BALADE
DE MONSIEVR DE VOIIVRE
Vous de qui l’œil est mon vainqueur, Belle, qui causasles l’orage.
Oui souda premier en mon cœur,
Les feux de l’Amoureuse rage :
Bans l’ardent brasier, qui m’outrage.
Vous ne s^auriez plus me garder ;
Si vous ne me donnez |K)ur gage.
Ce que ie n’ose demander.
le ne souhaite le bon-lieur,
D’auoir vu Empire en partage,
Ny les pompes de cét honneur,
A qui le Monde fait hommage.
Toutes les richesses du Tage le ne prêtons pas posséder :
Et i’estimerois dauantage.
Ce que ie n’ose demander.
Comment puis-ic voir la douceur, Qu’Amour a peinte en ce Visage?
Les feux de cét oeil ranisseur,
La grâce de ce beau corsage ?
Cette belle et diuine Image,
A qui toute autre doit ceder?
Sans desirer en mon courage.
Ce que ie n’ose demander.
Ȇ4 IIALADK DK MONSIKVK DK VOITVKK.
Alun ffsiiect, et votre rigueur.
Retiennent nia langue trop sage.
Mais le mal causant ma langueur,
Par mes yeux a trouué passage.
’ Ils vont pour mon cœur en mes.sage :
Kt quand i’ose vous regarder.
Ils demandent en leur langage,
Ce que ie n'ose demander.
HISTOIRR
D’ALCIDALIS ET DE ZELlüDE “ .
A MADEMOISELU: DE RAMBÜVILEET.
Du temps que l’Espagne estoit diuisée, non seulement entre plusieurs Roys , mais aussi entre plusieurs Nations ; et que les Gots, les Mores, et les Espagnols en tenoient chacun vne partie : l’Arragon estoit sous 1a domination d’vn Roy, qui parmy toutes les guerres, dont ses voisins auoient esté agitez, auoit tousiours maintenu ses sujets en paix; et qui n’eut rien de mémorable , que d'auoir esté Pere de celiiy, dont nous escriuons l’histoire. Sa femme, apres luy auoir donné vn seul fils, le laissa veuf, en mesme temps à peu prés, que la Comtesse de Rarceloime , ieune et vertueuse Princesse, venoit de perdre son mary. Quoy qu’il fût desia assez vieux ; son Conseil etVs sujets trouucrent, que pour la seureté de sa personne, et celle de ses Estats,il estoit à souhaiter, qu’il laissast plus
(I) Le Lecteur sera auerty, que liien que cét Ouuragc d'Aleidalis, soit donicuré iiiiparfait entre les mains de t’Autheur : il y auoit trauaillé toulesfois prés de vingt ans niiaut s^i inort,*et depuis l'auoil tousiours laissé sans le continuer. Ce qui doit scruir d'excuse au i>eu de politesse qui s’y peut rcncontrer.Ce tragment n’estant qu'vne legere, mais belle, et agréable ébauche de son dessein. Et il est aisé du le iusiilicr par la lecture de deux lettres de l'Autheui à Mademoiselle de Itaniboûillel, imprimées il y a prés de dix ans dans sou Hee.üeil. L’vne la 8. page 92. et l’autre la 60. page 172. où il luy parle de cét Uiiurage que dés l’année IC33. il auoit entrepris et commencé pour elle- .\us(|uelles , s’il a la curiosilé de voir ce qu’il en dit, ie renuoyc lelax;lciir.
6i(i niSTÜIHK D ALCIDALIS
d’vn heritier; et le suplierent, qu’il choisist pour cela dans ses païs, ou dans ceux de ses voisins, vne femme qui luy fht agréable. La beauté et la vertu de la tlomtesse estoicnt connues encore plus loin qu’en Arragon. El outre que la raison d’Eistat vouloit que l'on ne laissas! pas perdre l’occasion de joindre à son Royaume, vne si importante ville que Barcelonne, l’inclination du Roy s’y trouua encore entièrement portée. Rosalue (car elle s’appelloit ainsi,) estoit assez belle, et beaucoup plus habile qu’elle n’esloit belle; et se trou- «lant Souueraiue, il n’eut pas fallu moins qu’vn Sceptre, pour la faire songer à vn second Mariage. Mais n’ayant qu’vne fille, et le Roy d’Arragon qu’vn fils : elle creut que ce n’estoit pas seulement se faire Reyne, mais que c’estoit comme laisser vn Royaume héréditaire à sa fille; et qu’estant au milieu de beaucoup de voisins, qui ne pensoient qu’à entreprendre sur son Estât, elle ne seroit pas blasmée de se mettre en seureté, en se mettant vne Couronne sur la teste. Elle demeura donc aisément d’accord, de perdre le nom de Comtesse de Barcelonne, pour estre Reyne d’Arragon; et y fut i-eveuë auec toute la joye, et la magnificence du monde. Comme elle estoit ieune, belle et adroite : en moins de rien elle gouucrna absolument le Roy ; et bien tost apres tout le Royaume. Les plus importantes affaires, ne se terminoient plus que par son auis : et le Roy auoit quitté toute sorte de soin, pour n’auoir plus que ccluy de luy plaire. Mais dans cette grande puissance , la plus grande j)ensée qu’elle eût, estoit de marier sa fille auec le Prince ; et la connoissancc qu’elle auoit de son beau fils, augmentoit en elle tous les iouré le désir de celte vnion. Alcidalis, c’esloit le nom du Prince, estoit né si heureusement, et auec tant d’auantages de la Nature, qu’vne des moindres qiialitez qui fût en luy estoit d’estre fils de Roy. Il auoit vne beauté qui gagnoit le cauir de tous ceux qui le voyoient, vn esprit qui dans les prcmiere.s années de son Age ne troiiuoit desia plus son pareil , et vne hauteur d’ainc et de courage, qui donnoit du respect et de la crainte à tout le monde. L’Enfance d’Alexandre ne fut pas plus grande, ni plus merueilleuse, que la sienne. 11 ne se passoit iour, qu’il ne dit ou ne fit quelque chose qui estonnoit toute la Cour. Ceux qui sçauent l’art déjuger de la fortune des hommes par les traits de leur visage, voyoient dans le sien des promesses de plusieurs grands et incroyables euenemenLs. Et ceux qui consideroient scs actions, et les grandes qiialitez qui estoient en luy , disoient , que la Couronne d’Arragon estoit trop petite, pour vne teste comme la sienne. Ils prévoyoient bien, que les Mores, qui estoient les voisins de son
KT ItK ZELIDE.
Pcrn, seroiont quelque ioiir contrains de mettre la Mer entre liiy et e»ix; et que l’Espapne ne tarderoit îi estre 1» vn seul, qii'aiitant de temps qu’il en falloit, pour donner à ce ieune Prince la force de tirer l’espée. Toutes ces qiialitez augmentoient de iour en iour pour luy l'affection de la Reyne, qui les connoissoit mieux que personne. Elle souhaittoit auec impatience l’occasion d’effectuer le mariage, qu’elle auoit d’abord projette : et n’estimoit pas vn si gnmd aiiantage pour sa fille d’estre Reyne d’.Arragon, comme d’estre femme d’Aleidalis. Mais qiioy que nous disions de la Fortune; il faut allouer qu’il n’y a point de prudence comme la sienne. Elle establit ses desseins de si loin, et les conduit par des cbemins si cachez : qu’il est impossible à nostre préuoyance de les empescber; et malgré nostre conduite, elle vient tousiours à bout de ce qu’elle entreprend. Elle auoit résolu de combattre la prudence de Rosalue : et voila qu’elle va faire venir de de-lJi la Mer, vue fille encore enfant , qui estant orpheline et estrangere , i-enuersiîra les desseins d’vue Reyne tres-biibile et tres-puissante. I/i Prince de Teuare, d’vne des plus illustres maisons du Royaume de Calabre, et telle qu’elle auoit donné autresfois des Roys à Naples , et à la Sicile; eut vne grande et importante succession en Arragon , qu’il se résolut d’aller recueillir luy-mesme, poiirce. qu’elle luy estoit disputée. Mais comme il aymoil extrêmement sa femme, et que luy et elle eussent vne grande passion, pour vne seule fille qu’ils aiioienl de l’ftge eniiiron do cinq ou six ans : ils ne se purent résoudre do se séparer; et passeront auec toute leur maison en Arragon. Ils y furent receiis du Roy et de la Reyne, auec toute la bonté, et la ciuilité, qui estoient deucs à des Estrangers, et à des Estrangers do ce rang, et de ce mérité. Mais quelque temps apres leur arriiiée le Prince fut pris d’vue maladie qui l’emporta en peu de iours; et laissa sa femme dans vn desespoir, oii il n’estoit pas croyable qu’elle pùt viure long-temps. Elle receut de la liontè de la Reyne, de qui elle s’estoit fait aymer extrêmement, toute la consolation et l’assistance, qu’elle pouuoit souhaiter dans son aflliction, et dans ses affaires. Rosalue auoit tousiours trouué la Princesse à son grt‘. Mais depuis son affliction , la pitié augmenta tellement raffe<’tinn qu’elle luy portoit, qu’elle commença ii l’aymer comme ellemesme. Elle la fit loger dans le Palais : et auoit tant de soin de la tenir tousiours auprès de sa personne; qu’il sembloil qu’elle perdist quelque chose , toutes les fois qu’elle se separoit d’elle, et qu’elle ne fut pas toute entière où Camille n’estoit point. C’estoit ainsi que s’appeloit celte Princesse affligik*. Cependant , toutes ces extraor-
b4X HISTiUUK U ALCIUAUS
(linaiies caresses de la Reyiie, qui peiit-estre auroieiit esté capables de guérir tout autre mal que le sien : ne firent point d’autre effet en elle, que de l’adoucir quelque peu ; et de luy en faire porter la douleur auec moins d'impatience et de desespoir. Et à dire le vray, la mort du Prince son Mary, en vne si mauuaise conjoncture, luy fut vn coup si rude et si difficile à supporter, que toutes les bontez et les consolations de la Reyne, n’empeseberent pas, qu’elle ne fut arrestée elle-mesme, faute de nourriture, et de sommeil, d’vue maladie qu'elle jugea d'abord deuoir estre le dernier de tous scs maux. Cela donna d’extrêmes inquiétudes à la Reyne, qui souhaitoit passionnément sa guérison , et qui eust esté bien-ayse de ne point voir arriuer en ses Estais la mort de deux si illustres personnes en si peu de temps. Elle conjura tous les Médecins les plus experts qui l’approcboieut alors, de mettre en pratique les plus grands secrets de leur art. Mais quoy qu'à la sollicitation de la Reyne, ils s’y employassent de toute leur puissance , et n’y épargnassent quoy que ce pût estre; le mal de la Princesse Camille, fut plus fort que tous leurs remedes. Et comme elle se senloit bien elle-mesme, et connoissoit auec autant de jugement et de sens rassis que ses Médecins, que son heure esteit venue : elle se résolut de siiiure le Prince son Mary , auec toute la tranquilité que luy pouuoit permettre le seul soucy qui luy restoit en mourant, d’abandonner sa fille au besoin, et de la laisser orpheline en vn âge si i>eii capable de raison, et dans vn pais estranger, oii elle ne pouuoit esperer d’assistance, que de la bonté de la Reyne, en la Cour de qui elle se voyoit preste de mourir. Durant ces differentes pensées, qui l’agitoient au fort de sou mal, la Reyne qui la voyoit le plus souuent qu’il luy estoit possible, luy ayant demandé l’estât de sa disposition; Camille tourna doucement ses yeux sur elle, luy prit la main, qu’elle luy baisa plusieurs fois, sans pouuoir parler. Puis tout d’vn coiq) luy adressant sa voix ; elle luy dit : Qu’elle auoit des obligations infinies à la mcilleun! Reyne du monde, de l’interest qu’elle prenoit en sa santé. Que puis qu’elle luy faisoit l’honneur d’en vouloir sçauoir de sa bouche le véritable estât , elle souffriroit qu’elle luy dit, qu'elle se sentoit fort proche de sa fin: mais que la plus mortelle pensée qu’elle eût en l’estât où elle se trouuoit, n’estüit pas celle de sa mort; et qu’aymant sa fille beaucoup plus que sa vie , elle auoit bien plus de regret de la quitter, que de laisser le monde. Elle la supplia donc de luy permettre, qu’elle ménageast si f>eu d’heures qui luy restoient, et qu’elle les employât il verser dans son sein les derniers et plus tendres Muitimens
Kl MK ZKLIMK.
(lu son aille. <Jui esluieiit, quelle lieniroit le Ciel «le tout son cœur, de lu mettre si tost en estât de suiure au tumbeau le Prime son Espoux , si deunnt sa mort elle auoit agréable de riîceuoir de sa main, le présent qu’elle liiy vouloit faire, de tout ce qui apres c«'t Espoux, liiy restoit au monde de plus eber et plus précieux. Et comme en disant ces mots elle fondoit en pleurs : apres auoir essuyé ses yeux, elle continua ; et dist : nue jiarmy tous ses maux elle ne pouiioit croire, que la Fortune fiit absolument son ennemie, puis(]u’elle luy auoit donné l’honneur d’estre coniuii' d'elle; et (|ue‘ hors le malheur du Prince son Mary , elle estimait le voyage d’Arragon heureux, qiioy qu’elle jugeast assez, «iii’aussi bien qu’à Iny, il luy cousteroit la vie. Que nonobstant cela elle eroyoit auoir en encore à trop Iwni prix le iKUiheur d'estre ayint-e d'elle , qu’elle estimoil tel, que si le inonde auoit quelque bien qu’elle perdit auee i-egret, c’estoit seulement son amitié. Mais (jii’ellc s’en eonsoloit par l’esperance, que sa tille luy succoderoit en rhoniieur de ses bonnes grâces : Qu’elle auroit la bonté de luy seruir de ir.ere; et luy feroit la faveur d’en auoir soin, comme d’vue personne qu’elle luy donnait en mourant : Qu’elle la supplioit de tout son ccriir, d’accepter le don qu’elle luy en faisoit : et qu’en la laissant auec cette nouuelle qualité de tille de la Ueyiie, elle eroyoit la laisser plus riche de cela , que de deux Liuchez dont elle demeuroit héritière. Qu’elle mourroit contente; et eroiroit que sa mort seroit en quelque sorte heureuse pour Zelide, puis qu’elle luy procureroil l’honneur d’estre nourrie auprès de la plus sage Iteyiic du .Monde. .Apres luy auoir dit ces mots , elle lira de dessous son cbeuet vu petit coffret, reinply de ses plus riches pierreries, «pi’elle luy donna en dejaist, et la supplia de le garder, pour seruir quelque ioiir au liesoin à sa tille Zelide ; ainsi que dans son voyage elle s’en estoit chargée pour le mesme effet. En l'Estat où esloitla Duchesse, et de la sorte qu’elle parla : quami elle eust demandé à Itosaliic le Itoyaiime d’Arragon ; on qu’elle eût sven de «pielle importance estoit ce qu’elle desiroit d’elle : elle ne l’eût pas refusée. Elle l’embrassa, et luy dist ; Qu'elle receiioit auee beaucoup de joye, le don qu’elle venoit de luy faire, à condition qu'elle ne le ponrroit iamais rcuoquer : Que d«‘s ce moment là, elle eroyoit auoir deux tilles; et qu'il n'y auroit iamais d’autre différence entre elles, sinon que Zelide seroit tousiours l’aisiu'e : Mais qu’elle prist courage; et qu’elle cs|>eroit qu'elle viuroit a.ssez longtemps, |K)ur estre témoin ellemesme des effects de ses promesses. Cela soulagea extrêmement l'esprit deCamilli-; mais ne diminua en rien son mal. Elle vesciit
HISTOIHK D’ALCIliALIS
encore deux iours: et an bout de ce temps-là, elle sortit du Monde, anec autant de joye que l’on sortiroit d’vne prison ; et laissa toute la Cour en tristesse, et la Reyno dans vne aflliction qui ne se peut représenter. Ainsi Zelide, en moins de trois mois, vit enterrer son pere et sa mere, dans le Tombeau de ceux dont ils estoient venus chercher la succession : et la voila à l’âge de six ans, esloignée de trois cens lienës du lieu de sa naissance, demeurée en vu pais estranger; et ce qui est plus à craindre pour elle, en la ]»uissan('e ri’vne personne, par qui les Astres la menaçoient de tous les malheurs de sa vie. Mais la Fortune est la meilleure mere du Monde : et il ne peut arriiier de mal, aux enfans qu’elle veut ailopter. Klle prit cette orpheline on sa tutelle; et par de si malheureux commencemens entreprit de luy mettre deux Couronnes sur la teste. Zelide estoit le plus parfait ouurage que le Ciel ait iamais fait. Comme sa vie deuoit estre pleine de miracles, sa personne l’cstoit aussi : et cette histoire qui est vray-stuiiblable en toutes choses, est incroyable seulement, en ce qu’elle raconte d’elle. Depuis que le Soleil faisoit le tour de la U'rre, il n’y auoit jHunt veu vne beauté si ai’complic que la sienne : et dans le plus beau cor|>s du Monde, elle auoit vn esprit qui ne peut estre imaginé des nostres : et qui sembloit estre de ceux qui ne doiuent point gouucrner d’autres corps que ceux de là haut , et qui ont esté faits pour, conduire les Astres. En vn âge oii à peine les autres sçauent pi'ofcrer (piehpies paroles, elle disoit des choses qui eussent esté admirées en la Imuiche des j)lus Sages. Personne n'eust iamais vne naissance si heureuse que la sienne. Toutes les estoilles s’estoient accordées ensemble, pour luy donner ce qu’elles auoient de meilleur : et le Ciel auoit mis tant de choses en elle, que la moindre partie qui y fust estoit celle (ju’elle tenoit de la Terre; et elle sembloit vne personne celeste tomt)ée icy bas par miracle. Ses inclinations la portoient si puissamment au bien ; que j)our ce qui estoit de faillir, il sembloit qu’elle n’eut point de libre-arbitre : et toutes les vertus luy estoient .si naturelles, ipi’il eust falu qu’elle se fust fait violence, jwiir n’en |)as exercer quelqu’vne. Iamais il n’ÿ eut de combat en son an)e. Iamais elle ne fut en doute entre le bien et le mal : et elle suiuoit tonsiüurs la liistiee et la bien-seancc, en siiiiiant toutes ses volontez. Outre tant de perfections qui se connoissoient : ces qualitcz cachées, et ces grâces secretles, qui nous font aymer les i>ersonnes, sans svauoir pourquoy ; estoient en elle en vn si haut point, qu’elle fut tonsiours l'inclination de tout ic Monde. Il y auoit ie ne syay quel charme dans toutes st*s actions, rpii jettoit ramour et la joye
CT hli ZIXIDK.
dans le eo'ur de tous peux qui la voyoient : et le sou de sa voix auoit quelque chose qui encliantoit les Aines. Klle auoit vne inl'inilé d’autres qualité/, aymablcs, qui ne se pemient exprimer : et la moindre part des perfections qui estoient en elle, estoit celle qui se pouuoit dire.
La voila ce me semble, Mademoiselle, si semblable à vous en toutes choses, qu’il n’y a personne qui ne la prist pour vosire Souir. Kt pour moy, quoy que ie l’eusse extrêmement considérée, lors que vous me la listes voir: il y auoit en elle huit de choses remarquer, que j’aiiouë, que ie n’aurois pfi la peindre de mémoire ; et que ie ne l’aurois pas si bien représentée, si ie ne l’auois copiée sur vous.
Aueceesannes là, Zelide deuoit conquérir le Royaume [d'Airagon : et il n’en falloit point d’autres, puis qu’il n’y auoit pour cela, qu’à gagner le eirur d’Alcidalis, que toutes les forces du Monde n’eussent pù vaincre. Elle fut reçeué dans le Palais, auec vne affection et vue réjouissance si generale : que l’on pouuoit tirer vue augure de là, qu’elle y entroit comme Maislresse; et qu’elle y conuuanderoit quelque ioiir. I.a Reyno qui auoit creu ne se consoler iamais de la mort de sa .Mere, no iiouuoit estre triste toutes les fois qu’elle la voyoit : et le Roy ne trouuoit quasi plus de différence, entre l’affection qu'il luy porloit, et celle qu’il avoit i»ur son fils. .Mcidalis et Zelide estoient en l’Age, où l’on a aecoustumé de peindre les Amours: et tous deux, auec tous les attraits, et toutes les tîraccs que les plus excellens Peintres leur sçauent donner. Ils auoient vne beauté si égale, quoy qii’extrémement différente; et l'on voyoit éclatter en eux des qualité/ si extraordinaires : qu’il n’y auoit personne qui ne jugeast qu’ils estoient nez l’vn pour l’autre. Et chacun d’eux eust esté au Monde sans pareil, s'ils n’y fussent venus en mesme temps. Aussi, à dire le vray, quoy qu’ils eussent l’affection de tous ceux qui les voyoient : ils n’eussent iamais esté aymez assez dignement, s’ils ne l’ensseut esté l’vu île l’autre; et il n’y auoit point d’autres âmes ipie les leur, qui eussent esté capables d’une si grande passion, que chacun d’eux la nieritoit. Aussi l’Amour qui vouloit donner des prennes signalées de sa puissance, en deux si rares personnes, s’y establit de si Imiine heure, qu’ils le sentirent long-temps deuant que de le pouuoir connoislre; et ne leur laissa pas mesme passer en repos cette première saison de l’âge, que la nature semble auoir affranchie des passions. Zelide ne manqua donc pas dés la première veuë, de faire dans le cnnir d’Alcidalis, les mesmes effets qu’elle auoit aecoustumé de faire en tous les autres : et luy aussi de mesme lit naistre dans
IIISTulKL liWLCILtAI.lS
l ann' (le Zelide, vne (hiiolion qu’elle ii’auoit iamais sen'“' pour jHjrsonne. La Reine, suiuant le dessein qu’elle auoil projelté en Arragon, auoit tousiours fait nourrir le l’rinee, auec tous les artifices qui le pouuoient induire à aymer sa fille. Dés qu’il auoit s<.eu [ parler; on l'auoit accoustumé à la nommer sa Alaistresse. Ün le i inenoit tous les iours la voir : et tous ceux qui estoient auprès de j
luy, ne pcrdoient point d’occasion de luy loiier sa beauté, ou sa j
gentillesse. Mais les inclinations d’.-Mcidalis n’(‘Stoient point d’ac- ' cord, auec les volonté/, de la Reyne. Kt luy, qui auoit de la douceur et de la complaisance pour tout le monde, seinbloit n’en manquer > seulement, que pour la jeune Comtesse ; et ne paroissoit iamais si contraint, que lorsqu’il estoit auec elle, .‘^oil que cét esprit glorieux troiiuast maimais, qu’on l’eut destiné à quelque chose, sans s’informer de sa volonté; ou que les Astres qui l'aiioient fait naistre jxiiir Zelide, luy donnassent une secixîttc auersion, pour toutes celles qui voiiloient prendre sa place. Aussi dés qu’elle fut entrée dans le Palais, et (pie la Reyne l’eut donnée pour compagne à sa lllle; son esprit parut estrc changé tout il coup. Il ne bougeoit plus de rappartement de la Comtesse : et il n’auoit point de si bonnes heures, que celles qu’il passoit auprès d’idle. L’Amour, pour estre bien reçeu dans les âmes, y fait d’ordinaire son entrée, accompagné de la joye et de la beauté : et n’y fait point de mal et de violence, que lors (jii’il croit estre maistre de la place; et r|u'il s’est rendu assez puissant, pour ne plus craindre d’en estre chassé. Au commencement ces deux jeunes eiifans ne sentirent en eux rien d’extraordinaire, qu'vu plaisir extrême de se voir. Ils estoient touchez en se regardant d’vne certaine joye c-t d’viic douceur, qu’ils n’aiioicnt pas accoustumé de sentir : et il n’y auoit personne qui ne jngeast (pi’ils s’cmhellissoient l’vn l’autre toutes les fois qu’ils se voyoient. Zelide, qui jiisques-là auoit cii vne enfance assez sombre, commença à estre plus éueillée que de coustume. Et .Alcidalis estoit si gay <;t si agréable, quand il la voyoit, qu’il seinbloit, qu’il se reseruast vne humeur et vne grâce particulière, pour paroistre deuant elle. Dans l’innocence oit ils estoient, ils furent quelques mois joiiissans tranquillement de ce plaisir, qui fut sans doute le plus heureux estât, oii ils se noient veus de long-tenqis après. Mais leur ('sprit de iour en iour prenant de nouuelles forces, leur passion en prenoit aussi : et l’.Vmoiir y deuint si puissapt, qu’enfm il se lit sentir, et se rendit rcconnoissabli\ Alcidalis commença à deuenir idiis resueur que de coustume : et toutes les fois qu’il ne voyoit I>as Zelide, il payoit par vne tristesse extraordinaire le contente-