ET DE ZIÜ.IDE
ment ^ " -'loir veuë. Il ii’y ant)it plus de jeux ni de i)asse-temps l>oiir Iny, que ceux qu’il prenoit auec elle; ni d'autre plaisir que celuy de la voir : et si quelque eliose en sou absence le pouuoit toucher; c.’estoit d'en parler et de s’en faire entretenir. Ce cœur, qui dés son enfance s’estoit proposé d'assujettir tout le inonde, ne songe plus, qu’à la conqueste de Zelide : et s’il luy reuient encoi-e quelque pensée de sa première ambition; ce n’est qu’auec le dessein de se rendre plus digne d’elle; et de mettre à ses pieds autant de couronnes qu’elle en mérite. Toutes les fois qu’il sortoitdc sa présence, il luy sembloit qu’il fust tombé du Ciel en tenre : et au sortir de sa compagnie, il ne pouuoit souffrir que la solitude. Là il repassoit exactement dans son esprit toutes ses paroles, et toutes ses actions : et considérant chacune d’elles par tous les biais, dont on les pouuoit prendre ; il en tiroit des conjectures fauorables, ou desauantageuses. Puis songeant à tout ce qu’il auoit dit, et à tout ce qu’il auoit fait; il se repentoit tousiours de quelque chose. Tantost il se blasmoit d’auoir esté trop timide; d’autresfois, d’aiioir paru trop hardy; et demeuroit tousiours aussi mal-satisfait de luymesme, qu’il esloit satisfait d’elle. Il commença petit à petit à quitter tous les plaisirs qui le touchoient auparauant. La chasse, pour laquelle il auoit une extrême passion, ne luy plaisoit [iliis, si elle n’y estoit prosente : et s'il auoit encore quelque soin de ses exi'rcices; ce n’esloit que pour luy paroistre plus agréable. Eiirm il eonsideroit Zelide, comme si elle eut esté toute seule au monde : et toutes ses pensées et ses desseins commencoient par elle, et y linissoient. L’Amour d’autre costé, esloit bien dans le c(eur de Zelide; mais il n’auoit pas encore fait tant ds progrez , ni estendii sa puissance si auant : soit que connoissant sa fierté, il n’osast jias encore se faire connoistre à elle, on (|U 'étant plus jeune de deux ans, elle fut moins capable de cette passion. Elle ne lai.ssoit pas pourtant, de sentir en elle quelque émotion, toutes les fois ipi’elle \ oyoit le jeune Prince. Elle auoit plus de soin do sa beauté et de sa parure, qu’à l’ordinaire. Elle aymoil moins la jeune comtesse, à cause qu’elle luy estoit destinée : et les deuoirs, que par force il luy rendoil, quoy que ce fut plus froidement, que de coustume; ne laissoiei't pas de la toucher. Cependant, comme elle auoit l'ame grande, forte, et viue, et par conséquent capable d’vne passion qui eust toutes ces quf.litez : le mérité d’.Meidalis , et les Astres qui l’inclinoient à cela , y firent auec le temps, vne impression que rien ne pftt iamais effacer ; et y formeront vne affection aussi belle, et au.ssi parfaite, (|n’elle-mesme.
HISTOlUK D’ALCIDALIS
L’amour entre les personnes de haute eondition, est comme vu l'eu sur une tour, qui ne se peut cacher, et qui est veu de bien loin. L’affection d’Alcidalis et de Zelide, fut bien tost reconnue de tout le monde : et plusieurs auoient remarqué, qu'ils ustoienl amoureux l’vn de l’autre, deuant qu’ils s’en apperveussent cuxmesmes. Au commencement, lors que l’enfance rendoit leurs actions moins consideraliles : quelque plaisir qu’ils eussent à se voir, on ne croyoit pas qu’il y eust d’autre Amour entr’eux, que celuy du jeu et des passe-temps, qu’ils prenoiont ensemble. Mais lors qu’auec le temps Zelide deuint plus serieuse, et qu’Alcidalis faisoit desia paroistre en toutes. ses actions, vn iut;ement qui eust pu gouuerner le Royaume de son Pere : il n’y eut plus personne dans la Cour, qui nejugeast, que ces deux aine$-là estoient attachées ensemble d’vne véritable passion ; et qu’il y auroit beaucoup de peine à les sepai'cr. La Reyne, qui estoit extrêmement habile, et à qui rien n’estoit si considérable que le jeune Prince, eut de bonne heure les grâces de Zelide pour suspectes; et fust vne des premières qui [)rit garde à cette affection. Mais, comme elle auoit une grande confiance en son authorité et en son esprit, elle |iensa qu’il n’y auroit de la peine que pour eux : et ne creut pas, qu’elle pilt trouuer de la résistance en deux jeunes esprits, et sur qui elle auoit |)Ouuoir; elle qui auoit fait fléchir les plus grands et les plus habiles du royaume. Ceiiendant, la beauté de Zelide croissoit de iour en iour : et au lieu, que jus(|ues-là elle n’auoil fait, pour dire ainsi, que commencer à poindre ; elle s’auanvoit aucc tant de lumière et d’éclat, qu’il sembloit, qu’elle se declarast ouuertement contre lu Reyne; et que malgré elle, elle voulust gagner tous les cœurs de son Royaume. R’autre part, le jeune Prince sentant sa naissance et sa force, connnençoit à se lasser de viure sous la Loy des tlouuerneurs, et sous la conduite d’vne femme. Ce cœur naturellement grand et Royal, estoit encore enflé et grossi de la passion dont il estoit plein ; et ne pouuoit plus reconnoistre d’autre Empire qui; celuy de Zelide. Il commença à faire parestre ouuertement l’affection (ju’il auoit pour elle, et n’aceordoit plus de faueur que ptr sa recotnmandalion. Il ne s’habilloit plus, (|ue de s«;s couleurs aux courses de bagues : et aux balets, toiiU’s scs dctiiscs parloient d’elle ; et ne pouuoit souffrir <pi’on s’imaginast qu’vu autre (jue luy pfit iamais auoir part en son Ame. Il n’y auoit personne qui en son cœur ne fauorisast leur affection. Chacun faisoit des vœux secrets pour eux. Leur passion estoit celle de tout lu monde : et leurs désirs estoient suiuis de ceux de tous les autres. La Reyne
ET DE ZELIDE.
üôr.
alors commença à craindre, et à s’apperceuoir, qu’elle auoit attendu trop lard, à s’opposer à vn si grand feu; qu’il luy cousteroit du soin pour l’esteiiidre ; et (|u’elle seroit obligée à se seruir de remedes violens. Cependant, elle voulut premièrement tenter tous les autres. Elle essaya par toutes sortes de moyens à regagner l’esprit d’Alcidalis, (pii sembloit eslre deuenu plus farouche pour elle, il n’y auoit point d’artifice dont elle n’vsast pour diminuer la beauté de Zelide, et pour augmenter celle de sa fille. Elle finstruisoit elleiiiesnie de tout ce (lu’elle auoit à dire et à faire. Elle ne paroissoit plus, qu’auec éclat et auec pompe. On ne la voyoït que parée et couuerle de pierreries. Mais Zelide toute négligée brilloit dauantage. Ses yeux et son teint ostoient l’éclat aux Dianians ; et la blancheur aux l’erles; et les richesses que le Ciel luy auoit données', effaçoi(ïiil toutes celles de la Terre.
La IteyiiC voyant donc, combien sa preseiice estoit contraire à ses desseins, et que d’vne seule œillade elle renuersoit tous ses conseils; se résolut enfin de les séparer et d’esloigner Zelide : espérant, que l’absence pourroit effacer les impressions, que l’Amour auoit fait en ces deux Ames, jeunes et tendres encore; et (pie ceux qu’elle auoit mis auprès d’Alcidalis pour le gagner, le trouiieroient plus capable d’estre persuadé, quand il ne ven'oil jilus l’objet de cette naissante passion. Elle feignit donc, que pour la santé de sa fille, elle vouloit aller passer deux ou trois mois, en vue maison, qu’elle auoit en Catalogne : et apres auoir coiniminiqué son dessein au Roy, elle commanda, que toutes choses fussent prestes pour son partement; et dit qu’elle ne vouloit estre suiuie, que de ses femmes. L’estomieinent que reccurenl nos Amans de cette nouuelle, n’est pas vne chose qui sc puisse représenter. lusques-là ils n’auoient senty pas vne des aiiiertunies de l’amour; et n’en auoient eu que les douceurs et les roses. Ils auoient joüy en repos et doucement de la presence I’mi de l’autre : et hors quelques appreheiisiüiis pour l’auenir, qui ne pouuoient estre bien fortes en deux âmes jeunes et pleines de confiance, leur joye auoit esté sans trouble et sans nuage. Alcidalis fut cehiy que ce déplaisir toucha daiiantage; ou au moins qui le sçeut moins dissimuler. Il n'y eut rien qu’il ne tentast pour rompre ce dessein : et toutes choses , inesme les plus extrêmes, luy passèrent par l’iinaginution. Mais voyant que ce mal estoit sans reniede, et qu'enfin le temps s’approchoit, qu’on lui deuoitenleuer Zelide : il se résolut au moins de ne la point laisser partir, sans luy déclarer uuiiertement son alïeclion, et luy faire voir de quelle qualité elle estoit. lusques-lù
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il auoit vescu aucc olli', sans luy rien dire de sa passion : el tonies ses actions luy en parloiont à toute heure, sans cpie ses paroles hiy en eussent ianiais rien témoigné; soit que la honte qui est ordinaire à cét âge l'cn eut empesrhé ; ou qu’estant entièrement rempiy et satisfait du plaisir de 1a voir, il ne pilt songer à antre chose. Kofin, le dernier soir deuant son partement, il alla chez la Reyne : oii après auoir demeuré quelqiuy'teinps, il trouua moyen de se l’enconlrer seul auprès do Zelide.’Ce fut la première fois, cpi’Alei- «lalis esprouua ce que c’esloit que la peur. Il essaya deux ou trois fois de lui dire ce qu’il auoit résolu : et ayant ouuert la bouche, il disoit autre chose, n’ayant pas assez de resolution pour cela. .Au lieu que les autres fois il estoit tout de feu en voyant Zelide; il .se sentoit alors tout de glace auprès d’elle. Mais enlin , apres quelques iliscours indifferens, aiiec vu battement de cuMir, et vne voix basse et tremblante, il’ lui dist ; le ne doute pas, Zelide, que vous ne syafhiez bien, que ie vous ayme. Mais ie suis asseuré que vous ne sç.auez pas combien. Kt pour ce que cette absence de (pielques iours, doit estre pour inoy de beaucoup d’années; et que ie ne syay pas si ie viuray si long-temps ; io vous veux faire connoistre mon affection ; afin que si vous ne me trouuez plus à voslrc retour, vous sçaeliiez au moins combien vous me deiirez plaindre. Si vous-vous considérez Zelide, et que vous me considériez aussi : vous jugerez bien, que vous no pouuez faire naisire de médiocres affections, el vous croirez de moy que ie n’en püis rcceuoir de petites; et s’il y a quelque chose en ma personne hors du commun, vous penserez aysément, que c’est principalement l’afrection que ie vous porte. Par la connoissance que vous aucz de vous et de moy, vous pouuez bien imaginer combien elle est sincere, tidclle, et respectueuse. Mais combien elle est grande, vous ne s^-auric*. “t’est vne chose (|ui est au de-là de toute imagination : et moy-nicsme qui la ressens, ie ne la puis exprimer; el souucnl ie ne la puis comprendre Dés le moment ipie ie vous eus veuê, la passion que j'ay pour vous fut au point, oii apres beaucoup de temps, les plus grandes ont aci'oustiimé d’aiiiiicr : et depuis ce lenips-lii il n’y a pas vn seul luotnenl qu’elle ne se soit augmentée. Tant que j’ay esté enfant, ie u’ay pù vous la dire, et depuis, ie n’ay pas osé. Kne^re â cette heure, ie tremble, en vous di.sant que ie vous adore : el si vous ne me r’asseurez auec vn regard fauorable ; ie n’auray pas assez de Ionie, pour acheuer ce qui me reste à dire. Là-dessus, elle qui auoit tousiours tenu la veuë baissée, le regarda doucement. Il sembla à Alcidalis iju’il auoit veu h‘s Cieiix ouuerls dans les yeux de
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Zelide; et reprenant courago, il eontinna ainsi. Il est vray, Zelide, que ie ronnois que la passion que j'ay pour vous est la plus grande et la plus parfaite qin fut iamais. Mais que sçay-je s’il est permis aux hommes d’en auoir pour vous ? le vous le diray franchement, l’humilité est vne vertu que vous seule m’auez, fait connoistre. l’ay ereu tousiours, que toute la terre estoit trop pcni pour moy. Mais ie eroy aujourd’huy, que moy-mei "o suis trop peu jiour vxjus : et autant que j’estime au dessous de moy toutes choses, ie me tiens au dessous de ce que vous méritez, le sçay bien, que c’est la derniere chose que vous considérez en ma|)ersonne, qtie ma fortune: et ie ne suis pas si malheureux, que vous ne trouuiez en moy quelques qualité/. que vous estimerez dauantage, que celle que ma naissance me donne. Mais s’il y a quelque chose qui soit digne de vous : c’est
.celte .\me, de laquelle ie vous fais don; et que ie vous puis direestre assez grande et assez noble, pour eslre reçeuë de la voslre. le ne la loiierois pas si hardiment, si elle estoit encore à moy : cl j’en parle auantageusemenl comme de toutes les choses qui vous appartiennent. Depuis qu’elle a quelque connoissam e, elle n’a iamais eu que deux desseins : le premier, et qui a entretenu sa première enfance, a esté la conqucsle du Monde ; et depuis qu'elle a esté plus hardie et plus raisonnable, elle a désiré Zelide. Si cette adorable Zelide ne m’est |K)int contraire, l’autre dessein me sera bien aisé à exécuter : cl la Couronne d’Arragon, que ie luy promets dés cette heure, et que tous nos ennemis ne sçauroient einpescher que ie ne luy donne;
• ne S(!ra qu’vue petite partie de celles que ie mettray quelque iour à ses pieds. Alcidalis se teul attendant la response de Zelide, qui dans
' le trouble où elle estoit, eut à peine assez de force pour proférer
ce peu de paroles. Monsieur, ie suis si estonnée de vous entendre parler si serieuseineol d’vue seud)lable matière, et de voir de (pielle sr)rte tout le monde • .sidéré nostre entretien; que ie ne sçay que dire à cette heure : et vous supplie de me permettre de différer à V' iis respo.ndre jusqu’à nostre retour. Ce|)enduni, ie vous prie de croire, que ie seray hicn-aisc que l'on ne me donne gueres de temps pour cela. Durant tout ce discours, il n’y eut p<>rsonne, qui ne tint les yeux attachez sur Alcidalis et Zelide; et cpii ne reniarquast qu’il parloit à elle auec plus d'attention que de coustume. La Keyne qui douant tous les autres y aiioit pris garde, et à qui cette conuersation donnoit beaucoup d'inquiétude, se loua de sa place, et s’approchant d’eux, dist en soùrianl à Alcidalis. Monsieur, vous parlez à Zelide auec tant d’action, et auec un visage si sérieux ; qu’il
• s»'inble que vous ayez quelque different auec elle. Si cela est, plai-
HISTÜIKK D’ALCIÜALIS
giu-z-vous-en à moy. Car ie me metlray de voslre party ; et dcuant qu’elle parte, ie vous en fcray faire raison. Alcidalis, qui apres auoir fait le premier effort, et pris la hardiesse de parler de son affection à Zelide, s’esloit r’asseuré, et eust esté bien aise de continuer plus long-temps sa conuersatioii; fut au desespoir de se voir interrompu : et sans regarder quasi la Reyne, luy respondit fièrement. Madame, ie tiens Zelide si juste, que quand elle m’auroit fait quelque tort, ie ne voudrois point en cela d’autre juge qu’elle. Il ne sera pas besoin que personne se inesle de nos differens : et quelque querelle que nous puissions auoir ensemble, ie ne sçaiiray gueres de gré à ceux qui se mettront en deuoir de nous séparer. Cette response fiere fut remarquée de tout le monde : et la Reyne qui la sentit mieux que personne, fut celle qui fit moins de semblant de l’auoir cntetiduë ; et changea aussi-tost de discours. Le lendemain Zelide partit de grand matin, sans qu’Alciilalis pùt parler à elle ; et laissant le Prince dans vue tristesse mortelle, elle estoit en cela plus malheureuse que luy; qu’outre qu’elle en sentoit une pareille, elle auoit de surplus la peiue de la cacher, et d’estre obligée de-rire deuant le monde, lors qu’elle pleurait dans l’ame des larmc>s de sang.
De tant de déplaisirs que l’Amour traisne auec soy, l’absence est vn des plus sensibles. Il y a bien quelques douleurs aiguës, comme celle de la jalousie, qui percent et peignent dauantage. Mais il n’y en a point de si pesante et de si dure à supporter, ni qui accable tellement toute sorte de vigueur. La première chose que fit Alcidalis apres auoir veu monter Zelide en Carosse, et l'auoir conduitte de veuë autant qu'il pùt ; ce fut de se retirer seul en sa chambre : et là, apres s’estre enfermé, il se jetta sur son lit, où fondant en larmes et en soùpirs, il fit les mesmes regrets, que si Zelide eust esté morte, et non pas absente. Dequoy vous plaignez vous Alcidalis? vous auez joüy paisiblement toute vostre vie de la veuë de Zelide : et vous ne s^auriez souffrir huit iours d’al>sence! L’Amour a accoiistumé de prester toutes ses joyes à grosses vsures. Il se fait payer de tout à point nommé : et ce n’est pas son ordinaire, de laisser si long-temps en repos ceux qui luy doiueut, Vous estes vn de ceux qu’il a traitiez le plus fauorablement. Keseruez donc ces larmes à vne autre occasion, où elles seront mieux employées. Il viendra bien-tost vn temps, où vous aurez plus de raison de vous plaindre : et le iour s’approche, que Zelide et vous, .sen'z bien plus cruellement séparez, et sans espérance de vous reuoir iamais. Il passa tout ce iour, sans voir personne : et les milies
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sutuans sans parler à qui que ce fut; si ce n’estoit turs qu'il alloit voir le Roy, et qu’il ne pouuoit éuiter de luy respondre. Encore estoil-ce aiiec tant de langueur, et ses paroles sortoient auec tant de peine ; que l'on voyoit bien que son aine ostoil bien loin de luy. Enfin, apres auoir passé huit iours dans toutes les tristesses, et les impatiences du inoiule : il creut estre à la lin <le sa vie; et qu’il y auoit mille ans ipi’il n’auoit veA Zelide. Üc sorte qii’vn soir qu’il estoit tout seul dans sa chambre, à entretenir ses pensées; sans prendre conseil que de ses désirs et de ses inquiétudes, il résolut <l’aller oii estoit Zelide : et puisipiq do ne la jMÛnt voir il preuoyoit sa nmrt inraillible ; il creut qu’il ne luy poimoit arriuer pis do l’aller voir, et s'approchtT du lieu où elle estoit.
Apn'« que l’ilebre , qui est vn des plus célébrés Fleuues d’Espagne a p%ssé au long dos murs de Saragosse : comme s’il n’y auoit plus rieti digue de luy en .\rragon, il prend le chemin de Catalogne; oii ayant reyeu en passant beaucoup de petits ruisseaux pour eti- Irer plus maguitiqueinent dans la Mer, il s’y va rendre enfin à dcmy-lieué de Tortose. Toute la Terre qu’il ariose est extrêmement Sertile et comicrte d'arbres; et d’autant plus agréable, que le reste du païs consiste en des plaines seebos et niiôs;'ou en des montagnes toutes noires et brushies de l’ardeur du Soleil A quinze lieuës de son emboucheure : il passe par vix; vallée, qui peut auoir «leux lieuës de longueur et deux de large : et qui est ceinte d’vn coslé et d’autre de montagnes. En cét endroit , le Fleuue coule fort doucement par la rencontre de quelques Rochers, qui à quatre lieues |ilus bas s’opposent à son cours ; et fait pluskmrs replis dans la plaine , se tournant d’vn oosté et d’autre, comme douteux du «■hemin qu’il doit prendre par les montagnes. Ses riues sont extrêmement ombi-agéeset llouries : et ses eaux si claires et si nettes, qu’il n’y a pas vn arbre sur le riuage, ni mesme quasi pas vue Heur, qui ne s’y voye deux fois, et qui ne paroisse dans l’eau aussi belle et aussi distincte iiuc sur la Terre. Les jilantes ordinaires de ce païs -sont les Chesnes verds, les Oliuiers, et les Pins: et outre qu’il n’y fuit quasi iamais de froid, il n’y a gueres que de ces arbres qui ne le craignent jwint. Les monts de Catalogne tiennent toute la vallée à l’abry des vents du Septentrion. Lte sorte qu’en tout temps elle est couuerte de verdure : et l’on n’y sent iamais l’hyuer, que l'on voit tousiours sur les montagnes voisines. C’estoit en ce Paradis, que Zelide faisoit son enfer; etoii estoit la maison où la Reyne l’aiioit emmenée. L’on eust dit, que les Eaux, les h'icurs, et les Plantes, s’estoient embellies par sa presence. Elle seule estoit triste
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HISTOIRE D’ALCIÜALIS
parmy tant d’olijels agreablns ; et perdoil de iour en ionr le liislrt? et la beauté, qu’elle sembloil donner h lonte$i chos»'s. L’absenee d’Alcidalis l’nflligcoit extrêmement. Mais sur tout les desseins de la Reyne la mctioient en peine : et son imagination Iny representoil si bien tous les maux qui luy deuoient arriuer ; que souuent la crainte de ceux qui estoient à venir, luy ostoit le sentiment des presens. Elle voyoit que ses biens, sa fortune et élle-mesme estoient au pouuoir de la Reyne; et , ce qu’elle sentoit dauantage, qu’Alcidalis y estoit aussi : Iny, qui luy estoit plus cher qu’elle-mesine , que ses biens, et que sa fortune. Elle consideroit, Otie l’affection du Prince n’estoit point médiocre : que son courage estoit trèsgrand ; mais que son authorité estoit encore bien foible. Que l’on ne souffriroit pas qu’il méprisast la Comté de Barcelonne, que la Fortune luy offroit si heureusement atiec la fille de la Reyne; pour prendre vne Orpheline et vne Estrangere , qui n'aiioit de biens, de Pareils, ni de support, que de-là la Mer. Qu’il ne pourroit pas résister seul au Roy, et au Royaume. Que la Reyne gouuernoit absolument tous les deux. Que tant qu’ils auoient esté enfans, tout le inonde aiioit approuué leur affection; mais qné peï«onne n'approuueroit leur mariage : et que quelqiies-vns la regardoient desia comme l'Ennemie de l’Estat, et le flambeau qui deuoit vn iour mettre le feu dans la Maison Royale. Ces pensées, et d’autres semblables luy agitoient l’esprit de mille troubles. Tant loin qu’elle IMjrtast la veuë dans l’auenir, elle ne voyoit point de iour à ses espérances : et sans sçauoir dans ce labyrinthe quelle fin pourroient prendre ses auentures; elle jugeoit bien qu elles ne pouuoient en anoir d’heureuse. Vn iour entre autres, qu’elle accompagnoit la Reyne, qui se promenoit dans vn bois extrêmement couucrt, dont les allées alloient jusqu’à la prairie, qui seruoit comme de bordure . à la riuiere : elle fit en sorte, que suiuie seulement d’vne de ses * filles, elle se sépara du reste de la troupe; et, ce qui n’estoit pus vn petit .soulagement |»our elle, qu’elle se vit en liberté d'esta* triste, et delui»aroistre. Se représentant les fortunes de sa vie, songeant à ses disgrâces passées, aux présentés, et à celles qui la menavoient : ses resueries l'entretinrent si bien, que sans penser au chemin qu’elle auoit fait, elle se trouua sur le bord de l’Hebre; et en vn endroit si agréable, qu’il eiist pù diuertir toute autre tristesse que la sienne. Le Soleil qui se couche dans l’Océan vers cette contrée, et s’y fait voir plus beau qu’en pas vn lieu du monde; estoit à l’heure prest de se cacher dans ces nuées d’or et d’azur, dont il s’enveloppe quand il va voir les Nymphes de la Mer. Mais u’ayant
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