A MADE.UOISELLE DE CHALAIS
Mademoiselle,
le n’auroispas voulu vous mettre en hazard, non plus que Madame, en vous faisant lire cette lettre. Mais ie croy que les personnes qui ont pris de la teinture d'or, ne peunent prendre de mauuais air. Pour moy, ie prens tous les matins trente grains d’antimoine , et six yeux de ce poisson que vous sçauez. Auec cela ie puis aller par tout, sans rien craindre. Conseruez-moy, s’il vous plaist , lousiours riionneur que vous me faites de m’aymer. Car si cela vient à me manquer, ie prendray mon antimoine sans estre préparé, le suis, Mademoiselle, de tout mon cœur,
Vostre, etc.
DE MUNSIEVR DE VOITVUE. 105
A LA MESME
LEfTRE XV.
Madame,
l’ay receu auec vostre lettre la plus grande joye que j’aye eué depuis que vous n’estes plus icy. Si vous vous souuenez auec combien d’amitié et d’esprit sont escrites toutcç celles que vous me faites l'honneur de m’enuoyer, vous n’en douterez pas , et vous n’auriez pas l’opinion que vous aucz de ma négligence, si la fortune n’auoit fait perdre la demiere que ie vous ay escritc. C’est vne porte qui vous doit toucher ; puis qu’il y en auoit vne aussi de Mademoiselle de Ramboiiillet. Elle vous supplie de sçauoir de Madame de Saint- Amand , à qui elle s’adressoit , ce qu’elle est deuenuë , car elle en est en peine pour beaucoup de choses qu’elle vous mandoit. Pour moy, Madame , ie vous asseure que ie prcns tiint de plaisir à vous escrire , que ie n’en Irouue gueres dauantage ik ne rien faire , et mes lettres se font auec vne si véritable affection, que si vous le iugez bien , vous les estimerez dauantage , que celles que vous me redemandez. Celles-là ne partoient que de mon esprit : celles-cy partent de mon cœur. Celles-là m’estoient à charge : et celles-cy me soulagent extrêmement. N’est-il pasvray, Madame, que ie vous aurois fait dépit, si j’auois mis encore cinq ou six fois, celles-cy, et celles-là , et que vous vous seriez estonnée de la nouueauté de ce style, le l’ay pensé faire , pour voir ce que vous diriez. Mais ie n’ay plus enuie de rire depuis que vous n’estes plus icy. l’en serois party il y a long-temps , si le changement de quelques affaires ne m’y auoit retenu. Ma paresse est née sous la plus heureuse constellation qu’il est possible. Elle trouue tousiours quelque prétexte à toutes les choses qu’elle ne veut pas faire. Et j’ay remis de huit en huit iours mon partement , sans qu’il y ait de ma faute d’estre demeuré jusqu’à cette heure. le croy, Madame , que vous ne trouuerez pas cela estrange, vous qui y seriez encore si le chariot des pestiferez ne vous en eust chassée. Mais ie suis résolu de m’arracher de Paris dans dix ou douze iours : et ie croy que ie n’y auray pas beaucoup de peine. Au moins la plus forte racine qui m’y tenoit, fut ostée le iour que vous en partistes. Et si quelque chose m’y pouuoit à celte heure retenir, ce seroit Madame et Mademoiselle de Hamboiiillet , qui me disent tous les iours que ie m’en dois aller. le vous puis asseurer. Madame , sans pecher contre la franchise que ie vous dois,
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que vous estes aimée de ces deux personnes, autant que vous le sçauriez desirer : et ie les entens tous les iours parler de vous auec tant de tendresse, qu’vne des choses quej’ayme à cette heure autant en elles est l’affection qu’elles vous portent. Ne doutez donc non plus d’elles que de moy : et ne mettez point leur amitié entre les biens que vous pouuez perdre, le suis extrêmement aise de ce que vous auez asscuré les autres qui ne sont pas de cette nature, et que vous ayez mis l’ordre que vous desiriez dans vos affaires. Mais ie crains que cela ne vous ayt plus cousté qu’il ne vaut , et ce que vous dites que vous auez acheué en vn iour auec Monsieur le Marquis de Sablé , i’ay peur que vous n’y ayez mis vn iour et vne nuit. le vous remercie tres-liumblcment de ce que parmy les vostres vous ne laissiez pas d’auoir soin des miennes. Dans la négligence que j’ay pour cela , il est necessaire pour moy que ie sçache ce qu’il faut faire, de si bonne part, que ie n’y ose désobéir, et que ie reçoiue les auis d’vne personne qui commande en conseillant. Ce qui me mettoit si en peine, et qui m’auoit retenu, est en meilleur estât que ie n’auois esperii : et ie croy cpie nous y donnerons ordre? moyennant quelque argent que nous contribuons pour cela. Mais ie croiray en estre sorty heureusement , s’il ne m’en couste que cela. Et puis. Madame, ie me soucie moins que iamais d’auoir du bien, à cette heure, que ie suis asseuréque vous en aurez. Au pis aller, auec les secrets que j’ay dans la Chymie, et dans la Médecine, vous me pourrez bien retirer chez vous ; et vous me ferez habiller (1) en Gentil-hommc’ quand vous voudrez que ie vous mène. Vous auez bien iugé que j’aurois besoin de voslre faveur auprès de Mademoiselle d’Atichi : et ie vous supplie tres-humhlement , Madame, de luy escrirc pour moy. le ne l’ay veuê qu’vne fois depuis vostre partement. Oila , et ce que Monsieur Nerli luy aura pù dire, luy feront bien croire, comme j’espere, que vous luy recommanderez vne personne qui ne vous est pas indilTerente , et (|ui vous est assez fidele pour mériter ce soin-lâ de vous. Si elle le ci oit ainsi, ie pense. Madame, qu’elle eu iugera mieux que de beaucoup d’autres choses. Car il est vray, (et pardonnez-nioy, Madame, si ie ne vous le dis pas auec assez de respect), que ie n’ayme rien au monde tant que vous, et que ie suis de tout mon cœur.
Madame, Voslre, etc.
(I) l.e iiuuiiisrril île (AUirarl, qui rnntredit en ce point toutes les éditions de Voiture, porle : Vous ferez liatiiller
DE MONSIEVR DE VOITVRE. 107
Mademoiselle de Chaluis est bien sage et bien discrète : i’auois tousiours bien attendu cela de cette fille-là. le vous supplie treshumblement. Madame, de l’exhorter à continuer, et à m’aymer tousiours. Mais , Madame , vous ne me dites rien de Mademoiselle Arnou.
A LA MESME