I.ETTRE XXI
Monsievr ,
Le soin que vous auez efi de l’affaire dont ie vous auois parlé, n’a pas esté employé si j)cu vtilenient que vous dites. Car rela m’a esté vn témoignage, que vous me faisiez l’honneur de m’aymer : et ie tiens cette fortune-là beaucoup au dessus de l’autre que ie pretendois. le vous le dis sans mentir, ie me laisse bien plus loucher à la gloire, qu’à l’ambition : et ainsi il n’y a point de place au monde, tant proche fust-elle des Roys, que ie ne prisasse moins, que celle que vous me donnez en vos bonnes grâces. Il me déplaistseulement, qu(! tant de faneur , que vous me faites, demeure s, ans reconnoissance ; et qu’il ne me reste plus rien que vous puissiez de noiiueau aqueriren moy. Mais souffrez, s’il vous plaist, (pie ie ne donne aucune part de mon affection, à l’obligation que ie vous ay : puisque ie l’ay desia donnée toute entière à vostre mérité ; et que dés le premier iour que j’eus le bon-heur de vous bien connoistre, sans s(,-auoir si vous m’aymeriez ou non, ie fus parfaitement, etc.
A Mü.NSIEVll LETTRE XXII.
Mo.vsievii ,
le craignois que mes lettres, si elles venoient seules, ne fussent pas trop bien reçeuës de vous ; et sans cela ie vous aurois remerciii il y a longtemps de la faueur qu’il vous a pleii me faire. Mais j’ay [Kinsé qu’elles n’arriueroient pas trop tard ; pourmui qu’elles vins- ;sent auec celles de Mademoiselle du Plessis ; et que vous leur feriez tousiours fort bon accueil les trouuant en si bonne (;ompagnic. le portay à cette belle Dame la lettre que vous luy ('scriuiez, aussitost que ie l’eus receuë : et ie vous puis dire, sans vous llatter, (pi’elle fut leuë d’elle en ma presence plusd’vne fois; et qu’elle eu demeura parfaitement contente et satisfaite. Ne croyez pas neautmoin# , pour ce que ie vous en dis , c‘stre mieux dans ses bonnes
NOVVKLLIiS LK'ITKKS
GH
grâces : et ne prenez pas cela pour vn témoignage de beaucoup d’affection. Car ce que vous luy auez esc.rit estoit de sorte, qu’il cust causé le mesnie effet en vue personne indifferente : et ie ne crois pas (|u’il y ait femme au monde, qui ne l’eût reveué auec beaucoup de contentement; si ce n’est peut-estre qu’il y en ait quelqu’vne qui n’ait point de vanité. Aussi , si vous estimez à quelque fortune la grâce que l’on vous fait de vous en remercier : ie ne pretens pas, que vous m’en sçaehiez aucun gré; ni que vous croyez que mes prières et mes sollicitations y ayent contribué quelque chose. Car ie ne crois pas qu’il se pust faire, qu’vne si bonne lettre demeurast sans réponse; ni que celle qui l’a reyeué pust rien oublier, de tout ce qui vous peut obliger à luy en faire voir vue st^conde. Dans celle qu’elle vous enuoye, vous verrez des preuues de ce que ie vous dis. (Mais vous les aurez desia veués en lisant cecy. t^ar sans doute elle aura esté ouuerte la première.) Et c’cst-là, que vous iugerez, si ie suis menteur, et si vous ne l’estes pas, lors que vous-vous dites mal heureux. Au moins, ayant des asseurances du contraire de si bonne main, vous ne deuez plus, ce me semble, vous appcller ainsi, ni vous plaindre dauantage d’vne abseucc, sans laquelle vous ne pouuiez pas reccuoir celte faveur. Pour moy, quand toutes ces considerations-là n’y seroient point, je ne pourrais pas estre triste de voslre mal, tant que ie vous entendrois plaindre de si bonne grâce ; ni estre touché de pitié, pour vous voir en vue condition, que j’estimerois plustost digne d’enuie. Car sans mentir, ie ne puis pas comprendre, que l’on puisse se plaindre de la solitude, estant auprès de Madame la Comtesse de .Moret ; ni croire (pi’vn honneste homme puisse estre mal-heureux avec elle. Et en vérité, depuis qu’elle est [>artie d’icy, et (pi’elle vous en a emmené ; ie troiiuc dans Paris ce desert, que vous trouuez*dans vos forests : et ie ne pourrois pas voir le Cloislre sans tristesse, quand mesme la plus belle Dame qui y soit se disposeroit à m’y donner tout contentement. Mais pourtant, parmy cét cnnuy, ie ne m’estime pas encore tout à fait mal-tieureux : puisque vous me faites l’honneur de vous souuenir quelquefois de moy ; et de croire que je suis de tout mon cuîur, et plus que i)crsonne du monde,
MoxsiKvn, Voslre, etc.
UK MUNSIEVR DK VOITVRE.
A ArOXSIEVR
LETTRE XXIll.
Monsievr,
le n’ay point d’autre excuse à vous donner du long-temps que j’ay esté à vous eserire, et à m’acquitter de ce que ie vous dois; <pie ma paresse. Outre la mienne naturelle^ j’ay encore contracté celle du pays oii ic suis; qui passe sans doute en fainéantise toutes les Nations du Monde. La paresse des Espagnols est si grande, qu’on ne les a iamais pi't contraindre à balayer deuant leurs portes : et il en couste quatre-vingts millé escus k la Ville. Quand il pleut, ceux qui apportent du pain à Madrid, des Villages, ne viennent point, qiioy (pi’ils le vendissent mieux ; et sonnent il y faut enuoyei' la lustiee. Quand le bled est cher en Andalousie , s’ils en ont en Lastille, ils ne i)rennent pas 1a peine de l’y enuoyer ; ni les antres d’en venir quérir; et il faut (|ii'on leur en porte de France, ou d'ailleurs. Quand vu Villageois qui a cent arpens, en a labouré cin- (piante : s’il croit en auoir ass«'Z, il laisse le reste en friche. Ils laissent les vignes venir d’elles-mesmes, et sans y rien faire. \'n Italien qui tailla la sienne , en trois ans la racheta de prix. La Terre d’Espagne est tres-fertile : leur soc n’entn? que (piatre doigts dedans; et sonnent rapporte quatre-vingts |>onr vu. .-\insi s’ils sont panures; ce n’est que parce qu’ils sont rognes et ()aresseiix.”’
A MADAME I.ETTRE XXIV.
Vous svaiiez vous deffendre de si bonne grâce, que ie ne feindray plus de vous accuser: et si d’aduenlure jusqii’icy ie l’ai fait injustement, vous ne deuez pas vous en plaindre, ni moy m’en repentir ; puisque cela a fait naistre vn si bel effet ; et qu’il vous en est renenu tant de gloire , et k moy tant de contentement, le fus rauy hier, (piand ie vis vue j)age et demie escrile de vostre main. le ne me sonuiens pas d’avoir iamais esté si content , ni d’auoir vefi tant de belles choses ens«'mble : et pour vous dire le vray, la plus grande I. |0
6S6 NOVVELLES LEITRES
marque que ie voye eu vous de n’estre pas coupable , c’est de ce que vous traitiez si doucement vos accusateurs; et que vous faites tant de bien à ceux qui ont dit tant de mal de vous. La moitié de ce que vous m’auez cscrit pourroit justifier la plus criminelle personne du monde : et l'innocence inesme ne me sembleioit pas si belle, ni si aymable, que la dcffense (jue vous donnez à vos fautes. Après cela, vous pourrez faire prendre à ma creance tel parti qu'il vous plaira. Car tant que vous parlerez ainsi, ce ne sera plus la vérité qui sera la plus forte cbosc du monde ; et vostre Eloquence luy estera celte qualité. le remets donc toutes mes opinions entre vos mains. Celles que ie tenois les plus vrayes, me sembleront les plus injustes, si vous ne les approuuez pas. le croiray, si vous voulez, que vostre Religion est meilleure que la mienne ; que le Roy n’a point de plus fidelles suj^ets, que ceux de la Rocbelle; qu’il seroit plus expédient, pour le bien de l’Estat, d’abattre la Citadelle de Mets, que le Rastion de l'Euangile; et que mon affection n’est de gueres plus grande que la vostre. Mais ie ci-oiray tousiours, et ci-la (piand vous ne le voudriez pas, que vous n’auez pas au monde vos- Ire pareille ; et qu’on ne vous svauroit assez aymer. Adieu.
A MADAME
[.ETTRE X.W.
Vous ne fisles ianiais vne si Ixinne lettre que la derniei’e que j'ay receuë de vous ; et ce qui m’a empesebé d'y respondre plnstost ; c’est que j’ay employé à la lire tout le loisir que j’ay eu depuis. Encore ne m’en puis-je lasser, tant j’y frouue de gentillesses de tous œstez. Sans mentir, ie ne voudrois pas n’auoir point esté absent de NOUS à l'heure que vous l’auez escrite. Car cela m’eust empesché de receuüirc.e contentement: cl ie doute si vostre présence in’en eusl pù donner vn plus grand. Ce Caresme-prenant, que vous dites que vous esperez apres l’asques, m’a beaucoup plus resioiiy que celuy qui est passé : et sur la fin, vous me reprochez si doucement ma négligence, et vous ajoustez si à pro|)os, l'ayme mieu.r dire comme vous, vmndcz-moij ce qu'il coustera ; que ie ne croy pas que vous ayez iamais rien dit de si bonne grâce. M"‘ ( pardonnezmoy si ie vous le dis) mais il falloit que vous fussiez en bonne humeur; et en vérité, vous me faites bien glorieux, de me dire, que
I»K MONSIi:Vll DK VOITVUi:.
nous nous roiu'onlrons en nos pensées; puis que vous rcnconlrez si bien Hiix vostfps. Mais puis (|ue c«la est, vous n’en eustes que do liien }{ayes ces iours passez; et vous ne vous estes entretenue que de belles iniaftinations. Car pour inoy, il y a lon^'-teinps que ie n’ay veù les miennes en vn estât si plein de repos, et de tranquillité ; et j’ose encore dire, de contentement. Peut-estre, qu’en la fortune où ie suis, il me sied mal de parler ainsi, et que ie ne deurois estre capable de rien de tout cela, puis que ie ne vous voy point. Mais excusez-moy, s’il vous plaist : ie n’ay pfi m’einpesclier d’estre content, apres auoir receu vostre derniere lettre. Kt de plus, j’ay veu depuis quatre iours vn homme qui m’a dit tant de bien de vous, que de long-temps ie ne sçaurois estre triste. Ce fut .Monsieur •••**• alin que vous svachiez à qui nous auons cette obligation. Il me parla trois heures de vostre esprit, de vostre douceur, et de tout ce qui est d’aymable en vous : et me dist en suite, que vous estiez la plus melancholiqne du monde, l’anouë que cette ilerniero qualité me plut pour le moins autant, que pas vne des autres : et que cela me eliatoùilla le cœur plus doucement, que toutes les louanges qu’il vous auoit données. Il me descriuoit si bien vos resueries, et l’indilference que vous auez pour toutes choses ; que, sjins mentir, le eieur me fendit de pitié : et neantmoins, pour rien du monde, ie n’eusse voulu que vous eussiez esté moins triste. V’oila de merueilleiises contradictions : et si vous n’estiez frappée de la inesine maladie que celuy (|ui vous les cscrit; à {>eine les pourriez-vous croire.
La tristesse et la joye me possedoient également : et celuy qui parloit à nioy, en eût veil sans doute quelque chose. Mais elles estoient toutes deux si mcsiécs en mon visage, que ni l’vne ni l’autre n’esloient reconnoissabics. Aussi, sans s’apercenoir du trouble qu'il caiisoit en moy, il me repro<-hoit (pic ie ne vous aymois pas assez; et que ie n’estimois pas selon son prix vne affection si parfaite que la vostre. Il me déplut de le voir si peu iudicieux : et (leslors j’eus |ieur qu’il ne se fust trompé en jugeant de vostre |>assion, puisqu’il scauoit si mal l'econuoislre la mienne. Car ayant dit tant de bien de vous, il y alloit de mon interest d’auoir bonne opinion de son jugement : et j’eu.sse bien vouluen auoir de ineilleuri‘S mar(pies.,.Mais cela n'est- il pas estrangeï ie s^-auois mieux que luy tout ce qu’il disoit de vostre esprit, et de vos humeurs; et ie ne croy pas (pi’il y ait personne au monde, qui vous s^'ache mieux connoistrc, ni plus es- . tiiner que moy : et pourlaut, toutes les fois qu'il vous loùoit, comme s’il m’eiist appris ({uelque nouueauté, ou s’il m’eust dit quelque l'bust! ipie ie n’eusse point sçeuë, j’estois ruvy de joye; et («t eii-
(ii« NUVVELLES LETlRIiS
li'Ctien m’u donné tant de contenlement, que ie doute si le vosti’e mesine m’a jamais esté plus agréable. Parniy tous ces plaisirs, ie n’ay eû qu’vn dépit, que vous m’ayez auerty d’vnc chose, que ie pensois faire, sans que vous y songeassiez ; et que j’uye esté préuenu de vous au dessein que j’auois. Kt eu vérité, vous auez trop d'impatience ; et vous me deuiez donner encore vn peu de temps. Car ie veux mourir si ie n’y songeois : et ie ne vous puis dire le regret que j’ay, que vous m’en ayez parlé la première. Mais ne vous faschez point de n’auoir pas eù plùtost mon portrait. Car aussi bien les premiers mois de cette absence m’auoient tellement changé, que vous ne m’auriez pas reconnu : et ie differois à vous l’enuoyer, jusqu'à ce que l'esperaiice de vous reuoir, m’eust rendu le visage que vous m’auez veù autrefois auprès de vous. Mais il sera tantost temps d’y commencer. Au moins, ie voy que les beaux iours se hastent de retourner : et cela me fait croire que les miens reuiendront aussi. Car j’espere que le Printemps, en rendant à tout le Monde ce (|ue le froid auoit caché de beau, me redonnera le moyen de vous voir ; et que ie sentiray en vostre sein les premières violettes qu’il fera naistre.Les autres fois, il n’auoit accoustuméde reuenir pour moy, qu’en Automne; et mon hyver duroit tousiours jusqu’en Aoiist. Mais cette année, comme il a esté plus doux pour tous les autres, ie |)ense qu’il sera moins long |)our moy. Nous verrons reuerdir enseiiible les palissades de la Tuillerie, oii nous nous sommes promenez six mois auparauant : et le premier Rossignol que vous entendrez chanter, vous auertira de ma venue. Que cette pensée m’en donne de belles ! et que j’ay de regret de vous quitter si-tost là-dessus ! Mais il faut que ie ferme ce discours, et ma lettre; et que ie reserue quelque chose à vous conter en ce temps-là. Kt pourtant, quand ie n’aurois rien à vous dire, ie ne laisserais pas d’auoir dequoy vous entretenir long-temps. Songez, M***, comment cela se peut entendre : et receuez quand-et-qiiand , mille baisers que ie vous donne en vous disant. Adieu.
A MADAME LA MARQVISE DE RAMBOVILLET.