‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 214 sur 229 · GI · texte numérisé non relu

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lieu veu depuis qu’il s’estoit leué de si beau que Zelidc ; il sembla que pour lu voir plus long-temps, il se hastast moins de tomlwr daus les flots : et il jetta tant d’or sur toutes les fueilles des arbres , et sur toutes les ondes du Fleuue, que scs rayons sembloient se r’allumer pour continuer le iour en faueur de cette Princesse ; l’enuironnant de telle sorte, et s’accordant si bien aucc le reste de su beauté, que l’on pouuoit douter, si ces rayons estoient ceux du Soleil, ou ceux de Zelidc. Les charmes de ce lieu deluieux, la douceur de l’air, et le plaisir qu’elle prenoit à estre seule; la coniiiercnt à continut'r sa promenade dans la [irairie. Apn's s’y <«lrc arrestée quelque temps, elle reprenoit desia son chemin pour aller retrouucr la Keyne ; quand le bruit d’vn cor, qui sembloit ne venir pas de fort loin , luy lit tourner ta teste vers la montagne prochaine : oii ayant quelque temps arresté la veuc, elle vit, ce Iny sembla, deux hoinnics embrassez ensemble, qui rouloient du haut iPviie Roche : et qui ayant esté arrestez par quelques ronces en vn endroit oit elle estoit moins droite; elle apperceut que ce qu’elle auoit creu estre deux hommes, estoit vn lioinine et vn Ours, le plus grand qu’on ait iamais veu,(|ui lutloient ensemble; mais aiiei'^ le desauantage qu'on sc peut imaginer, dans vn combat si inégal. Au iiicsmc temps, elle vit à }h.‘u prés au inesine endroit de la montagne , d’où l’autre estoit tombé, vn jeune Cheualier auantageusement montt’?, portant vn cor en écharpe, et vn Janclot en la main : (|ui s’estant arresté, et voyant le péril, oii estoit celuy qui sembloit estre de sa troupe , poussa son chcual vers luy , ou pour mieux dire, se précipita en bas de la montagne. Cependant la force du (chenal fut telle, ou l’adresse du Cheualier, ou la fortune de tous les deux : que comme s’il cust couru en vue pleine campagne, il se trouiia sans aucun mal auprès de l’Ours; et luy porta si auant dans les entrailles le jauelot qu’il tenoit eu la main , qu’en inesme temps il perdit la vie et sa prise. Tout cela neantmoins, de fondre du haut de la montagne, de tuer la beste , et de deliurer son amy, si! lit si fort en vn instant : que l’on peut dire que la foudre ne tombe pas plus vistc, et ne fait pas son effet plus promptement. Il déplut à Zelide, qu’vu autre qu’Alcidalis eiist fait ce conp-là : (d elle fut faschée, d'auoir veu en vn autre que luy , (pielquc chose ipii luy pùt plaire. Mais le Cheualier prenant son chemin vers elle; et ayant poussé son chenal dans le Eleuue qu'il passa à gué : elle commenva à douter, si ce n’esloit pas luy-mesinc. Et comme il fut plus prés, ayant acheué de le reconnoistie, mais ne s’en pouuant asseurer : elle se retourna vers sa Demoiselle, et luy demanda, si

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elle connoissQÎt ce Clieiialier. Madame , ce luy dit-elle , lors qu'il estoit plus loin, nous le douions reconnoistre par ce qu’il auoit fait; mais maintenant nons voyons que c’est le Prince. Il estoit à cette heurc-là à vingt pas d’elles.- L'estonnement , la crainte , et la joye vinrent si à coup tout ensemble dans l’esprit de Zelide, qu’àcét abord elle ne trouua point de paroles pour les piemiers complimens. Le Prince qui s’estoit préparé à cette rencontre, quoy qu’auec beaucoup d’émotion de son costé, fut plus assuré qu’elle; et luy dist : quand ie n’eusse point sçgu, Madanae, que c’estoit icy le lieu où vous estiez; à voir ces prairies si vertes et si fleuries, et ces riues si belles et ombragées, il estoit aisé de deuiner, que Zelide n’en estoit pas loin. 11 n’y auoit que vous qui pussiez faire naistre tant de Heurs en vn pais si désert , et qui sçeussiez faire ce miracle dans les montagnes de Catalogne. Monsieur, ce luy dit Zelide, qui auoit ei'i le loisir de se rasseurer vn peu, vous estes ingrat enuers l’Hebre, sur les Imrds duquel vous estes, et qui semble s’estre baissé tout exprès pour fanoriser vostre passage ; de me donner vne gloire qui est deué à la fertilité de ses ondes : qui arrousent et embrassent cette vallée auec tant de soin, que quand vous aurez bien considéré la beauté de ces prés, de ces bois et de ce parc , dans lequel nous allons entrer ; vous auoiicrez, que les Palais de Saragosse, et les magnificences des Roys Mores peuiient estre quciquesfois laissez pour cette solitude. Mais après tout cela, ie vous asseure. Monsieur, luy dit elle en souriant, que nous n’avons encore rien veu dans ce valon de si beau, que ce que vous nous auez fait voir sur cette montagne. Et moy, luy dit le Prince, qui vouloil changer ce discours : ie vous jure que quand de cette montagne on découuriroit toute la Terre, on n’y verroit rien de si beau, que ce que vous nous faites voir dans ce valon. Cependant ils aûoient repris le chemin du bois où estoit la Reyne : et la fille qui les suiuoit, estant vn peu demeurée derrière , Zelide baissant la voix , luy dist ; Monsieur, vous venez de faire deux choses bien pleines de hardiesse, l’vne de vous estre précipité de ces Roches en bas, pour combattre vn animal si saunage; et l’autre , d’eslre venu voir la Reyne en vn temps, où elle vous attendoit si peu. Madame, respondit Âlcidalis, j’eusse eû beaucoup plus de hardiesse de demeurer à Saragosse. Car c’eust esté de pied ferme attendre la mort, que ic ne pouuois éuiter, si j’eusse esté plus long-temps sans vous voir. De sorte que ce qui vous semble vne témérité, est plustost quelque defaut de courage : puisque ie suis venu icy pour éuiter vn péril bien plus grand, que les deux où vous dites que ic

n' üii zfciiüE.

me suis mis. le ue l’eusse pas creu ainsi, luy dit-elle : et pour moy , ie vous auoué , que ie n'eusse pas osé combattre l’Ours; et que j’oserois aussi peu déplaire à la Reyne. Mais j’aurois , ce me semble, asses de courage, pour souffrir vne absence. Pour sçauoir ce que c’est qn’vne absence, répliqua Alcidalis, il faut sçauoir ce que c’est qu’affection : et vous ne sçatiricz estre en cette peine , vous Madame (|ui ue deuez aymer que vous-mesme ; et qui |)ortez tousiours où vous estes, tout ce qu1l y a d’aymable au monde. Alcidalis, respondit Zelide, vous ne croyez pas ce que vous venez de dire : et si vous me pensiez si ingrate, et si vaine, que de ue pouuoir aymer cpie inoy-iiR-sme; vous n’auriez pas tant d’impatience de IIK3 reuoir. Mais afin que vous en soyez éclaircy daiiantage, escüutez moy : et me donnez loisir de vous faire lu response que ie vous promis en partant de Saragosse. Et poiirce qu’en disant cela, elle se sentit rougir extrêmement , et vit qu’il y auoit pris garde; elle commença ainsi. La couleur qui me monte au visage, me vient plustost de ce que ie vais dire vne claise que ie n’ay point accoustumée; ipie de la penst'-e que j’aye, de rien faire en cela contre mon deuoir. lé ne sçay, si c’est tousiours vne honte à vne fille de confesser qu’elle ayme. Mais ie sç'ay bien que s’il y en a quelqu’vne qui puisse estre excusable, c’est moy plus que pas vne autre, le ne diray point que les Estoilles m’ayent fait violence, <111 (|ue vos ({ualitcz m'y ayent obligée. C’est vn prétexté, dont toutes les autres se peuuent couvrir : et j’allegueray seulement ce qui est de particulier pour mu defense. Ueuant que de sçauoir <]u'il ne falloit pas aymer, ie vous ay connu aymable, Alcidalis, et j’auois reçeu vostre affection en vn temps, où ie ne pouuois pas connoistre ces loix, qui defirndeiU à nostre sexe d’en reçeuoir. Un ne me peut pas blasmer d’auoir donné entrée à vne passion, que ie puis dire auoir trouuée en mon ame, et non |mis que ie l’y aye leçcuê; et qui y est tellement de tout temps, que ie ne me puis non plus souuenir <le sa naissance , <pie de la mienne. Le premier sentiment que j'ay eu (Lins le monde, a esté celuy qui m’a touché pour vous : et l’Amour |M-opi e , <pie nous sentons si tosl , et qui est si naturel à tout le monde ; est venu en moy plus tard <pie l'amitii'que ie vous porte. Ma raison qui n’a jairu ipie long temps après, l’y a trouuée si bien establie, qu’elle a creu, que c’estoit vne partie de moy-mesjue : et de plus, elle luy a semblé si innocente , et si juste, qu’elle s’est employée à la fortifier, plustost qu’à la destruire. le dis tout cecy, jMjur m’excuser enuers vous, et enuers inoy-mesine; et vous faiic voir, «pie rame la plus forte, et lu plus

«U HISTUIKE Ü’ALCIUALIS

iuste du monde, eusl esté prise comme la mienne. Si donc vous estes bien-aise, que ie vous ayme; ne m’en sçachez point de gré. Mais reraerciez-en les Dieux qui l’ont voulu : et si vous m’estes obligé de quelque chose; que ce soit de ce que j’ay bien voulu vous le dire. Si ie n’auois pas assez de force, pour esteindre l’affection que i’ay pour vous , j’en auois assez pour la cacher : et il cstoit en ma puissance de la dissimuler toute ma vie ; ou, comme font celles de mon sexe, de vous la témoigner peu à peu, apres vous l’auoir fait désirer long- temps. Mais si elle estoit desraisonnable et indigne de vous, et de moy ; il ne seroit iamais temps de vous la descouurir : et si au contraire, ellc'cst telle que ie la dois auoir pour estre digue d’Alcidalis, et de Zelide; pourquoy ne vous pas donner dés cette heure la joye de la connoistre, et d’en estre asseuré ?.le vous le dis donc, Alcidalis, ie vous ayme : et quoy que ie le die auec rougeur, ie vous le dis pourtant sans honte ; ie reçois de bon cœur cette ame que vous dites que vous in’auez donnée. Pour ce qui est de la Coiu'onne que vous me promettez auec elle , la Fortune en disposera, le fais bien plus d’estat de ce que vous m’auez donné, que de tout ce (|u’cllc me péut offrir ; et j'estime bien dauantage vostre cœur, que vosti'c Royaunte. le suis bien-aise de voir, qu’il n’y ait pas vue qualité en vous qui ne soit Royale. Mais ie voudrois que vostre naissance ne le fut point. Cette Couronne, que vous me promettez comme le comble de ma félicité , sera la cause de tous mes malheurs : et pour m’oster ce que j’estime le moins en vous, on fera toutes sortes d’efforts de m’eu rauir le reste, le voy dés cette heure, mais d’vne veuë asseurée, tous les déplaisirs qui me menacent, le sçay, que vostre affection me donnera la haync de tous les autres ; et que pour me vouloir beaucoup de bien, vous me ferez beaucoup de mal. Klais vne personne, qui auec le cœur de Zelide, a encore celuy d’Alcidalis, ne doit rien craindre. le resisteray à tout, auec vne resolution qui vous estonnera : et puisque le Ciel a voulu que j’eusse vne affection; ie l’accompagneray de tant de constance, de force, et de vertu, que ce qui est d’ordinaire blasmé en celles de nostre sexe , sera en moy vn sujet d’estime et de louange. Alcidalis, qui dés que Zelide commença à parler fut transi de crainte, comme vn homme qui alloit entendre l’arrestde sa vie, ou de sa mort: entendant de quelle sorte elle luy parloit, et voyant que c’estoit beaucoup plus fauorablement qu’il n’eust osé souhaiter ; n’osoit presque croire à ses oreilles. Mais enfin, s’estant r’asseuié ; et voyant qu’il ne se tronipoit pas; Use trouua dans vu tel reuissement , qu'il fut long-temps

ET UE ZELIDE.

sans rien dire ; et ne pùt trouuer de paroles pour In remercier. A la vérité, il ii’y en auoil point pour cela : et c’estoit vn effet du trouble, où il se truuuoit, que de se mettre en peine d’en chercher. Il luy respondit bien mieux par son silence , et par les larmes de joye qu’il respandoiten la regardant. Mais ayant tourne dans vue autre allée; et voyant qu’ils estoient hors de la veiië de celle qui les suiuoit : il mit vn gcnoüil en terre. Et comme il commeiiçoit à vouloir parler ; ils virent paroistre la Keyne à l'autre bout, qui ayant sçeu l'arriuée d'.Mcidalis, venoit pour le receuoir. L’allée n’estoit pas si longue, que d'vu bout à l'autre on ne pust voir distinctement tout ce qui s’y faisait. Alcidalis se leua le plus promptement qu’il put : et Zelidc troublée extrêmement de cette rencontre, luy dist ; Monsieur, il vous coustera bien cher, d'auoir fait vue humilité que vous ne deuiez pas; et voiey vn commencement pour voir bien-tost réussir mes prophéties. Madame, respondit Alcidalis, ie ne |uiis rien craiiuln;, puisque vous estes pour moy : et nous serons plus forts que tout le reste du monde, tant que nous serons ensemble. C’est pour cela, repli<|ua-t’elle, Monsieur, que l’on troiiuera bien-tost le moyen de nous séparer. Ils disoient tout cela aiiec l'action dont on a accoustumé de dire les choses indifferentes; et tenant tousiours la veuë attachée sur la troupe, qui venoit déliant eux. La Keyne estoit desia fort nuancée ; et comme Alcidalis fut prés d’elle, elle le reçeut auec vn visage si ouuert et si riant, ([lie Zelide ne luy eut pas pii faire meilleur. Apres que les premiers complimcns furent acheuez ; et que le Prince eut dit, que la chasse l’ayant amené jus(|u’à sept on huit lieues de sa maison, il auoit creti estre obligé de luy venir baiser les mains : 1a Keyne témoigna de sçauoir lieaucoup de gré à la Fortune, de l'auoir conduit chez-elle. Mais, .Monsieur, ce dit-elle, iecroy que vous estes desia payé de la peine (pie vous aiiez prise en cela. Car il est à croire que la grâce ijue Zelide vous a accordée à cette heure , n’est pas médiocre : puisque vous aiiez esté obligé, pour l’en remercier, de vous mettre à genoux déliant elle, comme nous auons vcii. Et certes, au commencement cela a fait que ie vous ay méconnu, et que j’ay crfi, que c’estoit vn des voslres. Mais ie suis bien-aise que ce ne soitpasvn autre que vous qui aiteiice contentement. Uites nous, ie vous prie, quel il est? et ce qu’elle vous a promis ou donné? afin que j’y prenne part, ou que ie l'en remercie auec vous. Zelide ne rougit point, pource que depuis le discours qu’elle auoit eii auec Alcidalis, elle n’aiioil point déroiigi. Et craignant ipi’il ne se pi'it pas bien démesler de ce discours : comme dans ces surprises , les

«ü« HISTOIRE D’ALCIDALIS

esprits des fiMiimes sont plus prompts ; elle s’aiiança de respondre pour liiy, et dist. le demandois, Madame, à Alcidalis des nouuelles de Saragosse : et liiy, qui deuoit songer salis doute à sa Chasse , ne m’a pas rcspondu. Et luy ayant reproché sa resuerieet son silence, il a mis vn genoüil en terre pour me satisfaire : et a creu auec vne ciuilitc déréglée, et hors de mesure, reparer le peu de conte qu’il auoit fait de me répondre. C’est estre bien ciuil , dist froidement la Keyne : et pource que vous craigniez, continua - t’elle , que le Erince ne réuast encore; vous vous estes ' auancée de respondre pour luy. Zelide commençoit à se deffaire, voyant que la Reyne la pressoit si fort : et croyoit que ne jiouuant plus cacher la hayne qu’elle auoit contr’elle, elle alloit éclater, et la témoigner deuant tout le monde. Mais Alcidalis voyant la peine où elle estoit, vint à son secours , comme elle estoit venue au sien ; et rompit, en se mettant sur le discours de sa Chasse. La joye extreme qu’il auoit des paroles que luy auoit dites Zelide, fit qu’il entretint tout ce iour la Reyne auec vne complaisance merueilleiise ; et qu’il parla à sa fille plus soigneusement qu'il n’auoit iamais fait. Mais ces deux jeunes personnes , n’estoient pas assez fines pour la tromper. Elle remarqua aussi-tost ce changement, par la gayeté d'Alcidalis : et l’assiduité extraordinaire qu’il rendoit auprès de sa fille, luy fit juger qu’il deuoit estre content, et asseuré de Zelide. Elle vit donc par là, qu’il n’y auoit plus de temps à perdre : et prit dés ce iour, la resolution qui cousta depuis tant de larmes et de peines à ces deux Amans. Preparez-vous, Alcidalis , aux malheurs dont vous estes menacé ; et prenez ce contentement que vous auez receu aujourd’huy comme vne derniere main que la Fortune vous a laissé tirer. N’attendez plus d’amitié d’elle : et contentez-vous de celle de Zelide. Le prince partit le lendemain pour aller en Saragosse. Et la Reyne, sans la présence de laquelle on ne pouuoit rien faire, fut contrainte d’y aller huit iours apres. Alcidalis auoit souffert cette absence plus patiemment que l’autre; ayant eû cette fois-là lies pensées si douces et si agréables, qii'auec elles il ne pouuoit estre que bienheureux. Mais comme vn beau iour, est tousiours plus lieau que la plus belle nuit; et comme il n’y a point de contentement parfait dans les tenebres : il sembla que la présence de Zelide luy r’apportast vne nouiicllc joye dans l’ame; et redonnast vne autre force aux plaisirs, que sans elle il ne pouuoit pas gouster bien entiers. Ils passeront ainsi quelques mois, auec tant de repos, et vn contentement si extrême , et si parfait : que de là seulement il estoit aisé de Jtiger, qu’il iic durcroit pas long-temps; et que

ET UE ZELIUE.

i.’plU' grande bonace, seruit suiuie d'vue (empeste extraurdinaire. La satisfaction et l'assenrance (|ii’anoit Alcidalis , le faisoit vinre auec pins de discrétion cpi'il n'auoit fait, et nnec plus de crainte de déplaire à la Revne. Il seruoit sa tille auec beaucoup pins de soin. Il parloilà Zelide moins que de coustnnie : et se contentoit de la liberté de la voir. Elle aussi , qui dés son enfance auoit esté sérieuse, coinniença à l’estre dauantage ; à parler au l'rince auec plus de respect; à Iny donner moins d’occasion d’estre auprès d’elle; et à craindre dauantage que l’on imaginast quelque chose de leur affection. Mais cette discrétion, comme la pluspart de celles des Amans, estoit venue trop tard. La Heyne, ne se laissoit pas abuser par là : et auec beaucoup de soin, de secret, et de diligence, donnoit ordre à executer les desseins qu’elle auoit projettez. Comme ceux qui sont dans vne place , (|ue l’on mine secrettement , ont pour l’ordinaire plus de crainte de tous les autres périls, que de celuy qui les va perdi-e ; et demeurent en repos tandis que l’on civuse leur tombeau, et que l’on préparé sourdement la ruine qui les doit accabler en-vn moment : ainsi ces deux Amims, ne se doutans point de la trahison qu’on leur tramoit , estoient dans vne profonde tranquilité; et si la mannaise volonté de la Heyne, leur faisoit appréhender quelque infortune, ils ne se l’imaginoicnt, ni si grande, ni si présente, ni de la sorte qu’elle deiioit arriuer. A cette heure vont-paroistre les infortunes de Zelide et d’Alcidalis. Icy ont leur (commencement des malheurs , qui semblent ne detioir iamais auoir de fin; et des aiiantures si estranges et si mesiées, que s’il est peu croyable qu’elles soient arrinées, il n’est pas moins diflicile de croire, que l'on oit pù les inuenter,ct qu’elles ne soient que des effets de l’imagination.

Il Si'mbla à la Fortune, que l'Arragon et la Catalogue, estoient vu trop petit Theatre ; jKiur représenter la [)his belle picce qu’elh; ait iamais jouée dans le Monde. Elle en voidut prendre vn plus spacieux. Et changeant tout à coiq> la face de celuy qui a paru : au lien qu’elle ne nous y a fait voir jnsqn’icy, que Saragosse, et Barcelonne, des montagnes, des prairies, dos chasses, 'et des promenoirs ; elle va faire paroistre à nos yeux, la Mer, rEurope et l’Afrique, des personnes inconnm», des Peuples qu'à peine aiion.s nous iamais uüy nommer, des Vaisseaux pillez et brusiez, des duels, et des batailles; et ce qui est de plus estrange, en vn mesme temps, et en vn mesme sujet, des fers, et des Couronnes.

Quatre mois après (pic la Heyne fut reuenuë de Catalogne, elh* prit occasion sur le commencement dn Printemps, d’y retourner ;

HISTOlKK D’ALCIDALIS

ol ne l'ayant fait sçauoir qu'vn ioiir deuant; AIctdalis et /elide furent tellement surpris, qu’à peine eurent-ils le loisir de se dire Adieu. Kt comme le prince luy témoifinAit le regret qu’il auoit de son départ, elle luy dist. Monsieur, souuonez-vous de ce que vous me distes en Catalogne, qn’il n’y auoit rien dans le Monde, que vous pussiez craindre, tant que io scrois pour vous. Nous aurons d’autres malheurs à souffrir plus grands que celuy-ci. Mais dans tous vos maux, souuenez-vous tousioiirs, que vous ne pouuezestre malheureux, estant asseuré que ie vous aymcj Vous n’en scauriez douter, puisque ie vous le dis : et si cela n’est ass<;z, re(^euez cette hague, qu’en présence des Dieux ie vous donne anec mon cœur. .\lcidalis la prit : et après lui -en auoir donné vne autre auec les mesmes paroles ; ils se séparèrent, n’osant pas demeurer plus longtemps ensemble. La Reyne partit le lendemain : et n’ayant demeuré qu’vn jour chez elle, elle feignit d’auoir reçeu des nouuelles de Uarcelonne, qui l’obligeoient d’y faire vn tour. Klle laissa donc là sa fille, auec une partie de son train : et emmenant Zelide auec tdle ; elles airiverent en cette belle ville, qui non moins pour la beauté de son assiette, que pour la fertilité de sa coste, est vne des plus célébrés d’Kspagne. Zelide s’estoit estonnée, que la Reyne n'ayant pas amené sa fille, elle ne l’eut pas laissée auprès d’elle : et auoit bien remarqué cette nouueauté, et jugé que cela se deuoit faire pour quelque raison. Mais de quelque costé qu’elle jetast la veuë, elle ne se ]X>uvoit rien imaginer : et no voyant pas quelle chose elle auoit particulièrement à craindre, elle les craignoit toutes. La Reyne ayant employé le reste du iour, qu’elle estoit arriuée, à voir les magnificences que l’on fit à sa réception ; donna le iour suiuant aux affaires, que l’on croyoit qui l’auoient amenée.

Le lendemain, comme on luy dit à son leuer, qu'vu vaisseau qui porloit son nom, et qu’elle auoit fait faire, il n’y auoit que six mois, estoit entré cette nnit-là tnesrae dans le port ; elle dit qu'elle vouloit l’aller voir à l’heure mesme. Il y a d’ordinaire cent vaisseaux dans le port de Barcelonne, qui dés que la Reyne parut, firent vne salve de toute leur artillerie»: De sorte que d’abord, on ne vit, que du feu, et de la fumée, dont les vaisseaux entourez comme d’vue nuée épaisse, ne |X)UUoient estre apperçous. Mais ils se firent bientost entendre, non seulement par la l)ouche de plusieurs canons, mais encore par vne infinité de trompettes, de liffrcs et de hautbois : et la fumée peu à peu venant à se dissii)cr, on vit paroistre vne infinité de mats, de voiles, de cordages, de banderolles, et toute cette iwnipc de la Mer, qui est si agréable à voir, loi-s que

ET DE ZELIÜE. W.i»

l'on lui la voit que du riuage. Ces Testes, et ees magniriccnces, et la veiic de cet élément, qui pour la première fois arreste auec (pielque admiration les yeux et l'esprit de tous ceux qui le vovent • ne pouuoient diuertir Zelide. Le cœur luy disoit, que les malheurs (|u’elle auoit preueus de si loin, commençoicnt n la talonner ; et de toutes parts elle eraignoit des emhusdies. La Heyne estant sur 1e bord de la Mer, se mil dans un esquif, [»onr voir le vaisseau dans lequel elle disoit qu'elle vouloil entrer : et ayant dit à Zelide qu elle la sniuisl, et ne menant (|ue trois antres personnes anec elle; elle défendit à tons les antres de la Miiiire. I.lle trouua dans le vaisseau le Capitaine, et sa femme, qui s'estoient préparez en quelque sorte pour la i-eccuoir. Et après auoir veu iegereineiit le vaisseau; elle s'enferma auec eux seuls dans la chambre de poupe. Cela augmenta les soupvons de Zelide : et ayant les larmes aux yeux elle les tourna vers la terre d'Espagne ; et commeina à douter si elle v retouriieroit iamais. Après une heure de temps, le Capitaine et sa femme sortirent; et dirent à Zelide, que la Heyne la demandoit. Tüiit le sang à cette heure là, se glava dans ses veines : et elle la fut tronuer si treiublante, si pasie, et si delTaite, qu’elle eiist fait pitié à toute autre, tant elle esloit mèconnoissid)le. La Heyne, après anoir dit qu’elle fermast la porte, luy parla ainsi.

gu(5y qu’il y ail long-temps, Zelide, que nous perdismes ensemble, vous la meilleure mere du monde, et moy la meilleure amie : l’affection que j’anois pour elle, ne se perdra iamais en moy, ni la mémoire des dornieres paroles, anec lesquelles elle me |)ria d’anoir tousiours grand soin de vous. Quand celle considération tu; m’y engagen)it pas, vostre beauté, vostre esprit, et vostre sagesse m’y auroient obligée. Et vous ayant nourrie si long-temps, et ayant tvoiiué en vous, encore auec plus d'éclat, toutes les qualitez qui luy lirenl gagner mon affection : ie ne serois pas raisonnable, si ie n’en auois i>onr vous, autant que | our elle. Aussi puis-je dire, qu’en cela j'ay fait plus <|u’elle ne m’auoit demandé. Elle me pria, tpie i’e vous aymasse comme sa tille : et ie vons.ay tousiours aymét; comme la mienne. Celle que; le Ciel m’a donnée seule au monde, |K-rdit le tiltre »1'\ nique, dés le iour (|ue vous vinstes auec mov. l’ay ani la mesme affection, et la mesme tendresse pour vous, tjiie pour elle : et ie vous ay tousiours considérées l'vne et l’antre, comme estant également toutes deux à moy. Cela estant, et pas vne de vos a<Tions, ni de tontes les choses (|ui vous regardent, ne m'ayant e.sté indifférentes: vous |>ounez croire, qu’il est diflicile, que ie n'aye point en (pielqne connoissance, de la passion, (pie

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