‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 172 sur 229 · RONDE AY · texte numérisé non relu

RONDE AY

Ma foy, c’est fait de luoy. Car Isabeau M’a coniuré de luy faire vn Rondeau.

Cela me met en vne peine extrême.

Quoy treize vers, huit en eau, cinq en eme ! le luy ferais aussi-tost vn batteau !

Eln voila cinq pourtant en vn monceau.

Faisons*en huict , en inuoquant Brodeau ,

Et puis mettons, par (|uelque stratagème : Ma foy, c’est fait.

Si ie pouuois encor de mon cerueau Tirer cinq vers, l’ouurage seroit beau.

Mais cependant, ie suis dedans l’onzième.

Et si ie Cray que ie fais le douzième ,

En voila treize aiustez au niueau.

Ma foy, c’est fait.

AVTRE.

Ma foy, que d’vn fin diamant Fris au trésor du Firmament ,

Ce Dieu qui tant de mal me dresse.

Fit d’vne main pleine d’adresse.

Pour durer éternellement :

DE MONSIEVR DE VOITVRE

Par vüs rigueurs se va limant.

Car vous passez infiniment ,

En dureté, ie le confesse ,

Ma foy.

le suis las de tant de tourment :

Et veux bien estre vostre Amant , Si vous m’estes bonne Maistresse.

Mais si voulez que ie vous laisse , le le feray fort librement ,

Ma foy.

AVTRE.

D’vn beuueiir d’eau, comme auez debatu ,

Le sang n’est pas de glace rcucstu :

Mais si boitillant et si chaud au contraire, Que chaque veine en eux est vne artere Pleine de sang, de force et de vertu.

Le feu par l’eau foiblement combatu , Croissant sa force, au lieu d’estre abbatu ,

Va redoublant la chaleur ordinaire D’vn beuueur d’eau.

Tousiours de preux le renom ils ont eu.

Ils ont l’estoc bien ferme et bien pointu : Chauds en amour, et plus chauds en colere : Si que ferez fort bien de vous en faire,

Qu’vn de ces iours vous ne soyez battu D’vn beuueur d’eau.

AVTRE.

Vn beuueur d’eau, pour aux Dames cumplaire Suiuant l'Amour, dont le seul feu l’éclairo.

SI K POfôltS

Se voit tousioiirs sobre, courtois et doux : Et ne sçauriez si-lost boire dix coups Qu’encor plustost il ne le puisse faire.

Venus d’Amoiir la gracieuse merc Nasquit de l’eau sur les bords de Cythere. Aussi son fds fauorise sur tous,

Vn beuuenr d’eau.

Il entend mieux ses loix et son mystère.

Il sçait jouir, et discret sçait se taire ;

A le rein ferme, et fermes les genoux.

Et trente-six yurognes comme vous,

-Ne valent pas, en l’amoureuse affaire,

\’n beuueur d'eau.

AVTKE.

Vovs l'entendex mieux que ie ne pcnsois !

Si quelque Amant bien disant et matois.

Vous croit payer, en vous nommant son ame : C’est du Latin, qui passe vostre game.

Vous n’entende/ des tenues si courtois.

.Mais .s’il en vient, qui dise à liante voix ,

Qu’il veut prouuer, fust-il Turc, ou Anglois, Pai‘ beaux effets la grandeur de sa flame : Vous l’entendez.

le donneray telle somme par mois.

Outre cela, ioyaux, jmtIcs de choix.

Satin, velours, à souhait, à Madame :

Cet entretien vous charme et vous enflame. (Test dire d’or et parler bon François :

Vous l’entendez.

DK MONSHA'R DE YOITVKK.

AVTRK.

Chez la Cuiflier vue demy-duuzaiiie Des nourriçons de l’enfant de Silene,

Se trouueront ce soir assenrénient.

N’y manquez pas, Diable emporte qui ment , L'affaire est faite, et la chose certaine.

Vous y verrez vne table bien pleine :

Tous les poissons iusques à la Baleine Iront ce soir, voguant horriblement Chez la Coiffier.

Nous chanterons iusqu’à perle d’haleiue : Nous y dirons mille bons mots sans peine. Car là Phœbus est en son élément :

Et si ces vers ne coulent doucement ,

Nous en ferons d’vne meilleure veine,

Chez la (joiffier.

.WTRE.

Dedans ces prez herbus et spacieux ,

Où mille fleurs semblent soùrire aux deux ; le viens blessé d’vne atteinte mortelle ,

Pour soulager le mal qui me martelle,

Et diuertir mon esprit par mes yeux.

Mais contre moy mon cœur séditieux Me donne plus de pensers soucieux Que l’on ne voit de brins d’herbe nouuelle Dedans ces prez.

De ces tapis le pourpre précieux ,

De ces ruisseaux le bruit délicieux ,

De ces vallons la grâce naturelle ,

POÉSIES

Blesse mes sens, me gêne, et me buurelle, Ne voyant pas ce que i’ayroe le mieux. Dedans ces prez.

AVTRE.

Mon ame, à Dieu, quoy que le cœur m’en fende Et que l’Amour de partir me defende :

Ce traistre honneur veut pour me martyrer, Par vn départ nos deux cœurs déchirer,

Et de laisser ton bel œil me commande.

le ne veux pas, qu’en larmes tu t’épande :

Et sans qu’en rien ton amour appréhende, Dy-moy gay’ment, sans plaindre et soûpirer, Mon ame, à Dieu.

Car ie te laisse, et ie te recommande.

De mon esprit la partie la plus grande.

Sans plus vouloir iamais la retirer.

Car rien que toy ie ne puis desirer :

Et veux t’aymer iusqu’à ce que ie rende Mon ame, à Dieu.

AVTRE.

'l'rois ioui's entiers, et trois entières nuits. Bien lentement se sont passez depuis Que i’ay perdu la clarté souueraine De deux Soleils, les beaux yeux de ma Reyne, Par qui les miens souloient estre conduits.

Sans leur obiet ie pleure, et ie ne puis Trouuer remede au tourment où ie suis ;

DE M0N9IEVR DE VOITVRE.

Et chaque instant me dure, en cette peine. Trois iours entiers.

Triste et rcsiieur, du penser ie la suis. Pour la chercher, moy-mesme ie me fuis : Et si le sort bien-tost ne me rameine Les doux appas de ma belle inhumaine ; le ne sçaurois plus viure en ces ennuis Trois iours entiers.

.WTRE.

Ou vous sçauez tromper bien finement ,

Ou vous m’aymez assez fidelement :

Lequel des deux ie ne le sçaurois dire.

Mais cependant ie pleure et ie souspire ;

Et ne reçois aucun soulagement.

Pour vostre amour i’ay quitté franchement Ce que i’auois acquis bien seurement.

Car on m’aimoit : et i’auois quelque empire Où vous sçauez.

le n’attens pas tout le contentement Qu’on peut donner aux peines d’vn Amant , Et qui pourroit me tirer de martyre.

A si grand bien mon courage n’aspire.

Mais laissez-moy vous loucher seulement Oîi vous sçauez.

AVTRE.

Le Soleil ne voit icy bas Kien (|tii fp coiii|iare aux appas,

Dont Philis nos sens ensorcelle.

Son air n’est pas d’vne mortelle.

Sa bonclie, ses mains, ny ses bras.

Ses beaux yeux causent cent Irespas Ils éclairent tous ces climas ;

Et portent en chaque prunelle Le Soleil.

Tout son corps est fait par compas.

La grâce accompagne ses pas.

Enfin, Venus n'est pas si belle,

Et n’a pas si bien faites qu’elle Les beautez qui ne voyent pas Le Soleil.

AYTRH.

Toutlieau corps, toute belle image, Sont grossière auprès du visage Que Philis a receu des Cieux.

Sa iKHiche, son ris, et ses yeux.

Mettent tous les cœurs au pillage.

Sa gorge est vn diuin ouurage.

Rien n’est si droit que son corsage.

Enfin elle a , pour dire mieux , Tout beau.

Parmy tout ce qui plus m’engage .

Est vn certain petit passage.

Qui vermeil et délicieux....

.Mais ce secret est pour les Dieux !

Ma plume, changeons de langage : Tout beau.

DK MONSIKVK DE VOITVIŒ.

Page 1