I.KTTRE XXVm
Mademoiselle,
Monsieur est peixlii, et tous scs gens, d’vnc perte, à mon aiiis, infaillible et certaine. Voyez en quel estai doit estre mon esprit, et si ie ne suis pas le plus malheureux homme du monde, l’eusse quitté la fortune de toutes choses, si elle m’eust laissé eiitiere la loye de retourner vous voir, et elle l’est venu troubler par la plus estrange et la plus funeste auenture qui pouuoit arriuer. La seule imagination du plaisir de reuenir m’auoit fuit résister à toutes les incommoditez de ce voyage, et après cela, il faut que ie retourne beaucoup plus triste que ie ne suis venu. A cette afHiction, Mademoiselle, ie ne voy aucune consolation, de quelque costé que ie me tourne, car l’honneur de vostre amitié, qui me pourvoit consoler de tous les autres malheure, est ce qui me rend celui-cy plus sensible, et ie ne puis me résoudre à vrle infortune par laquelle ie suis menacé de passer le reste de ma vie sans vous voir. Dans ce déplaisir où ie suis, ie reçois de l’amitié de Monsieur de Chauigny, toute l’assistance que i’en pouvois attendre, et de grandes assurances que ma fortune n'en sera pas pire. Mais il me semble que ie ne puis honnestement n'estre pas miscrahle, et ie ne voy pas qu’il y ait pour moy d’autre party à prendre que celuy qui est le plus ruineux. Nous allons bien vite à Paris, où ie pense, selon que l’on compte icy, que nous serons le 19 ou le 20 do ce mois; de sorte quej’espcre que j’aiiray bientost l'honneur de vous voir, et de tant loin que ie jette ma veuë sur l’auenir, c’est la seule étincelle de
DU MO.NSlDVIt DK VulTVKi;. (iXi
joye que i’y puisse voir. Vous serez cstonnée de ce que l’oii a déeouiierl ; nous allons voir d’eslranges et pitoyables choses ; l’on en propos*; à Monsieur de si estranges à faire, et de si fAcheuses à souffrir, que ie crois asseurément (pi’il ne receiira pas l’aeeominodemeutque l’on luy offre, si cela se peut .apfieler accommodement.
le vous sup[)lie très-humblement, Mademoiselle, ne ntontn-z rette lettre à personne que de chez vous : ayez pitié de moy, et faites- moy l’honneur de croire que ie suis plus que personne *
l’oslre, fie.
A Montêliinart , le 3 luillet loU.
A MOiVSTEVR DE LOX.VEIL,
Seigneur (le Maisons, Conseiller du Roy en ses Conseils cl premier Président en la Cour des Aydes.
l.KTTRK -\XI.\.
Moksibvb,
Si j’ay esté quelque temps sans vous escrire, ce n’a |»as esté par négligence que j’y ay manqué, car ie n’en puis auoir pour vous, ni manquer en quelque sorte à vn deuoir aurpiel ie suis si obligé. Mais ie n’auois point de nouuelles certaines à vous mander, ayant esté tout ce temps bore de la cour. .Monsieur de Chauigny a fait plusieurs voyages de Monsieur le Cardinal au Hoy, et du Roy à Monsieur le Cardinal, dans lesquels lu; le poimant suivre sans grande incommodité, par la diligence aiiec laquelle il alloit, j’ay demeuré quelques iours auec Monsieur son fren; à Ueziers et à Montpellier, le croy. Monsieur, que vous estes à cette heure aussi bien informé que moi de tout ce qui s!est passé à Narbonne; ie ne laisseray pas pourtant de vous en dire quehiues parlicularitez ; car quand vous les auriez ouï dire, ce que ie vous diray, et ce que ie sçay de bonne part, vous asseurera au moins, que ce que vous aurez ouï dire est vray. Après vne conférence de deux heures, que Monsieur de Chauigny eust auec le Roy, le iour qu’il le vint trouncr à Narbonne, où le Roy estoit venu sans autre dessein que de prendre des eaux. Monsieur le Grand entra en grand soup(;‘on , et commeiKa à estre fort estonné. 11 fut ce soir-là chez Messieurs de Ueaumont, oii ayant troiiué force monde, il dit à l’aîné, qu’il y auoit là beaucoup de
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tjens qu’il ne connoissoit pas, et qu’il leprioil de s’en défaire. Après souper, il fut chez vu f;enlillioinine qui estoit à luy, nommé Sioujiie, qui a esté arresté et remis en lilx-rté : estant-là, il donna diarpe à vn autre gentilhomme des siens, d’aller voir si les portes de la villt- estoient fermées. Ce gentilhomme au lieu d’y aller, se con tenta d'y envoyer vn laquais, qui lui vint dire qu’elles l’estoient; ce qui néantuioins u'estoit pas vray ; car les portes de Narbonne, (pii tous les iours se fermoienl à liuict heures du soir, ne se fermèrent ce iour là qu'à neuf heures et demie, à cause des trains qui arrivoyent, et pour lesquels on les fit retarder. Il estoit neuf heures quand Monsieur le Grand enuoya, et elles ne furent fermées qu’vne demy-heiire apres. Voyant cela, il se résolut de coucher hors du Logis du Hoy, et enuoya sur les dix heures du soir vn des siens coiiuert du manteau ipi’il aiioit porté ce iour-là, lequel passa dans la salle des gardes, et vn autre qui snniint, dit aux gardes qui estoyent demy-endormis : Messieurs, voilà Monsieur le Grand qui passe. On creiit donc (pi'il estoit retiré, et on le vint déclarer au Itoy, (pli enuoya en sa chambre voir ce qu’il faisoit. Ses gens dirent qu’il estoit couché et qu’il dorinoit. Sur h;s onze heures. Monsieur de Charost y fui jiour l’arrester : mais ayant tiré les rideaux du lit, il ne trouiia personne, et sceut, après avoir cherché partout, qu’il n’y estoit pas. On creut donc qu'il s’étoit sauvé ; néantmoins, ayant eiiuoyé à l’écurie, et ayant troiiué tous sescheuaux, et ayant sceu aussi que Monsieur de Thou estoit dans Narbonne, on iugea qu'il u’estoit pas hors de la ville. On enuoya aussitost comiuander au lieutenant de Hoy dans Narbonne, de ne faire ouurir les portes pour qui que ce fût, et de faire faire des rondes toute la nuit sur les murailles. Cependant, Monsieur le Grand auoit esté mené par Sioujaedansvn logis où il y auoit deux belles tilles soeurs, qui n’ont pas réputation d’estre fort chasles, etaued’vne desquelles quelques vus disent qu’il auoit couché quelques iours douant. Estant là seul, il se lit delMJttcr et coucha tout habillé sur le lit. Le lendemain, on enuoya par toutes les maisons faire commandement sur peine de lezo-majesté et de la vie, aux maistres des logis, de déclarer ceux ([ui estoyent logez chez eux. Les filles {>our cela, ne dirent rien estant seules ; mais leur oncle, qui estoit aux champs, revint ce iour-là, par grand malheur pour Monsieur le Grand, et ayant sceu qu'il estoit chez liiy (car il le connoissoit), le lit dire au lieutenant, qui y vint aussitost ; et ayant trouvé Monsieur le Grand fort troublé, et auec. un visage, à ce qu’il dit si changé, qu’à peine estoit-il reconnoissable, il liiy dit ipi'il auoit ( barge de l’artv.ster. .Monsieur le
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Grand Iny demanda à voir son ordre; il luy dit qu'il n’auoit point d’autre ordre que celuy qu’il auoit rereii de la liouehe du Iloy. Monsieur le Grand luy demanda, si le Roy lui auoit ronimandéluyinesme. Sur quoi ayant respondii ([u'oui ; le Roy, dit Monsieur le Grand, a bien fait, et vous faites bien de lui obéir. Le monde dit icy, qu’en disant ees paroles, il se prit à pleurer ; mais .Monsieur de Ghauigny à qui j’ay demande si cela estoit vray, m’a dit que le lieutenant ne le luy auoit point dit. Il arriua auant-bier dans la citadelle de Montpellier, oii il est gardé par Céton. Selon (|ue j'en ay ouy parler, ie juge, et sur des conjectures bien raisonnables et quasi asseurées, que l’on croit icy qu’il auoit des desseins bien hardis et bien meschants ; et j’ay peur qu’il se tronuera d’autres gens enveloppez dans son malheur, le croy que nous pourrons bientost prendre le chemin de Paris oii j’ay une extrême im|)atience d’estre.
Uepiiis auoir es<’rit cette lettre, j'ay veu icy, à Monfrein celuy qui arresta .Monsieur le Grand, (pii m’a dit, que le lendemain qu’il le fut voir, il se donna deux cens coups dans le visage et sur l'eslomac, en sa presence, de sorte qu’il en vomit le sang.