bre d’accidens les vns sur les autres, vne telle foule d'auentures bonnes et mauuaises : sont des choses qui paroissent plustost auoir esté songées, qu’auoir esté véritablement; et il n’y a point de fable bien faite, qui n'ait vn peu plus de vray-semblance. Enfin, ma M., vn si beau songe a finy ; ie ne sçay ce que sont deuenus tant de biens. Mon repos a esté troublé, et ie me trouue à mon reveil dans la plus noire et la plus effroyable nuit qui fut iamais. Cependant, ie tâche à la passer le plus patiemment qu’il m’est possible : et en attendant que le iour vienne, ie m’entretiens des plus agréables imaginations que ie puis. le considéré, que ce m’est assez de joye pour tout le reste de ma vie, qued’auoir seulement esté vn moment aymé de vous ; et que le souuenir de ce bonheur, me doit faire souffrir gayement toutes sortes de tourmens. 11 n’estoit pas raisonnable, que la plus precieuse chose du monde ne me coutast rien. La fortune a esté iuste, de me faire acheter le cœur que vous m’auez donné, et ie luy sçay bon gré, de ce qu’au moins elle ne m’a fait payer vostre affection, qu’apres que vous me l’auiez gratuitement accordée, en vn temps où vous ne me deuiez rien , et que ie ne la pouuois tenir que de vostre pure inclination. le serois bien ingrat, si ie plaignois à cette heure quelques larmes à vne personne qui a tant versé de sang pour moy. 11 est temps que ie souffre à mon tour; et que ie vous donne des prennes de mon affection, apres en auoir tant receu de la vostre. Mais vous m’estes si bonne, qu’il estoit impossible que i’endurasse iamais aucun mal en vostre presence : et il a esté necessaire que vous fussiez esloignée, afin que j’eusse lieu de mériter et de souffrir. Enfin voila, ma M., les pensées auec lesquelles ie tasche d’adoucir les plus amers ennuis du monde ; et de supporter l’absence de la plus accomplie et de la plus charmante personne qui ait iamais esté. Mais quoy que ie puisse faire, ie vous avoué que souuent mon courage et ma raison m’abandonnent, et ie voy bien que si vous ne me secourez, ie ne pourray pas résister longtemps. Hastez-vous donc de me faire sçauoir de vos nouuelles : asseurez-moi que vous vous portez bien : et commandez-moi de m’aftligcr moins.
DE MONSIEVH DE VOITVRE.
Madame ,
A MADAME D. B
LETTRE XXIV
La nuit est passée pour tous les autres honunes ; mais elle ne l’est pas encore pour moy ; puis que ie ne vois goutte dans la chose •
du monde que ie desire le plus de connoistre. tl y a long-temps, ' ' que mon esprit estcouuert de nuages si épais, que le iour n’y sçauroit entrer : et dans l’obscurité qui y est, ie ne sçaurois rien voir, que des images confuses et mal formées, qui me plaisent quelquefois, et qui le plus souuent m’épouuantent. Dissipez ces tenebres, vous en qui toutes les clartez du Ciel semblent estre renfermées : et ne souffrez pas plus long-temps, que ie sois en doute, si ie suis le plus heureux ou le plus mal-heureux homme de la terre. Tout ce qu’il y a de plus cruels déplaisirs et de plus parfaites joyes, sont tellement meslez ensemble, que l’vn n'y va iaraais sans l’autre : et il arriue souuent, qu’en vn mesme moment ie sens des peines incroyables et des gloires infinies. Séparez cela, ie vous en conjure : ne permettez pas qu’il y ait tant de desordre en lieu où vous commandez : apres tant d’Enygmes, dites-moy vne parole intelligible : et apprenez-moy mon bon ou mauuais sort. Pour toute mon ame, que ie vous ay donnée, ie vous demande seulement, que vous laissiez voir dans la vostre ; et que le plus clair esprit du monde, ne soit pas tousioiirs le plus obscur pour moy. Pensez quelle peine ce c>.>^ !•' >' m’est, de ne vous parler que deuant vne personne qui seroit ennemie mortelle de mon affection, si elle venoit à la connoistre, et quel tourment, de mettre tousioursen Comedie vne chose si serieuse ; et de se seruir perpétuellement de mensonges , pour dire de si pures veritez. Donnez-muy de la force pour tout cela. Ayez la bonté de me rendre tousiours heureux en disant vn mot seulement. Ne , permettez pas que la plus iuste passion du monde soit la plus malheureuse, ny que ie meure d’ennuy pour aymer parfaitement la plus aymable personne qui fut iamais.
A LA MESME
LETTRE XXV
Il f:uil bien croire, que vous m'enchanlastes hier, quand vous me
Ltn'KIS
fistes dire que j’estois content de vous. Car à moins que d’vn effet de magie, il seroit impossible, que par trois paroles qui signifioienl si peu, vous m’eussiez fait oublier le plus cruel outrage que vous me pouuicz faire. Cependant, il est vray, que vous trompastes ma douleur : et vous me renuersa.stes si bien le jugement, que dans le plus sensible déplaisir que i'aye iamais receii, ie sentis la plus grande joye que j’aye iamais eue. Mais le charme finit bien-tost. Pour mon mal-heur, la connoissance me reuiiit aussitost que ie vous eus laissée : et apres auoir eu de la peine à retenir deuant vous les larmes de joye, j’en ay répandu toute cette nuit les plus ameres du monde. Quoy que ie fasse pour me tromper, ie connois que vous m’avez fait vne trahison qui ne peut estre oubliée ; qu’il ne peut plus y auoir de commerce entre vous et moy ; que la confiance ne peut iamais reuenir: et ce qui est de plus cruel, voyant par toutes sortes de raisons, que ie ne vous dois point aymer, ie ne vois aucune a|>parence de le pouuoir faire. Tous les déplaisirs que vous arrestastes hier, sont reuenus en foule dans mon esprit, et ont mis tellement toutes choses en désordre, que lorsque ieconnoismon mal, et qu’il me souuient encore que vous estes la plus aymable chose du monde, il n’y a plus de raison, ni de connoissance, ni aucun rayon de bonne lumière. Voila l’estât où ie suis : et en vérité, il ne semble pas qu’il puisse y auoir du remede. Mais voyez quelle foyj’ayen vous ! Si ie puis aujourd’huy oüir de vostre bouche vue parole obligeante, si vous me faites voir vne action, ou vn regard fauorable, ou si vous dites seulement en vous-mesme que vous voulez que ie sois guery : ie suis asseuré que tous mes maux cesseront, et que j’oubliray tous les déplaisirs que vous m’auez faits.
A LA MESMË.
LETTRE XXVI
le vous en demande tres-humblement pardon : mais ie vous auouë qu'il y a douze heures que ie suis content de vous. le sçay bien qu’à vostre égard c’est le plus grand crime que ie pouuois commettre ; et qu’il n’y a rien qui vous offense tant de moy, que lors que vous croyez que j’ay quelque joye secrette. lugez par-là de ma reconnoissance. Sçaehant que vous m'en ferez repentir, ie ne puis m'empescher de vous en rendre grâce ; et de vous dire qu’apres
1»E MONSIEVR DE VOITVRE. *23
il n’y a point d'ennuis que ie ne souffre volontiers pour vous. Destrniscz donc tantost, si vous voulez, toutes mes imaginations, cimes confiances; apprcnez-moy que j’ay mal entendu tout ce que j’ay expliqué en ma faucur : failes-moy voir que mon affection vous est indifférente, ou mesme ennuyeuse. Ce m’est assez de bon-heur pour toute ma vie, que d’auoir pû croire vn demy-iour, que vous ne me haïssiez pas : et ce contentement m’a donné de lu force, pour souffrir toutes sortes de déplaisirs.
A LA MESME
LETTRE .\XVII
N’estes-vous pas la plus liere personne qui nâquit iamais ? Vous ne vous contentez pas de ne me point faire de bien ; vous ne voulez pas mesme que j’en imagine. Et comme s’il y alloit de voslre honneur, que ie fusse tousiours triste ; vous vous offencez dés que vous Irouuez vn peu de joye dans quelque coin de mon esprit. Que vous couste-l-il, ie vous supplie, que je me persuade en moymesme d’estre heureux; et que ie me forge des contentemens, ausquels vous ne contribuez rien? Puisque j’ay eu tant d’aueuglement, que de mettre mon affection en la plus ingrate personne du monde : n’estes-vous pas bien injuste, apres cela, de trouuer mauuais que ie manque de jugement en quelque autre chose; et qu’vu homme qui a sçeu si mal se conduire, ne sçache pas fort bien iuger’ Trouuez bon, qu’au moins en cela, ie jouisse du déreglement de ma raison ; et que ie profite en quelque sorte du desordre que vous auez mis en mon esprit. Si j’estois en mon bon sens, ie ne iugerois pas que vous m’aymez : mais aussi si j’y estois, ie ne vous aynierois pas. Et en l’estât ou ie suis, ie ne puis plus rien penser qui vous offense.
A LA MESME
LETTRE XXVIIL
Pui.sque vous auez tant de peur que ie sois li'op heureux ; et que
LETTRES
vous vous mettez en peine de tout ce que j’imagine, comme si vous estiez responsable de mes pensées : encore faut-il que ie vous lesouure, et que ie vous explique vne fois ce que c’est que ces confiances; dont vous me faites tant la guerre. Que ie meure, ie vous en diray la vérité : et sçachant combien vostre esprit est pénétrant, et comme vous estes toute dans mon ame ; ie n’oserois prétendre de vous y cacher quelque chose, le vous iure que ie n’ay iamais esperé, ni désiré, ui imaginé mesme par souhait, d’estre aimé de uous, comme ie vous ayme. Vous trouiiant si fort au dessus de tout ce qui est icy bas : ie n’ay point creu que vous fussiez capable de cette sorte de passion, qui lie deux âmes de mesme nature*’*. Mais de la sorte que les esprits de là haut s’affectionnent quelquesfois aux hommes, et prennent soin de leur conduite, j’ay creu que vous me poiiuiez vouloir du bien; et qu’il estoit impossible, que l’ame la plus genereuse du monde, ne fust pas touchée de la plus pure affection qui fut iamais. Cela estant ainsi, ie vous auouë qu’il est arriué souuent, qu’vne de vos actions, \ti souris, vn regard, vne rougeur dans vne faiiorable rencontre : m’ont fait quelquefois imaginer que vous ne me haïssiez pas; mais imaginer si foiblement, que cela ne se peut pas appeller croyance, mais quelque chose moindre que l’opinion, vn soupçon, vn doute qui nageant legerement dessus mon esprit, y laissoit vne trace de lumière, et remplissoit le reste de mon ame de contentement et de joye. Voila d’où viennent ces gayetez et ces satisfactions qui vous offencent si fort. Si apres vous les auoir expliquées, vous les Irouuez. encore injustes; ie suis prest de les laisser. Car quand ie le pourrois, ie ferois, sans mentir, conscience d’estre heureux , si vous ne le vouliez pas; et vous ayant donné mon ame toute entière, ie vous en laisse la conduite. C’est à vous à en disposer, et voir ce que vous aymez mieux, qu'elle soit heureuse ou malheureuse.
A LA MESME
LETTRE X.\L\
Si tout ce qu’il y a de beau, de charmant, et d’agreable dans le monde, estoit mis ensemble : seroif-il rien de si aymable que vous l’estiez hier au soir? et tout ce que les Poï-tes disent des Ris, des Craccs, des Amoiu-s, ne se voyoit-il pas visiblement à l’entour de
DE MONSIEVR DE VUITVKE
vostre personne? Apres auoir eu tant de bon-heur que d’auoir veu tout cela de mes yeux, ie fais vne resolution de ne plus me plaindre
iamais de rien.”*
le sçay bien qu’il m’en coustera le reste de mon ame. Mais que ie meure si i’y ay regret ; et si j’auois toutes celles du monde, ie les donnerois de bon cœur, pour vn plaisir comme celuy que j’eus de vous voir.
A LA MESME
LETTRE XXX
le voy bien que ie ne sortiray iamais de vos mains , et que tous les desseins que ie fais de m’en tirer, sont inutiles. Comme vous me faites tous les ioiirs quelque nouueau dépit qui me donne enuie de me reuolter; ie découure en vous de iour en iour quelque nouvelle grâce qui me retient : et à mesure que mes déplaisirs s’accroissent, vos charmes s’augmentent , et mes chaisnes se redoublent. Apres auoir fait d’extrêmes efforts pour résister à tout ce que ie connois de beau dans vostre personne et dans vostre esprit; il arriue que quand ie vous voy, j’y trouue quelque beauté que ie n’y auois point connue, et contre laquelle ie ne m’estois pas préparé ; et il y a en vous vne si grande diuersité de choses aymables, qu’il s’en rencontre tousiours quelqu’vne contre laquelle ie ne me puis defendre.