HISTOIRE Ü’ALCIDALIS
vostre beauté, sans vostre consentement, a fait naistre dans l'esprit d’Alcidalis ; et qu’aussi bien que vous, ie n’aye esté beaucoup de fois en j>eine, du tort que cela vous pouuoit faire. Vous sçauez quelle asseurance il y a aux paroles des personnes de son âge, et de sa condition, qui ont également le priuilege de tromper, et de se dédire. Et ie vous fais iuge, s’il est possible (pie l’affection qu’il a pour vous, vous soit iamais auantageusc. Vous voyez aussi-bien que moy toutes les raisons qui ne le permettent pas. Vous estes assez habile, pour ne l’auoir point esperé : et quand il scroit en son pouuoir et au vostre, vous estes assez juste, et assez reconnoissante, pour ne le pas desirer. le connois vostre vertu, Zelide : et ie sçay qu’il n’y a rien au Monde qui luy puisse faire courre de hazard. Mais quelque grande qu’elle soit, vous ne pouuiez oster au Prince les occasions de vous voir, ni aux autres de parler de vous. Tout ce que vostre vertu pouuoit en cela, c’estoit d’empescher le mal } mais elle ne pouvoit empcscher le bruit : et iesçay de quel préjudice est <» bruit aux personnes de vostre sexe ; et|particulierement quel déplaisir cela donne à celles qui sont aussi sages, et aussi glorieuses que vous, l’ay donc creu que c’estoit à moy à vous tirer de cette peine j et qu’il estoit temps d’accomplir les promesses que j’auois faites à vostre mere. Le Duc de Tarente est un Prince sage, vertueux, et habile, estimé de tous ses voisins, et un des grands Seigneurs d’Italie. Celuy-là par ses lettres et par ses Ambassadeurs, me témoigne il y a longtemps, une grande passion pour vous : et ie ne vous en ay point voulu donner la connoissance, que la chose ne fust asseurée, etenestat d’executer. Aujourd’huy j’apprens qu’il vous attend, Zelide, pour vous donner la possession de ses Estats et de sa personne. Il n’y a que quinze ioiirs, que celuy qui commande ce vaisseau l’a laissé; et luy a promis de ma part de vous mener dans autant de temps, au lieu où il vous doit receuoir. La diligence et le secret, pour des raisons que ie ne vous puis dire encore, sont si importans en cette alfaire, qu’il est necessaire que vous partiez à ce moment; et que ie n’ay pù vous en donner plus- , tostauis, ni vous enuoyer auec plus de train, le ne doute point, <iue vostre bon naturel, ne vous donne à cette heure quelque ressentiment de nous quitter. Mais quoy que nous soyons séparez de la Mer, nos affections n’en seront pas moins vnies : et j’espere que vous nous viendrez voir vn jour en Espagne, auec plus de magnificence et de gayeté que vous n’en sortez. Enfin vous deuez estre bien-aise, de retourner en vn pais, oii vous retrouuerez vos biens, vos pareils, et le lieu de vostre naissance. .Mais quand ce ne seroil
ET UE ZEUUE.
|>as vostrc volonté : c’est assez de vous dire que c’est la mienne, üiilrc le poimoir (]ue ma qualité, me donne sur vous, j'ay encore, |K)ur voslre rcfiard, celle de mere, <|ui me donne plus d’autliorilé. Consentez donc, et vous accordez volontairement à vue chose, qui, outre qu’elle est juste, est pareillement necessaire : et en olxù'ssant volontiers à ce que ie vous conseille, et ce que ie vous comniande tout ensemble; fuites paroistre la modestie que vous vous dciiez à vous, et le respect que vous me devez à moy. En acheiiant et» paroles elle l'embrassa : et feignant de ne vouloir pas faire vn plus long Adieu, de peur de s’attendrir, et de s’aflliger trop, elle sortit en mesme temps de la ebumbre.
Lu tristesse, le dépit, la bonté, la colere, et l’exces de son maU heur, accablèrent fcllement l’ame de Zelide, (fue sans pouuoir dire vue parole, ny faire vn pas, elle demeura en l’estai, où la Iteyne l’auoit laissée : et ce fut certes le meilleur oii elle se trouua, de long-temps apres,.puisqu’il est vray, qu’à ce premier choc elle ne sentit rien. Toutes nos puissances sont si foibles et si limitées, que nous ne sommes capables que des choses médiocres : et comme vne grande lumière nous aiieugle, et qii’vn grand bruit nous assourdit; les grandes douleurs, non plus que les grandes joyes, ne se sentent ))oinl. Apres auoir esté ainsi sans mouuement l’espace d’vn (piart d’heure : comme enfin ses esprits accablez d’abord sous vne si soudaine ruine de toutes choses commencèrent à reuenir, et qu’elle jugea qu’il n’y auroit iamais de remède à son mal, si elle n’en trouuoit en cét instant; elle sortit de la chambre, dans le dessein de s’aller jetter aux pieds de la Iteyne, et voir s’il n’y auoit point quelque esperance de fléchir son esprit. Mais comme on luy eut dit qu'il y auoit long-temps ((ii’elle n’y e.stoit plus; et qu’elle eut veù que le vaisseau estoit df sia si auant en mer, qu’à peine on voyoit paroistre les pointes des Tours de üarcelonne : alors elle jetta sa veuë de ce costé-là, et sa pensée sur ce qu’elle y laissoit : et ayant ainsi resué quelque temps, tout à coup elle prit vue resolution qui sembla l’auoir mise en repos. Puis se tournant auec vn visage plus serein vers ceux qui rmTompagnoient, elle leur dit quelques paroles : et témoignant d'aiiuir reeeu les consolations qu’ils luy donnoient, elle s’alla mettre au lit, et les pria qu’on la laissast rejioser. .Misérable Alcidalis! tu contes à présent tous les momens qui passent : et quand tu songes que de huit iours tu ne verras Zelide, ce terme te paroist infini. Cependant elle s’esloigne de toy pour plusieurs années. Dans peu de iours la Mer sera enli'c loy et elle. Le vent eiiiporle toute la joye, et tontes t«*s e.spi'u-anccsc
inSTOIRE D’ALCIDALIS
lui
et va metti-e au pouuoir d’vn autre le seul bien que tu désires au monde, et le seul qui y soit digne de toy. La crainte et l’espérance sont deux vents de nostrc ame, qui ne cessent quasi iainais : et il n’y a guéres de tempestes en elle, quand l’vn des deux ne l’agite pas. Le présent n’estant iamais qu’vn point, ne nous seroit quasi pas considérable, si l’vne ou l’autre de ces deux passions ne nous faisoit encore sentir l’auenir. Zelidc creut que la Fortune l’auoit mise dans vn estât, où il n’estoit plus en sa puissance de la secourir ni de luy nuire. Ainsi elle estoit dans cette funeste tranquillité, où sont ceux qui ne craignent et n’esperent plus rien ; et qui s’attendent de finir leure maux en acheuant leur vie. El parmy tant d’infortunes elle n’auoit pas au moins le traiiail de chercher des remedes, qui est vne des plus grandes peines des malheureux, tistant bien résolue de ce qu’elle auoit à faire, et sçaehant à peu prés le temps, que pouuoient encore durer ses malheurs ; elle passa la nuit ù penser au sentiment qu’auroil Alcidalis , et de quelle sorte il viuroit apres sa perte. Et quoy qu’elle eust un extrême regret de se séparer de luy : au milien de tous ses maux, elle estoit flattée de quelque plaisir, quand elle songeoit à l’insigne prcuue qu’elle luy alloit donner de son affection et de son courage. Le Capitaine du vaisseau et sa femme, outre qu’ils aymoient et honoroient Zelide pour l’auoir voué à la Cour; en auoient encore plus de soin, à cause qu’elle estoit sous leur conduite. Dés qu’ils creurent, qu’elle estoit éueillée ; ils entreront dans sa chambre : et luy ayant demandé si elle ne vouloit pas manger, elle leur répondit, que non seulement elle ne mangeoit point, mais qu’elle ne mangeroit plus. Ils demeureront foi’t estonnez de cette response : et jugeront, qu’elle estoit retombée dans la tristesse du iour precedent; et qu'il luy falloit donner du temps pour la passer. Mais au bout de quelques heures, voyant qu’elle n’appelloit personne, ils retourneront, et employèrent toutes sortes de paroles et de prières pour luy persuader de manger. A tout cela elle ne respondit qu’aucc vu silence opiniastre, et vne mine si froide, et .si résolue, qü’il ne senibloit pas seulement qu’elle les oüist. Ils sortirent donc pour la seconde fois extrêmement affligez : et commencèrent de craindre quel(|ue lin tragique de cette estrange resolution. La nuit venue, ils retournèrent : et aiiec vne niece qu’ils auoient de l’àge de Zelide, ils se mirent à genoux à l’entour de son lit; la conjurèrent par toutes choses; et la prieront d’auoir soin de .sa vie, aucr autant de larmes, que si c’eust esté la leur, qu’ils luy eussent demandée. Ils ne purent pourtant auoir de response i et
j.T DI-: /ixibi;.
se itjtii'Civiit enfin pour ne liiy point oster le repos, qui sembloit estrc le seul bien qui hiy esloit demeuré. Trois iours se passeront, sans que prières, larmes, reiuonstrances, |)cussent esniouuoir le cu'ur de Zelidc, ny l'obliger seulement à dire vue parole Enfin le qualriesme iour, ces lM)nnes gens aiiec leur niepce furent pour faire un dernier effort ; et s'estaus mis à genoux ii l’entour d’elle, fondant en larmes, et luy offrant toutes choses; la conjurèrent d’aunir pitié d’elle, et d'eux aussi. Zelidc après auoir escouté longtemps leurs plaintes, fit vn soiipir; et auec beauemip de peine se mit en son séant. .Mors s’estant mieux montrée à eux, ils connurent dauantage l’extrémité oii elle estoit. Dans le plus beau visage du monde, ils virent vue image affreuse du desespoir, et de la mort |>roehaine; et quelque chose qui faisoit peur et pitié tout ensemble. Apres les auoir regardez quelque temps les vns et les autres; enfin elle rompit le silence, qu’elle auoit gardé si long-temps, et elle leur parla ainsi.
Mes .\mis, vous me demandez vne chose , qu’il n’y a que vous qui me puissiez donner. Vous me priez que ic viue. le vous demande la mesme chose. Et cela est en vostre puissance , et non pas en la mienne. l'ay résolu de n’arriuer iamais viue en la terre d’Italie : et ie le jure encore aux Dieux de là haut, par le feu et par la lumière; 'et à ceux d’embas, par les ombres de mes Peres. Il n’est donc plus en moy d’en disposer autrement : et puisque vous pouuez m’y mener, ou ne m’y mener pas; il est en vous que ie viue, ou que ie meure. Me refuserez vous à présent, ce que vous m'auez demandé auec tant de larmes ? et serez vous mes meurtriers , vous qui auez esté choisis pour mes conducteurs? Le Duc de Tarente m’attend, et ne m'a iamais veuë. Vous auez icy vostre niece, qui est de mon flge, de ma taille, et à peu prés de mon visage. Vous la pouuez mettre en ma place ; et luy procurer ce bonheur, en me saunant à mon esgard du plus grand malheur du monde. Il est vray que vous en supposerez au Duc vne autre , que celle que l’on luy a promise. Mais quand vous m’y pourriez conduire , en l’estât où ie suis, seroit-ce Zelide que vous luy mèneriez? et celle que ie vous conseille de luy donner, ne ressemble-t’elle pas plus à celle que j’eslois, que ie ne fais à cette heure moy-mesme? Le Duc ne serat’il pas plus heureux d’auoir vne femme qui sera contente, et qui le souhaitte, qu’vne qui a délibéré long-temps, lequel elle auoit à choisir, de la mort, ou de luy ? et qui a enfin préféré la mort à sa personne ? Mais ce n’est pas la mienne qu’il ayme, puis qu’elle luy est tout à fait inconnue. C’est la Duché d'Otrante, et les Comtez de 1. Vt
lllSTUmi': It’ALCIUALlS
Suzold et ile ’l'ciiare (ju'il ticsire. Kt ie les donne dés celte heure ii voslre niece, anec le nom de Zelide : et prens à témoins ces mesnies Dieux, <|ue ie viens de jurer, que par moy personne n’en aura connoissance, et que ie ne m’en re pentiray iamais. La Heyne vous a commandé, ie l’auoué, de me conduire, où il m’attend; mais n’estes vous pas plus obligez de suiure sa volonté, que ses paroles? et ne croyez vous pas, que si elle estoit icy à cette heure , et qu’elle vist le péril où ie suis, elle n’aymast mieux me voir saune en quelque lieu que ce fust, que de m’enuoyer morte en Italie? Vous at’elle commandé de me mettre morte ou viue entre les mains du Due de Tarente? Ne pensez-vous pas, que c’est pour mon bien et mon auancement, qu’elle a rreii faire ce mariage ? et que celle qui a eu le soin de mu Fortune, auroit soin de ma vie ? Quelque iour quand toute la Terre luy reprochera cette cruauté , ne pourra-t’clle pas dire iustement qu’elle n’en est pas coupable? que ne luy ayant l>oint fait connoistre ma volonUi, elle ne croyoit pas me contraindre en cela, ni que ie me deussc porter à cette extrémité? et n’aurat’elle pas raison de remettre toute la faute sur vous? Mais qui vous oblige, si vous ne voulez, de retourner à Barcelonne, et de luy ren- 'dre compte de ce que vous aurez fait? Ayant à vous ce vaisseau, vous pouucz aller par tout où vont les vents, et vous auez à choisir de toute la Terre. Alors tirant de dessous son cheuet vn petit coffre que la Heyne luy auoit laissé, où estoicnt toutes les pierreries desamere, et quelques autres, «dont elle luy auoit fait présent, elle leur dist : Les pierreries qui sont dans ce coffre, d’vn prix infini, valent mieux que tout ce que j’ay en Italie : et la Heyne no vous sçauroit donner dauantage, si elle ne vous fait présent de Barcelonne. le vous les donne toutes pour la rançon de ma vie , et de ma liberté ; et d’autant que ces deux choses passent en valeur, vjb que ie vous présenté; et que la liberté seule vaut mieux que toutes les richesses du monde : vous m’aurez donné Ireancoup plus que ie ne vous donne, et ie croiray vous estre redeuable. Auec cecy , vous trouuerez par tout des amis, des parens, et vue patrie. Beaucoup de gens seroient tentez d’oster la vie à Zelide, . pour auoir ce que ie vous offre , pour la luy sauner : et ic vous incite à faire vue bonne action, par vn prix capable d’en gagner d’autres, à en faire vne inauuaise. Que si vous estes touchez du scrupule de désobéir à la Reyne : n’aurez vous pas plus d’horreur de faire mourir vne innocente ? Vous résoudrez vous plustost à tuër vne de ses amies, qu’à rompre vn de ses commandemens? Ne craindrez vous pas autant d’irriter les Dieux , que d’offenser les hommes en
KT DK ZKUUK.
ti"i
la pui'sunne ilviic reiimio? Kt si lu peur de sa haine, ou de sa ven- {^cancc, vous relient, np deuez vous pas considérer, <pi’il y aura hicn tost en Arragon rpielqiihn plus puissant qu’elle, qui vous flierchera par (oui le Monde, et vous fera rendre eonipte de inu personne et de niu\ie? Mais après (oui , (juand toutes ces raisons » no seroient |)oinl : ie vous conjure par ruinitié que vous in'auez tousioiu'S i)orlèe, par la pitié cpie vous uuiez lantost de inoy, et par ces larmes (|uc vous répandiez à cette heure, de me tirer de la peine oii ie suis; et vous y resoluant promptement, me témoigner, <pie c’est pour l'amour de inoy, plustost que iM)ur vostre considération, que vous le faites. Mais si mes raisons , mes prières, et mes offres ne vous peuiient toucher; et si ie ne vous |)uis jiersuader, à faire vue action qui est juste, seure, et vtilc tout ensemhle : ie m'en vais fermer la iKiuche pour ne rouurir iamais ; et malgré vous, la mort me donnera dans vu iour la liberté que vous m’auez refusée. Kn acheiiant ce discours Zelidc ouurit son coffre où estoient tous ses trésors; et les fit briller à leurs yeux. Ce ne fut pas à la vérité vu des plus foibles inovens dont elle se scruit, pour les iversuader. Ils estoient touchez de ce qu’ils venoiont d'ouïr. Mais ils l'estoient encore dauantage de ce (pfils voyoient : et il estoit difficile (|u'il$ resi.stassent à la fois à tant de violences.
Le Capitaine estoit homme fort soldat, et d<; beaucoup de cœur: qui auoit (vasse la moitié de sa vie sur la mer; cl qui y auoil couru beaucoup de fortunes, sans y en pouuoir faire. 11 ci'cut à celte hcure-lii, qu'elle le vouloit payer tout à la fois : et estoit estonné, <le voir en vn si petit espace, plus de richesses, qu'il n'en auoit veu en toutes les Indes. Au.ssi-tost, il supputa combien on {louuoit faire de vaisseaux, et combien on en |x>uuoit armer, auec vne partie de ce qu’il voyoit. Kn suite de cela, toutes les raisons de Zelidc luy parurent bonnes. Il luy sembla cpie la générosité l’obligcoit à secourir vue Princesse si aymable et si injustt ment affligée : et jugea de plus, (|ue s'il la pouuoit mener en vn lieu d^ù il la pût rendre vn iour à .Mcidalis, il retourneroit en Kspagne auec plus de faneur (pi’il n'en auoit iamais eù; et auroii lieu d’esperer vne aussi grande recompense à l’auenir, <|ue celle (gril voyoit pr.(,*sente. .Après aiioir escouté attcntiuenient Zelidc, il fut long-temps sans parler : et résolu de ce (]u’il auoit ii faire, il ne songeoit plus, qu’à ce qu'il auoit à dire, et de quelle façon il répondroil. Elle croyant cpi'il doutast de la résolution (pi'il auoit à prendre , adjousta tant <le prières et de promesses à ce qu'elle auoil dit; et le sçcut pres- ■scr de telle sorte : (jii’entin témoignant de se rendre à ses raisons,
J1ISTÜ1E{K D’ALCIIJALIS
et à la pitié, il iiira par les serniens les plus solennels entr’eux, de faire tout ce qu'elle luy auoit demandé. Et elle iura réciproquement, de se retirer dans tel Temple de Vierges qu’il la voudroit mettre; et de n’en sortir iamais, que par sa volonté. Zelide, qui ' jusqiies là dans le fort de ses maux, et de son desespoir, n’auoil pas jettévne larme : se sentit alors attendrir dejoye, et de pitié, qu’elle eut d’elle-mesme, songeant au malheur où elle s’estoit veuë ; elcommença à pleurer abondamment, comme les misérables ont accoustumé de faire, lors que dans leur tristesse, ils voyent luire* quelque sorte d’esperance. Elle ne songeoit pas tant qu’on l’aiioit arrachée, par maniéré de dire , des bras d’Alcidalis; comme elle songepit, qu’elle se venoit de sauner de tomber entre ceux du Duc de Tarente. Auec cette joye, elle reprit en moins de rien ses forces; et restablit sa santé en autant de iours, qu’elle l’auoit perdue. Ils demeurèrent pourtant d'accord , qu’elle ne se monstrero'it point ; de peur que sa beauté ne la décelast : et que cependant on ferait tousiours entendre qu’elle estoit malade. Durant tout ce temps Erminie fut enfennée dans sa chambre : et on luy donnoit tous les ioui's des leçons, pour représenter le personnage de Zelide. Enfin, comme elle fut bien instruite, et qu’ils approchoient de la coste d’Italie; on la laissa voir aux Principaux de ceux qui estoient sur les Galères : et elle répéta deuant eux, ce qu’elle auoit à jouer apres sur vn plus célébré Theatre. Quoy que Zelide vist toutes choses bien disposées, et l’extrême passion que .«es conducteurs auoient de faire réussir son dessein ; elle se sentit neantmoins glacer le cœur, quand elle vit la Terre : et elle auoit vne extrême impatience qu’Erminie fust entre les mains du Duc , afin de se voir bien lost loin de-là. Pour ne point exposer cependant la fausse Zelide aux yeux de tant de peuple, qui l’attendoit sur le riuage : en la deseinbarqiiant, sous pretexte de son indisposition, on la fit mettre dedans vne chaise fermée, dans laquelle elle fut porléc jusqu’au Pillais. Et sous le mesme pretexte, on l’auoil conseillée, qu’elle éuitast au commencement d’estre veuë de beaucoup de gens, et de garder le lit; jusqu’à ce qu’elle eust asseuré son action, et son visage, et qu’elle se lut bien accoustumée à estre Duchesse. Ainsi elle ne se laissa bien voir à personne, qu'au Duc : qui bien qu’il ne Irouuast pas en elle, celte grande beauté, qui auoit fait tant de bruit ; ne laissa pas d’en estre content ; et attribua ce deffaul à sa maladie , et au trauail de la mer, ou mesme à la tromperie de la Renommée. Cependant le Capitaine et sa femme après auoir reçeii de grands presens , prirent congé du Duc, cl se mirent en Mer;
tT DE ZELIÜE.
s'excu^ns sur cc qu'ils disoient, qu'ils se vouloient liaster, pour aller donner à la Rcyne les nouuclles de l’heureux voyage de la Duchesse. Zelide estoit demeurée seule dans le vaisseau, tandis qu'on la inarioit, et que toute la Cour pensoit à la bien receuoir. Mais quand elle vil le Capitaine et sa femme de retour, qu’elle vit iMusser les voiles, et qu’elle se sentit esloigner de ce funeste riuage qu'elle auoit tant appréhendé : elle eut vue telle joye, qu’il ne s’en fallut gueres, que le plaisir de sortir d’Italie, ne payast toute la tristesse (|u’elle auoit eue, en abandonnant l’Espagne. Mais que sert d’échapper d'vn malheur à vue |)crsonnc malheureuse? et quelle asscurance y a-t’il nulle part, pour ceux que la Fortune veut poursuiure? Toute la Terre sans doute est de son empire. .Mais la Mer particulièrement semble eslre son dMiuiine. C’est là qu’elle est le plus à craindre, qu'elle fjiil ses plus grands miracles, et ses plus grandes perlidies. Cep«‘ndant, comme s’il n’y auoit plus de malheurs à craindre , Zelide remercie les Dieux : et estant sur l’Element le plus inlidellc de tous, dans vn foible vaisseau , et auec des gens de qui elle ne pounoit rien attendre, n’ayant plus rien à leur donner; elle est dans la mesme asseurance , que si elle eust esté en terre, dans vn Palais, et auec ses Amis. Ils tenoient la route de Sardaigne, oii le Capitaine auoit fait dessein de mener la jeune Princesse Zelide, et de la donner en garde à vne sienne sa*ur ; jusqu’à ce qu’il efil trouuc le temps et le moyen de la mettre au pouuoir rl'Alcidalis : et en cette route uuoient cheminé trois iours entiers auec vn vent faiiorable; quand sur le soir deux heures deuant que le Sofeil se touehast, celuy qui faisoit le guet au haut du mast, cria qu'il voyoit trois voiles en .Mer.
Il n'y a point de lieu , ofi on viue auec tant de deHiance que sur cét Idement. L’eau, la terre, l’air, et le feu sont ennemis de ceux qui nauigenl. Mais les hommes, le sont encore danantage : et entre tant de dangers, il n’y a rien qu’vu vaisseau craigne tant, (|ue la rencontre d’vn autre. Cela resueilla tout le monde. Le Capitaine, et les matelots accourus sur le tillac , portèrent la veuë du costé que l’on disoit que (wroissoient les voiles ; et au bout de quelque temps, iLs en virent les pointes qui sembloient estre à six lieues d’eux. Au bout d’vue lieiire ils les virent plus distinctement : et commix.'nt que c’estoit trois voiles bastardes, qui tàchoient à leur gagner le vent. Ceux de nostre vaisseau n’anoient pour lors que deux voiles tendues; pource qu’ils auoient vn peu trop de veut; mais à l'instant elles furent toutes déployées : et un n’entendit plus à autre chose qu’à faire toute la diligence pos.sible.
IKSTOnU-: D’ALCIHALIS
Ln nuit vint C('j)f>n(!nnt, (jiii liifii (|n'ello fusl foit noire, et la Mer fort grosse, on n'abhatit pas vnc des voiles. Il souffloit alors vu vent qui portoit le vaisseau d’vue vitesse incroyable. De sorte qu’il faisoil plus de dix milles par beure. .Mais le malbeur estoit, que ceux qu’ils fuyoient , nuoient le inesme auantage. Ils passeront toute cette nuit auee beaueoup de crainte et de soin , pour tant de dangers qui les entouroient. Mais b; matin estant venu, ils virent, après que l’air se fut éelairey, que ceux qui cstoient derrière eux le soir, estoient alors à eosté, esloignez d’euX S('ulement de cinq ou six milles. Alors, et suiiiant le chemin qu’ils aiioiont gagné sur eux durant la nuit ; ils jugeront (|ue déliant la moitié du imir, ils seroient à la poilée du canon. Dès-lors l’eslonnement saisit tous ceux qui estoient dans le vaisseau. Les plus timides se mirent aux cris et aux larmes. Les plus résolus prirent les armes. Et les plus sages jugèrent, que l’vn et l’autre, seroit également inutile. Quoy que le Capitaine cust assez d’experience , pour juger ipi’il ne se pomioit defendre : neanmoins le regret de perdre tant de biens, et de voir que la Fortune liiy alloit anwber des mains ce qu’elle venoit de luy donner, le mettoit au desespoir; et le fit résoudre de mourir, plustost que de se rendre. Parmy cette alarme et cette confusion de tous, Zelide .seule n’estoit point estonnée : et tandis que les autres craignoient pour leurs biens, leur vie, et leur liberté, elle à qui toutes ces choses estoient indifferentes; songeoit à garder ce (pi’elle estimoit plusque tout cela. .Après aiioir regardé d’vn esprit ferme et arresté le péril oii elle estoit, et les remedes qu’il pouuoit y auoir; elle s’enferma dans sa chambre avec la femme du Capitaine. La première chose qu’elle lit , ce fut de prendre d’entre ses mains, le coffre où estoient ses bagnes et pierreries : et le jetta dans la mer, scachant que s’il estoit trouué, il la feroit infailliblement eonnoistre. .\pri;scela , elle la pria de luy couper les cheiieux : et en suite, ayant les larmes aux yeux, de voir ce que la Fortune la contnùgnoil do faire; elle fit qu’elle luy apporta vu des habillemen.s de son mary, dont elle se Testit. Cependant les trois vaisseaux, qu’ils auoieut connus estre de la coste d’.Afrique, s’approclioient d’eux auec vue merueilleusr’ vitesse : et estant à la portée du canon, ils déchargèrent vue de leurs pièces, pour voir si ceux de nostre vaisseau baisseroient leurs voiles. .Mais ayant veii , qu’ils n’en faisoient rien, et jugé à leur contenance, qu'ils preten- (ioient se defendre ; ils s’en approchèrent dauantage ; et comme ils en furent à deux cens pas, ils mirent le feu en mesme temps ii toutes leurs pièces Les nostres en mesme inst.ant firent le mesme;
ET DE ZELIDE.
iiiuis aiicc VII bien different succès. Car n’ayanl fait aucun dommage aux Ennemis ; leurs mast auec deux de leurs voiles furent mis en |iieres; le vaisseau percé eu plusieurs endroits; et beaucoup de leurs soldats emportez. A ce bruit Zelide sortit de sa chambre, et ayant pris la première arme qu'elle trouiia : elle se mit auec les ]>liis résolus, où il y aiioit le plus grand danger; croyant de cette sorte, ou quelle moiirroit plustost, ou qu’elle se déguiscroit mieux. Le comliat estoit si inégal, qu’il nu pouiioit pus durer longtemps. (Quelque résistance (|iie tissent les nostres, ils ne pftrent emjiescher, que les Corsaires n'entrassent dans leur vaisseau ; où iqircs aiioir tué dix ou douze des plus animez , et entre antres le tùi|iitaine; tons les autres mirent les armes bas, et demandèrent la vie. Le Cafiituine de ces vaisseaux estoit du Hoyaume de Uurclia, jiartie d'Afrique, qui coniine d'vu costé auec l’Egypte, et de l’autre auec la Nubie. Ces peuples extrêmement saunages, ne sçauent ce (lue c'est (lue de commerce : et n’ont point d’antres moyens de coinniuniqner auec les Estrangers , (pie de les vaincre, et d’emmelUT tout ensenilile les marchandises, et les marchans. Ce que nous ap|iellons voler, ils disent que c'est gagner sur les Ennemis ; et appellent csire vaillant ce (|uc nous appelions estre Corsaire. Tout ce qu'ils peuuent anoir au prix de leur sang, ils aiiroient honte de ratioir autrement : et prendre vue chose par force, et auec [leril ; est la plus honneste sorte d'acquérir entr’eiix. Celiiy-cy estant des plus nobles, et des plus puissans de sa nation ; estoit dés long-temps la terreur des costes de Grèce et d’Italie, habile, et vaillant extrêmement , piioyable, et humain pins que son pays et .son mestier ne le |H!rinettoient, bon et généreux , sans sçanoir ce que c’estoit de bonté et de générosité. Comme aux lieux les plus froids du Septentrion, il se troune quelqu(‘s veines d’or, aussi fin que ccluy des lnd('s, (|uoy (pie non |kis en si grande quantité : ainsi en tontes sortes de climats, la Nature se plaist quelqucsfois à produire des naturels riches, (pi’elle instruit et dresse cllc-mcsme, et à (|ui elle donne sans estnde toutes les lumières necessaires. Comme Orcant, c’estoit le nom dn Corsaire, regardoit ses captifs, et le butin qu’il anoit fait: la beauté et la majesté (pii lirilloieni dans le \isage de Zelide, luy donnèrent dans les yeux : et luy ayant demandé (jui elle estoit, elle dist, qu'elle estoit Espagnol de nation, et se nommoit .Zelidan neuen du Capitaine du vaisseau, qu’il venoit de prendre ; (|u’cllc anoit regret de n’auuir pù le suiure; et qu’ello l'estimoit heureux, d’auoir peidu la vie, plustost que la lilierté. Elle dist cela auec vue mine qui n'estoil |H)int de captiue, sans larmes, .sans
cm
riLsTOlUK Ii ALCIDAI.IS
prières,. saus suumissiüii , rommes le» autres. Mais maigre quelle en eust, son visage et sa grâce prioient pour elle ; et sa constance et son courage la reconirnandoieiit assez. .4insi Urcant estima son orgueil, et ce qui eust attiré en vn mitre la cholere , fit naistre en Iny radmiratioi). il l’exhorta à auoir bon cmirage : Que la seruitiide où il estoit tombé seroit si douce, ipi'il y aiioit lienucoiip de libertez qui ne l'esloient pas dauHiiliige : Qu'il pouuoit esperer, qu’elle ne dureroit gueres, puisqu’il auoit vu Maistre, qui ne lenoit pour serfs que ceux qui meritoient de l'estre : Que pour iuy il ne couroit point la mer comme inareliand ; qu’il y cherchoit plustost de la gloire, que du pi-ofit; et qu’il prenait plus de plaisir à faire des libres, que des eselaues : Que pour sa part du butin , il ne vonloit que Zelidan ; qu’il lais.soit le reste de la proye à ses soldats : Qu’il seroit en Iuy de se rachepler quand il voudroit; qii’vne seule bonne action siiftisoit pour cela; et que si lé reste de sa personne respondoità ce qui se voyoit en son visage, il croyoit qu’il seroit bien plus long-temps son amy, que son captif. Zelide qui n’attendoit rien de semblable d’vn barbare , et d’v n Corsaire , fut estonnée tout ensemble, et réjoi'iie, de ce discours; et jugea sa captiuité Iveaucoup plus supportable. Cependant, après auoir esuité auec tant de [leine d’esire femme d’vn Prince qui l'aymoit; la voila esclaue d’vn Corsaire ;etellejugeoit toutes fois cét accident beaucoup moins fascheux, que l’autre, pource qu’il pouuoit auoir plus de remede. Il n’y auoit de bonheur pour elle, que d’estre à .\lcidalis; ny de malheur que d’esirc à vn autre. Hors C'ela, elle ne connoissoit ny bien ny mal dans le monde; et toutes choses Iuy estoient indifférentes. Ainsi elle qui meritiât de commandera toute la Terre, se résolut (le seruir : et ce cœur qui estoit si grand et si haut, que les Cieux ne l’esloient pas dauautage, se soùmil à la plus basse de toutes les infortunes; auec plus de jvatience, que ne faisoient les matelots qui auoient este pris auec elle. Mais il estoit impossible, que Zelide sernist long-temps. Ce desordre et cette violence ne pouuoient pas durer dans la nature. 11 eust esté plus aisé de soumettre la Sphere du feu à celle des Klemens ; et il estoit impossible , que les diuines qualitez qui estoient en elle, ne fussent [ws bien-lost connues et admirées. Outre que le Ciel Iuy auoit donné en perfection toutes l(!S lx;autez, et les charmes du corps , et de l’esprit , et toutes les grâces (|ui font naistre l’amour, et le respect : elle estoit née sous vue. si forte constellation d'empire et de commandement; qu’elle .se fust faite obéir par les plus sauuages animaux ; et qu'elle gagnoil d'abord l'aulhorité .sur les aines raisonnables. Ile sorte que Zelidan,
ET DE ZELiriE.
rar il nous faut accoiistiiraer de l’appeler ainsi, duuiiit bien-tosi inaistrc de son maistre. Los csolaues, les matelots, et les soldats, l’aymoient également, et l’honnoroient comme leur Capitaine : et il CQmmandoit absolument dans le vaisseau où l'on l’emmenoit prisonnier. Connoissant la passion qn’Orcant anoit pour Iny, il jugea combien aysément cette amitié se changeroit en amour , s’il vi-noit à le recouuoistre ; et qu’en ce cas-là , son affection, qui aulrenient luy |K)uuoii estre de quel(|ue secours, seroit vne cause inéuiialile de sa perte. Il songea donc, aiiec plus de soin (|ue Jamais, à cacher ce (|u’il estoit : et pour le |K)uvoir mieux faire; il résolut d’affermir son courage coiiti-e toutes sortes de dangers, et de s'accoustumer à toutes les choses, dont ce sexe semble n’estre pas capable.
Ils passèrent le reste de cét Esté, sans prendre terre, qu’vne fois ou deux, pour se raffraichir d’eau ; changeant sonnent de route et de dessein, suiuant les vents (|iii soiiflloient, et le' chemin qu’ils ju- 'geoient que deuoient tenir les vaisseaux. Durant fout ce temps, Zelidan s*’ signala en toutes les occasions qui s’offrirent. On ne prit ()oint de vaisseaux, où il n’enlrast le premier en jwurpoint, et sans armes. Car il n’auoil pas encore la force d’en porter. Il se jettoit où le péril estoit pliisa|)parcnt : et les plus téméraires demeiiroient tousiours bcaiicoupderriere luy. Il n’y a point de caractères, comme ceux de la bonne Fortune, ni de bouclier qui couure si bien que le sien. Ceux qu’elle garde; peuuent aller nuds au milieu des espées: et pour ceux à qui elle en veut, il n’y a point d’sirmesà l’espreuue, dont elle ne trouue le deffaut. .Ainsi, il se rencontra en peu do temps en l>eaucoup de combats, dont il remporta toute la gloire : et l’esperauce qu’Orcant auoit conçeuë de luy, deuint vne opinion confirmée, l't vne estime solideincnt eslablie. Il commença à l’honorer autant qu’il l’en auoit asseuré : et lliyner estant venu, et ayant pris j>ort à la première ville maritime de Itarcha; ils y laissèrent leurs vaisseaux. Il y donna solennellement la liberté à Zelidan ; et luy confir.na de nuuueati son amitié. Il le mena aussi à la Cour auec luy : disant (lu'il vouloit faire voir au Koy sa conqueste, elle plus riche butin qu’en toutes ses courses île mer, la Fortune luy eut iainais donné.
Il a esté necessaire de ne parler pas si-lost d’Alcidalis; et de le laisser aussi long-temps que nous auons fuit. Car sa première douleur ne pouuoit pas se descrire : et à ce r ommencement, il estoit impossible de représenter tant de soùpirs, tant de larmes, tant de cris, de rages et de furies. Ayant veu la Heyne de retour sans Zelidc ; et ayant esté huit iours sans pouuoir descoiiurir ce qu’elle
HISTUint; D’ALCIDALIS
estoit deueiiuë : il passa tout ce temps dans vne tristesse et une inquiétude mortelle. Mais comme il vint à svauoir toute l’iiistoire <le son malheur; qu’il connut que le mal estoit sans remede; qu’il pensa qu’elle estoit dans les bras d’vn autre; et que son imagination luy cust représenté en cela tout ce qui le poiiuoit tourmenter: alors les larmes cessèrent, et le desespoir le prit ; alors il perdit toutes sortes de respects et de craintes; il mena(.-a hautement la Reyne; et témoigna tous les ressentiments, que la derniere des offenses ponuoit faire naisire, dans le plus grand cœur du monde.
Il délibéra deux iours, s’il deuoit premièrement se venger de la Reyne, ou aller rauir Zelide d’entre les mains de celuy qui la tenoit; ou plustot se deliurer de ses malheurs, par vne mort volontaiiv. Mais enfin son corps, qui depuis quelque temps ne se nourlissoit que île poison ; succomhu à tant de maux, et arresta la violence de son esprit. Vne tléure le prit, qui dés le premier iour estant accompagnée de furieuses resucries, donna à tout le monde ' beaucoup de crainte : et ceux qui s^auoient In cause de son mal, creurent que cette maladie en seroil la fin. Il se trouua en peu de iours sans aucune force; et, ce qui estoit le mieux pour Iny, sans aucune connoissance, et sans jugement. Ainsi toutes les pensées, que tant de differentes passions luy auoient mises dans l’esprit, furent arrestées : et celuy qui vouloit en vn instant passer la Mer, et sembloit vouloir courre toute lu Terre; fut arresté quatre mois dans vn lit. La fièvre, rainour, et la jalousie, c’est à dire les plus grands maux du corps et de l’esprit, consumoient également Alcidulis : et chacun d’eux estoit en luy en vn tel point, et auec tant de circonstances; qu’il n’y auoit point d’apparence, que pas vn des trois pust receuoir de remede. Mais la Nature ne vouloit pas laisser perdre si tost vn des plus Im'uux oiiurages, qui fust iamais sorty de ses mains ; et elle eut en luy tant de force et de vigueur, que contre toute sorte d’apparence et de raison, et contre sa volonté inesme, elle lui redonna la santé. Alors ayant moins de mauxÿ il eut lieaucoup plus de peines : et ne les pouuant plus souffrir, sans «tiendrc que ses forces fussent encore bien reuenuës, et sans auoir communiqué son dessein à personne ; il sortit vne nuit de Saragossc. Et s’estant mis par des chemins détournez dans le Royaume de Valence : il s’embarqua au premier port qu’il pùt trouuer; et passa en Italie, auec quelque ombre de joye, de songer, qu’il sortoit d’entre les mains de s<;s Ennemis, et qu’il alloit sur les traces de Zelide.
La l’aussi' Zadide auoit eu la l'ortuue plus l’auorable ipie l’autre;
Dkilil.'Hd by GoogU
Kl’ ÜK ZKLIDK.
run
et ses desseins auoient beaucoup mieux réussi. Elle auoit, comme nous allons dit, vnc beauté médiocre, et cette sorte d'esprit qu’il faut auoir, pour esfre fine et adroite. Voyant combien l’entreprise qu’elle auoit faite estoit dangereuse : elle taschoit fpar toutes sortes de moyens à gagner place dans le cuMir de son miii^, et s’y fortifier contre les accidens qui liiy poiirroienl arriiier. Il estoit dans cét Age. oii les iipproelies de la vieilles<e comniençenl A donner aux liommes des defliancesd’eiix mesmes; et où les plus sages ne doiiieiit plus espérer d’estre aymez des femmes, si ce n’est de celles, (pic le deiioir y oblige. De sorte que la beauté:, la conduite et les caresses de la sienne le gagnèrent aysémeiit. Comme les fleurs ne nous sont iamais si agréables, qu’au commencement du l‘rinteiiips. ou sur la fin de l’Automne ; les vues pour leur nouiieaiité, et les autres, pour ce que nous pensons que nous les allons perdre ": les plaisirs de raniour ne nous louchent aussi en nulle saison si .sensiblement, que dans la première jeunesse, ou sur le déclin de nosire Age. C’est vnc si grande satisfaction, et vn plaisir si rare .à vn vieillard, d’esire aymé ; qu’il n'y en a |ioint, qui sur cetfe opinion ne deiiienne jeune, et ne r’alliime ses cendres. .Mais de la inesme sorte que le .Sileil luisant loin de nous, fait les ombres plus grandes : lors que l'amour éclaire cét Age, dont il est naturellement éloigné, il y fait iiaisire de grands ombrages. Le Duc ne se sentit pas pluslost amoureux, qu’il deuint jaloux. Cette passion, qui est ailleurs vn effet fortuit de l’Amour, en est vn accident inseparabh*, en tous les hommes de ce climat. Ils ne croyent pas qu’vn grand désir puisse estre sans vue grande crainte : et l’Amour et la jalousie, sont là deux jumeaux, cpii naissent toùjoiirs ensemble. Soit donc, que rexcé:s de son affection list cét effet, ou l'air du pays, ou l’humeur soupçonneuse que les années apportent ; on qu’il cust sçeu quelque chose de la passion d’.Mcidalis i sa deftiancc vint à vu tel point, qu’il n'estoil en seiireté, que lors que la Duchesse estoit en sa présence. Et encore en cét estât il souffroit auec impatience, que d'autres yeux que les siens la regardassent. Elle, qui par vue autre raison ne craiguoit rien tant que d’estre veiié, s’accorda aisv'unent à son hunuMir : et feignant de luy vouloir complaire, elle luy dist, qu’elle aymoit (‘gaiement fous les effets de sa passion ; que la crainfe oii il estoit pour elle, luy estoit agréable, |uiis que ce luy estoit vue prcuiie de son amour; qu’au reste il songeast par toutes sortes de moyens à s’asseurer; et qu’il n’ensl égard à rien, qu’à se mettre en repos, l’our elle, qu'elh* scroit tou.sioiirs assez contente, pourueu qu'il le fiisl : ef puisque
HlSTüIRK D'ALCIKALIS
luy seul luy teiiuit lieu de toutes choses, elle ci'oyoil les aiioir toutes quand elle l’auoit. Il receut ces offres auec beaucoup de joye ; et vsa de la liberté qu elle luy dotinoit, en luy ostant toute la sienne. De sorte que luy retranchant tous les iours quelque chose d’vn grand Palais qu’elle tenoit, et d'vn nombre iiiruiy de ses gens qui la semaient : elle se vit r’enfermée dans vne chambre, quelques (abinets, et vne galerie ; et réduite à ne voir plus, que cinq ou six femmes qui luy estoient necessaires. Comme le Duc luy donnoit «les preuues de sa jalousie; il luy en rendoit aussi de son amour : et se satisfaisant, il s’efforçoit pareillement de la contenter. Il n’y auoit rien dans l'Europe, ni dans les Indes, qu’il ne luy fist venir. La Terre ni la Mer ne produisoient rien de rare, qui ne fut pour elle. Tout ce qu’il y a de précieux dans le Monde, les plus riches ouurages de la Nature, les plus accomplis chef-d’œuuresde l’art, paroient ses cabinets. Elle auoit enfin la plus belle prison qui se puisse imaginer; si l'on peut dire qu'il y en ait quelque belle : et elle voyoil tout ce qu’elle pouuoit desirer, si ce n’estoit des hommes. Mais comme la plus agréable solitude a tousiours quelque chose de mélancolique, il voulut aussi remedier à cela. 11 fit chercher partout, auec beaucoup de soin et de despenee des csclaues, les plus forts, les mieux faits, et les |>lu$ beaux qui se rencontrassent.
Et en ayant amassé vn grand nombre, il les lit instruire auec Ireaucoup de diligence, et par les meilleurs Maistres d'Italie, dans tous les exercices où les plus nobles ont accoustumé d’exceller. Ceux-ci estoient appelez les csclaues de la Duchesse, et estoient tous vestus richement, mesme de ses couleurs. Ils n’auoient autre marque de .seruitiuhî, qu’vn cercle d’or à l'entour du col, d’où pendoit vne cbaisne de mesme, auec vne médaille des armes de leur Maistresse. Trois fois la semaine, on les faisait entrer dans vne cour sablée, et fort spacieuse, qui respondoit sous les fenestres de sa galerie : et là ils s'exerçoient, les vus à la lutte, les autres à la course, d’autres à piquer des cheuaux. Quelques fois ils faisoient des courses de bagues, ou des combats de barrière; et s<i .separans en deux*' troupes, entreprenoient des tournois. Le Duc auoit inuenté cecy à deux fins, l’vne de diuertir 1a Duchesse, qu’il aymoit extrêmement; ■ et l’autre de luy faire mespriser tous les hommes, en luy faisant voir en des esclaues, c’est à dire dans les plus viles personnes d’entr’eux, les inesmes qualitez qui se trouuent en ceux qui sont les mieux nez, et qui rendent les plus nobles recommandables.
Alcidalis en arriuant en Italie apprit d’abord tout cela : et ayant resue <|uelques iours sur ce qu’il auoit à faire; il jugea qu’il n'y
i:r DE ZELIDE.
auüit point de qualité qui luy conuint si bien que celle d’escluue de Zelidc ; et que la grandeur de sa Fortune, ayant esté cause de tons les malheurs où il estoit tombé, il n’y pouuoit mieux remedier, qn’cn se mettant dans la plus basse condition de toutes. Il communi(]iia son dessein ù celiiy qui l’anoit tousiours accompagné : qui se dégnisani en Marchand fut frouner ceux qui gounernoient cette troupe de gens : qui voyans en Alcidalis toutes les qunlitéz qu’ils cherchoient, mirent bien-tost à pris vne personne qui n’en auoit point; et auec peu d’argent achepterent jKHir esclaue le tils d’vn Roy, et riiomine le plus accomply de la terre. D’abord il fut escolier do ceux, dont il |>ouuoit eslre le Maistre; et se laissa montrer, ce qu’il sçanoit beaucoup mieux qu’eux, ny que personne. Ainsi feignant d’apprendre tous les ioure quelque chose des exercices qu’on lui enseignoit : il y fit vn tel progrez en peu de temps, qu'il fut admiré de tout le monde; et que les Maistres s’estonnoient de luy auoir montré, Ix'aucoup de choses qu’ils ne sçauoietit point. Soit qu’il falnst piquer, lutter, ou sauter; il montroit en tout tant d’adresse, de force et de disposition, que cela alloit jusqu’au prodige. Il scinbloit, que naturellement les chenaux luy obeïssoient; et que sans aucun mouuement il leur fit entendre sa volonté. .Si quelques-vns le deflioicnt h la lutte ou h la course : il jettüit si aisément les vus par terre, et deuaneoit tellement les autres, qu’il paroissoit, qu’il estoit né pour esfre leur Maistre ; et qu’ils ne deuoient iamais estrv qu’à ses pieds, ou beaucoup derrière luy. Quand il couroit à pi«l, les chenaux estoient plus pesans, qu’il n’estoit : et quand il estoit dessus, ils estoient plus vistes que -lesoyseaux. Enfin, on ne proposoit plus de prix qui ne fut pour Alcidalis : et il n’y auoit plus moyen de faire vne partie égale, quand il en estoit, s’il n’estoit tout seul d’un costé; et encore de cette sorte, il ne laissoit pas de vaincre. Cependant parmy toutes les louanges qu’on luy donnoit, il sentoit beaucoup de honte en luy-mesnie de disputer auec des Esclaiies. Car il n’auoit pas le cœur moins grand, que celuy (|ui ne vouloK courre qn’auec des Roys. Mais cela estoit necessaire pour son dessein. Qiioy qu’il fist toutes choses auec vne grâce merueilleuse, c’estoit auec si pen d’attention et tant de mespris, qu’il estoit aisé à Juger, qu’il songeoit à vne plus haute victoire. Toutes les fois qu’ils enlroicnt dans la carrière, où ils estoient veus de la Duchesse, il y estoit tousiours le premier, et n’en sortoit cpi’apres tous les autres. Dans tous les exercices qu’il faisoit, il auoit toùjours les yeux et le cœur attachez à la jalousie par oii il croyoit qu’elle regarxlast; et tout ce qu’il fai-
IlISntlUI-; D'ALCIbALIS
soit, cl que (aisüionl lesaiilm-., nu IVn poiiuoiunl clinertir. A quels nueuglements les hommes sont-ils sujets? le plus fidellc de tous les amans hlolastrc vtie lieauté, qu’il n'a ianiais voue. Il soupire déliant elle, il luy enuoye sou cœur par ses regards ; et ayant vne maistresse, qu’il ayine cent fois plus que liiy-mesme, il s’est vendu volontairement à vne autre. Alcidalis, qui eiist esté remarquable jwrmy les Princes les plus accomplis du monde, le fut aisément paimy des Esclaucs. Dés le premier iour qu’il y entra, sa beauté et •sa grâce attirèrent les yeux de la Duchesse. Dien-tost apres il gagna son estime et son admiration : et l’ayant considéré dauanlage, il luy sembla voir en la lierté de son port quelque chose d’extraordinaire, et qui n’estuit pas de la condition oii il se trouiioit. Elle prit garde à rattcnlion auec laquelle il la regardoit toiisioiirs. Elle remarqua ses soùpirs, la pasleur et la tristesse de son visage: et comme dans les lotianges et rapplaudissement qu'il rcceuoil de tous costez, rien ne le |K)uuoit resiouir. Tout cela luy donna premièrement de la curiosité, de la pitié en suite, et entin de l’amour.
le vous ay toiisioiirs oiiy dire, Mademoiselle, qu’elle ne fut point touchée de celte derniere passion; et qu’elle eut seulement la curiosité de svaiioir qui poiiuoit estre vne personne , qui dans vne si basse fortune montroit do si hautes qualilez. .Mais vous me permettrez de ne me pas arrester à ce que vous en dites, le vous en ay oüy quelquefois excuser de moins excusables qu’elle : et ie fçay que vüslre .scrupule peut aller jusqu’à craindre de scandaliser vne personne qui ne fut iamais. Due .si vous considérez, que le Duc estoit vieux et jaloux, la Duchesse ieune et enfermée, et ce Prince le plus beau et le plus aymable du Monde ; vous trouuerez, que ce n’est pas un souirçon fort téméraire, de croire qu’elle en fust amoureuse.
Enfin, vn soir, comme ce bel Esclaue sortoil auec les autres du Palais du Duc, dans vn passage où il y auoit peu de lumière; il sc sentit tiré par vne femme qu’il ne connoissoit pus f et s’estant séparé vn peu des autres, sans attendre qu’il luy parlas!, elle luy dist : Clariant, car c’estoit ainsi qu'il se faisoit appcller, si vous estes aussi braue que vous le paroissez, trouuez vous demain seid à la seconde veille de la nuit, au pied de la Tour des Grecs. Estant là, si vous vous seruez de l’occasion qui se présentera, vous serez plus heureux, que vous n’auez iamais esperé de l’estre. Elle dist cela à la baste : et s’en alla sans attendre de responsc. On n’a ianiais peu .•iVauoir comment la Duchesse estant si bien gardée, et veillée de tant de personnes, put trouucr moyen de faire dire cela h Alci-
i;t ut; ZKLiut:.
(lalis. Vüiis-nicsme, Mademoiselle, ne m’en anez pù rendre raison : et il me souuieut qu’iey, Madame vostre mere, qui ne peit iamais l’occasion de dire vne jolie chose, vous loiia d’auoir manqué d inuention en eét endroit de l'histoire. W la vérité il est très-rcmar' quable, que n’en ayant point manqué pour sauner Alcidalis de tant d’accidens, pour conseruer Zelide tres-pure entre les mains des Pyrates, et pour les remettre tous deux après tant d’erreurs dans leur Iloyaume : vostre imagination se soit seulement troniK-e courte en cette occasion; et que vous n’ayez sçcu tronuer le moyen, de faire porter vne parole à vn homme.
Depuis le malheur d’Alcidalis il n’auoit encore veu luire aucun rayon de joye, qu’en ce moment. 11 creut d’abord (pie ce message venoit de Zelide : et ayant les larmes aux yeux, il remercia le Ciel, de ce qu’il sembloit commencer à auoir pitié de hiy. Toutesfois, soit que les âmes des grands hommes voyent quelque ( hose dans lestenebres de l’auenir; ou que les malheureux n’osent se fier aux promesses de l’esperance, dont ils ont esté tant de fois abusez ; il n’osoit s’asseurer de son bonheur; et commençant à esperer, il commença à craindre dauantage. En cét endroit. Mademoiselle, vn pins éloquent escriuain que moy, ne manqueroit pas de dire, que toutes les heures luy durèrent des iours, que les iours liiy sembloient des années, et que son amoureuse impatience luy fit conter tous les momens, accuser la lenteur du temps et du Soleil, et prendre tout le Ciel à partie. Mais sans dire tout cela, on imaginera aysément l’inquietude d’.Alcidalis, par les causes qu’il en auoit. Le iour, ou pinstot la nuit de l’assignation, qu’on luy auoit donnée, vint à la fin : et deuant qu’elle eust bien épaissi les om- ' bres, il estoit desia au pied de la Tour. C’estoitvn vieux bastiment que l’on croyoit auoir esté fait par les Grecs, et qui estoit atiaclu'^ au Palais. Il estoit battu au pied des ondes de la mer, dans laquelle il entroit quelque cinquante pas. Le Prince qui auoit pourucu à toutes les choses neces.saires pour cela, s'y rendit dans vno barque do pesebeur, laquelle il lia à quelques anneaux, qui estoient attachez dans le mur. Et là attendit le succez que la fortune' voudroit donner à cette auenture dans les tenebres, et le silence de la nuit, qui n’estoit interrompu que du bruit de la mer. II demeura vne heure, sans que rien parût, agité cependant diuersement d’esperance et de crainte; qui estant deux passions contraires, ne laissent pas de se trouucr souuent ensemble. Il se forma toutes les imaginations, que quelque autre peut penser; mais que ni vous ni moy. Mademoiselle, qui n’auons iamais aymé, ne sçaurions dire.
IHSTÜIUK D’ALCIDALIS
Il s’fstoit éleuc vil vent de terre qui enlloit les vafîiies si hautes, qu’à peine la corde qui tenoit la harque y poiiuuit résister; et quil n’attendoit que l’heure de se voir détaché. Enfin comme il commençoit à dcsesperer de son bonheur; et qu’il esloit dans des pensées plus noires et plus espoiiuantables, que la nuit et la mer qui l’entouroient : vn bruit qu’il entendit au haut de la Tour, liiy redonna l’esperance, qu’il auoit perdue. Il luy sembla oüir quelques paroles, qu’il ne put pas bien entendre : ausqiielles ayant respondu parvn bruit qu’il fit de son costé; il oüit bien-tost apres tomber ([uelquc chose dans la mer. El ayant regardé auec plus d’attention, il apperçeut ie ne sçay qiioy de blanc qui paroissoit sur l’eau : et s’en estant approché, et l’ayant tiré à soy; il reconnût, que c’esloit vne échelle de corde, qui descendoit de la tour, au bout de laquftile ou auoit attaché du liege, et du linge, afin qu’elle se pût voir. Alors Alcidalis se laissa tromper à l’apparence de sa Ironne fortune : et il creut qu’elle luy vouloit reinlre quelque chose de Zelide. Aiissi-tost, sans considérer les dangers oii il se jettoit ; et que dans les tenebres, et malgré les vents qui soufloient horriblement, il entreprenoit par vn chemin si périlleux de monter à vne hauteur extrême, sans sçauoir ou il alloit, de qui, ni comment il seroit receii : il monta sur l’échelle; et commença à cheminer auec plus de legereté èl de joye qu’il n’eusl fait par le plus riche t'scalier du monde. .Après auoir monté plus de cent échelons, il se Irouua à vne fenestre; où il apperçeut vne personne qui luy lendit la main, et qui sans luy dire mot, lu conduisit par plusieurs détours et passages : au bout desquels, il se trouva dans vn cabinet éclairé de trois lampes d’or, le plus richement paré qu’il eut veu de sa vie ; et qui passoit toutes les richesses et les ornemens du Palais de son pere. X la lueur de la lampe, il vit que c’estoit vne femme qui l’auoit conduit; et qui luy ayant dit qu’il se rejwsast, et qu’il attendist, sortit en mesme temps, et l’enferma. H luy sembla, que c’estoit la mesme, qui luy auoit dit le iour d’aiqiaraiiant, qu’il se trouuast au pied de la Tour des Grecs. Alors, considérant toutes les choses qui s’esloicnt passées, et celles qu’il voyoil ; il se confirma dauantuge dans l’opinion qu’il auoit, qu’il estoit appellé de Zelide : et au milieu do tant de périls, qu’il se pouuoit imaginer, par vn secret pressentiment de son mal, il ne craignoit rien tant, que de ne la point voir. le ne puis dire les diuerses pensées qu’il eut, les impatiences, les désirs, et les craintes, les deftiances, les soiqvçons, les sursauts, les alarmes, et mille differentes passions, dont il esloit agité en mesme tenips. Tout cela ne se peut re.pre.senter sur le
ET DE ZELIDE.
papier : et il n’y a que l’esprit humain qui soit capable de cette confusion.
Il fut vne heure ainsi dans le plus profond silence du monde, sans entendre aucun bruit de nulle part; mais s’en imaginant à chaque moment auec des agitations estranges. Enfin il luy sembla oüir des pas, et le bruit d’vne clef : auquel ayant tourné la teste, il vit ouurir vne autre porte que celle par où il estoit venu, qui estoit couuerte d’vne tapisserie; et entrer en ce lieu la mesme personne qui l’y auoit conduit, qui s’estant approchée de luy auec vn visage riant, lui dist : Vous me pardonnerez bien-lost, Clariant, de vous auoir fait attendre, et connoistrez, que l’honneur que vous allez receuoir, meritoit bien d'estre attendu. Alors le Prince l’ayant remerciée, et priée de luy dire quel estoit cét honneur dont elle luy parloit ; apres s’estre arrestée et auoir pensé quelque temps, elle luy dist : Clariant, si on ne croyoit connoistre suffisamment la force, et la grandeur de vostre aine, par ce que l’on a veu de vous ; on ne vous declareroit pas vostre bonne fortune tout à coup; et on vous donneroit du temps pour vous y accoustumer, et voir comme vous la pourriez porter. Mais il est à croire de vous, que vous ne vous estonnerez pas de vostre bonheur, quel qu’il puisse estre, et que vos pensées ne sont pas moins hautes et moins grandes que vos actions. Sçaehez donc, que vous estes dans le cabinet de Zelide; et que dans vn moment vous serez dans sa chambre. La Duchesse a remarqué toutes les qualités qui vous rendent estimable : et voyant qu’il n’y a rien en vous de bas que vostre fortune, elle en veut auoir soin elle-mesme, et la rendre meilleure; et pour cela elle vous veut connoistre. Voyez de vostre costé à vous bien seruir de cette occasion : et montrez désormais autant • de discrétion et de conduite, que vous auez fait voir jusqu’icy d’adresse et de valeur. Ayant dit cela, elle sortit par la mesme porte, par cil elle estoit entrée : d'où, elle le mena dans la chambre de sa Maistresse. *
Que la foiblesse de nos âmes est estrange ! Alcidalis , que la mort, et tout ce qu’il y a de plus horrible, n’eusl pû épouuanter; qui malgré le vent, la nuit, et la mer, sur de foibles échelons de corde, estoit monté si gayement au haut de la tour ; et qui eust entrepris en plein iour , de deliurer seul la Duchesse d’entre les mains et le pouvoir du Duc : tremble en ce lieu, où il sçaitqu’iln’y a que des femmes. Ce cœur, qui eust affronté sans crainte un monde d’ennemis; est agité et transi de peur, à l’approche de la seule personne qu’il ayme, et dont il sçait qu il est aymé.
090 IIISTUIKK D’ALGIDALIS KT DE ZELIDE.
La chambre n’estoit éclairée que d’vn flambeau ; et la Iluchesse estoit au lit auec le peu de lumière, que désirent toiles entreprises, et la honte et l’étonnement d’vue ieune personne, qui n’y est pas encore accouslumée. Ainsi, quand le Prince eust esté plus en luymesme, et moins preuenu, à peine eust-il p(i connoistre son erreur, et la supercherie que la fortune luy faisoit. D’,abord il se mit à genoux deuant elle : et ayant commencé à dire quelques paroles qui furent mal prononcées, et plus mal suiuies; il demeura au milieu de son discours. Le trouble de son esprit, et l’agitation de tant de passions, le presseront de sorte, qu’il ne put continuer : et à demy Hors de luy mesme, il se laissa tomber la teste sur le lit de la ieune Princesse : laquelle ayant porté la main pour le repousser, il la prit : et reuenant par là en hiy-mesme, apres l’aiioir moiiillée de beaucoup de larmes, il dit ainsi. Enfin, Zelide, le Ciel a eu vn peu de pitié du misérable Alcidalis : et quelque contraire qu’il me soit, ie luy rends mille grâces, de ce qu’au moins deuant que ie meure, il m’a permis vue fois de vous voir. Ses soûpirs interrompirent là son discours. Et comme il le vouloit rejirendre , ils entendirent vn grand bruit dans le Palais : auquel celle qui l’auoil conduit estant sortie , r’entra toute éperduë , disant que c’estoit le Dtic; et qu’il estoit desia dans le quartier de la Duchesse. Ce bon homme, bien loin d’imagiqcr ce qui ,se passoit dans son Palais, estoit sorty, en dessein d’estre trois iours à la chusse. Mais soit que son amour, ou sa jalousie le r’appelast, ou qu’il creht faire par là vne grande galanterie , et témoigner son impatience , et son affection à la Duchesse; il estoit reuenu le ioiir mesme, et deuant toute antre chose accourut à grand haste pour la voir.
Il me déplaist extrêmement qu’il soit venu si hors de temps. Car j’eusse esté bien-aise de voir ce que la Duchesse eust respondu dans l’étonnement, où vray-seniblablement elle estoit, de ce qu’elle venoit d’entendre, le le Irouue fort fascheux d’estre arriué en cette occasion : et si j’eusse fait l’histoire, par dépit , ie l’eusse fait cocu. La Duchesse dans l’étonnement, où elle estoit, de celte surprise, et de ce qu’elle venoit d’entendre, ne put rien dire. La Dame qui auoit amené le Prince, le reprit par la main : et Payant remené par les mesmes endroits qu’il estoit venu, en vn moment elle le mita la feneslre; par laquelle, voyant les trahisons que luy faisoit la Fortune, il eut eiuiie de se précipiter, au lieu de descendre. *”*.