A MADAME DV VIGEAN
Eu luy euuoyant vue Élégie qu’il auoit faite , et qu'elle luy auoit demandée plusieurs fois.
LETTRE XII
Voila cette Elegie que vous m’auiez beaucoup trop demandée, et qui jusqu’icy auoit esté oüie de quelques-vns; mais qui n’auoit encore esté leuë de personne, le voudrois bien qu'il m’en arriuftt autant qu’à vous, qui apres auoir caché long-temps la plus belle chose du inonde, auez ébloùy, en la monstrant, tous ceux qui l’ont veuë. Mais c’est estre trop amoureux de mes vers, que de leur souhaitter cët auantage : et ie ne voudrois pas qu'ils fussent meilleurs, puis-qu’ils n’ont pas esté faits pour vous. Si vous les trouuez fort mauuais , vous m’en deuez sauoir d’autant plus de gré, de ce que le connoissant comme vous , ie n’ay pas laissé de vous les enuoyer. El sans mentir, pour m'obliger à cela, il ne falloit pas auoir moins de puissance sur moy, que celle que vous y auez acquise depuis quelques iours : et sans vostre commandement. Madame, ils n'eussent iamais esté ailleurs que dans ma mémoire. Mais il est temps qu'ils en sortent, pour laisser place à quelque objet plus agréable : et ce que Mademoiselle Paulet me fit voir l’autre iour, l’occupe tellement à cette heure , que ie ne sçay s’il y aura plus de lieu pour pas vne autre chose. 1e voy bien, Madame, que ic vous fais vn poulet, en ne pensant faire qu'vne lettre d’excuse et de compliment. Mais ie voudrois bien que les autres fautes que vous tronuerez icy, fussent aussi excusables que celle-là. Cependant, ie vous jure qu'il y a bien long-temps que ie ne m’estois tant engagé : et qu’il y a beaucoup de personnes à qui ie n’en voudrois pas dire
LEITRES
autant , quand bien elles me tiendroient l’espée sur la gorge. Mais puisqu’il n y peutauoir de scandale, vous deuez, ce me semble, Madame, receuoir favorablement ce commencement d’affection : pour voir comme ie ferois si ie deuenois amoureux ; et ce qui en arriueroit , si on me laissoit faire.
A MADEMOISELLE DE RAMHOVILLET,
Sur la mort de son second Frère, qui mourut de peste , et qu’elle assista pendant sa maladie.
LKTTRF. XIII.
Mademoiselle,
N’ayant pas moins d’admiration de vostre courage, et de vostre bon naturel , que de ressentiment de vostre douleur : ie suis si fort touché de l’vn et de l’autre , que si i’estois capable de vous donner les louanges qui vous sont deuës , et la consolation dont vous auez besoin, j’auoüe que ie serois bien empesché par où commencer. Car quelles obligations pcuuent estre également plus pressantes , que de rendre à vne si éminente vertu, les honneurs qu’elle mérité , et à vne si violente affliction , le soulagement qu’elle desire ? Mais j’ay tort de des-vnir ces deux choses : puisque vostre charité les a si parfaitement vnics, que l’assistance incomparable que vous auez rendue à feu Monsieur vostre Frere, vous doit estre/ maintenant vne consolation nomparcille ; et que Dieu vous donne en cela par iustice , ce que les autres luy demandent par grâce : sa bonté inlinie ne pouuant laisser sans reconnoissance , vne action si extraordinaire de bonté, que celle qui vous a fait mépriser vostre vie, pour porter les deuoirs de la meilleure soeur du inonde, au delà de vos obligations, et, par vne constance admirable, demeurer ferme au milieu d’vn péril qui fait trembler les plus courageux. Cette inesme raison ne me peut permettre de douter qu’il ne vous en prescruc, et qu’il ne verse sur vous pour récompense de vostre vertu , les bénédictions que vous souhaite.
Mademoiselle, f'os(re,f/c.
I)i: MONSIEVR DE VOITVHE.
A MADAME LA MARQVISE DE SAllLÉ (I).
LETTBE XIV.
Madame,
Pour TOUS consoler de la mamiaise iiouuelle que vous auez déjh apprise, ic ne sçay point de meilleur moyen que de vous faire peur pour vous-mesme. Sçachc* donc que moi qui vous escris , ay esté trois iours durant en vue maison , où deux personnes mouroient de la peste, lamais vous ne listes mieux que de sortir de Paris , puis que c’estoit le temps où les honnestes gens deuoient eslre alTligez. Madame de Rambouillet a perdu son petit-fils, qui est mort de la peste en trois iours : et elle n’a pas voulu sortir de sa maison tant qu’il a esté en vie. Vous jiouuez juger. Madame, que rien ne m’a pù empescher d'estre tousiours parmy eux , puis que vous n’estiez point icy . Mais j’ay peur que ie ne vous espouuantc trop , et que le remede dont ie veux guérir vostre ennuy, ne soit plus violent que te mal. Sçacliez donc, que moy qui vous escris, ne vous escris point , et que j’ay enuoye cette lettre à vingt lieues d’icy, pour estre copiée par vu homme que ie n’ay iamais veu. le prens beaucoup de part , Madame , an déplaisir que vous auez ; et ie voy bien que ce malheur ne pouuoit arriucr en vne plus malheureuse saison. La modération que ie conuois en vostre esprit , et la négligence que vous auez j>our toutes les choses du monde, me font esperer que vous aurés meilleur marché de cette affliction qu’vne autre , et que la perte de cinquante mille liurcs de rente, qui sortent de vostre maison , par où vne autre plus intere-ssée que vous seroil principalement touchée, ne vous affligera que médiocrement. Mais, Madame , ie ne me puis résoudre de respondre par vne lettre de consolation , au plus obligeant poulet du monde. Car la dernière partie de vostre lettre ne se peut appeler qu’ainsi. le vous supplie , treshumblement. Madame, soyez bien aise de m’auoir escrit aussi fauorablement que vous auez fait. Car dans tous les ennuis que j'ay , i’ay receu cette joye aussi sensiblement, que si ie n’auois point du tout de déplaisir, et ie ne me puis estimer malheureux , tant que j’auray l’hoaneur d’estre aimé de vous, le suis si heureux et si bardy, que ie n'en doute point du tout , et mon bonheur est fort
(1) Maüeirioe de Soiivray, ace en leos, morte en le'S.
«Oi
grand cii rela,que le bien du monde que j'estime le plus, est celuy que ie croy posséder le plus asseurémenl. Vous doutez si peu de moy. Madame , que ie sçay bien que vous recourez de meilleur cœur les asseurances , que ie vous témoigne auoir de vostre affection , que celles que ie vous pourrois donner de la mienne : et vous qui souhaittez mon bien en toutes choses, ne sçauriez rien desirer dauantage pour moy, sinon que ie croye que vous m’aymez. Ceux qui ont veu quel changement vostre absence a fait en moy, et quelle part de mon esprit vous auez emportée auecque vous, vous pourront témoigner quelque iour, que ie me rends en quelque sorte digne de cét honneur. Mais, Madame, ie ne puis m’empescher de vous dire, que Monsieur le Maistre , qui vit auec quelle tendresse ie vous dis Adieu , se sera bien confirmé en l’opinion qu’il auoit; et qu’il croit bien voir vn iour nos chiffres grauez ensemble sur les arbres de Bourgon. Au moins suis-je bien-aise de ce qu’il a veu, que vostre affection est bien reconnue, et qu’elle est réciproque. Pour moy, Madame , ie vous dis encore ce dont ie vous asseuray en partant, que ie n’estimeray ni n'aimeray iamais rien tant au monde que vous : et ie seray tousiours auec toute sorte de respect.
Madame, Voitre, etc.
Madame, Monsieur de Chaude-bonne m’a escrit que Monsieur trouuera bon que ie prenne passeport : cela , et quelques affaires me retiendront encore icy quelque temps, le vous remercie tresliumblement des lettres que vous m’auez enuoyées, et ie feray exactement tout ce que vous me commandez.