‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 32 sur 229 · I.F.TTRF. XXIII · texte numérisé non relu

I.F.TTRF. XXIII

Madeuoiskli.f. ,

l’aiiois beaucoup plus d’inlerest que vous, ipie les richesses que vous m’auiez enuoyées, ne tombassent pas en d’autres mains que les miennes, üe tous les biens qui me sont restez, il n'y en a point que j'aymasse moins perdre que ceux que vous me faites : et ie me passeray de tous les autres, tant que io ioiiiray de ceux-là. Si les pierres que vous m’auez données ne peuuent rompre les miennes , elles m’en feront au moins porter la douleur auec patience : et il me semble que ie ne me dois iamais plaindre de ma colique, puisqu’elle m’a procuré ce bon-heur. le ne puis (>ourtant m’empescher de vous dire, que cette générosité vous a pensé couster bien cher, et qu’il ne s’en est gueres fallu que ces pierres n’ayent esté des pierres de sciidale pour vous. Cehiy auec qui ie demeure, sçait que vous me faites l’honneur de m’escrire, depuis que ie luy fis voir le billet où vous luy faisiez vos baise-mains. l’estois avec luy lors que vos Lettres me furent rendues. Il reconnut ou deuina vostre escriture en voyant le dessus; et ie ne niay pas que ce n'en fust. l’eus la curiosité de voir premièrement vn papier qui me sembloit plus pesant que les autres : et l’ayant ouuert , j'en tiray en sa présence vn bracelet le plus brillant et le plus galant qui fut iamais. Te ne vous puis dire combien ie fus surpris , de trouuer vne chose que j’attendois si peu de vous; et de voir que j’eusse esté si peu discret en la première faueur que vous m’auiez faite. le deuins plus rouge que le ruban que vous m'auiez envoyé ; et celuy deuant qui j’estois, prit vn visage aussi severe, que si c’eust esté Mademoiselle d’Attichi(t) qui me

(I) Le comte du M.iinc en esloil amoureux, et ré|>ousa depuis. (Noie de Talleinanl.)

Digilized by Goc^le

LETTRKS

l’eust donné. Mais ayant leu voslre Lettre, ie trouuay que ce qui paroissoit vne faueur, estoit vn reniede , et que le bracelet n’estoit pas enuoyé à vn galant, mais à vn malade. Quoy que vous disiez, Mademoiselle, il me semble que ie suis extrêmement bon. Car moy qui donnerois tout ce que j'ay au monde , et que vous eussiez fait pour moy vne galanterie comme celle-là : j’eus du contentement en ce rencontre, que ce n’en fust pas vne, et fus bien-aise de me trouuer moins heureux , et que vous parussiez moins coupable. Ainsi pour ce coup, l'Ejade a eu pour vous vn effet que vous n’attendiez pas d’elle, et sa vertu a défendu la vostre qui estoit accusée, et preste, ce me semble, d’estre jugée bien rigoureusement. Apres cela, ie ne la puis tenir que bien precieuse : et venant de si bonne main, j’ay vne grande foy en elle, l’auois l)esoin de ce remede , en vn païs où il n’y en a point d'autre, et où l’on doit plustost attendre secours des pierres, que des hommes. Que s’il vous souuicnt d’vne particularité que l'on nous a dite autresfois de ce lieu , vous plaindrez bien dauantage ceux qui ont la colique. Quand vous ne sçaurez pas ce que ie veux dire, ie n’en seray pas fasché. Car pour un homme qui a pù imaginer un moment que vous l’auiez fauorisé, ce discours n’est pas trop galant, le vous diray seulement. Mademoiselle , que vous estes extrêmement obligée d’auoirsoin de moy. Car outre que vous auez eu le mesme mal, ie vous apprens que pour cette fois le mien vient de la mesme cause : et que les Médecins de Madrid me donnent les mesmes conseils, que nous ont donné autrefois Monsieur de la Grange, et Monsieur de Lorme. Dans vos plus sombres humeurs, vous n’auez iamais esté plus solitaire, plus farouche, ny plus inliuinaine, que ie le suis icy. Vous ne sçauriez vous imaginer combien la vie que j’y fais, est differente de la mienne passée : et vous-vous estonnerez quelque iour, quand ie vous diray, que j'ay passé huit mois sans parler à vne femme , sans gronder, sans disputer, sans jouer, et, ce qui est plus estrange, sans me chauffer vne seule fuis. Cela est espoiiuantable seulement à raconter. l’ay souffert vn hyuer plus perçant que celuy de France , en vn lieu où l’on ne voit point de robes de chambre, ny de cheminées, et où l’on ne fait iamais de feu, sinon pour le gain d’vne bataille, ou à la naissance d’vn Prince. Dans cette misere , i’ay souhaité souuent le feu de l’hostel de HamlK)iiillet, et regretéle temps que ie refusois d’estre le Cyclopc d’vne plus aymable personne, que celle qui gouuerne leur Maistre. Il faut estre bien sçauant pour entendre cecy. Mais si vous deuinez celle dont ie veux parler, ie vous supplie tres-humblement. Mademoiselle, de me j)erinettre del’asseurer icy, que ie l’honore auec plus

DE MONSIEVK ÜE VOITVHE.

de passion que jamais , et que ie me consolerois de mon absence , si ie croyois qu’elle eust fait en elle le mesme effet qu’en moy. Car, sans mentir, elle a redoublé l’affection que i’ay eue de tout temps de la seruir : et m’ayant fait oublier tous les dépits qu'elle m’a faits, ie ne me souuiens plus que des excellentes qualitez qui la rendent aimable et admirable. Quelque mine que ie fasse, il in’estoit tousiours resté sur le cœur quelque chose contr’elle : et ce n a i-sto (]u’en ma dernière maladie que ie luy ay pù pardonner le tour qu'elle me lit vne fois en vostre présence , lors qu'elle me pensii tuer auec vne aiguierée d'eau (t). Mais à cette heuixi, j’ay changé tous les désirs de vengeance , en souhaits de la voir, del’honorer, et de la seruir : et s’il y a quelque personne au monde que j’aynie plus qo’elle, c’en est seulement vue, qu’elle ayme aussi plusqu’ellemesme. Pour celle là , ie luy garderay toujours dans mon esprit , et dans mon estime , vn rang tout particulier. Elle n’aura jamais dans mon affection, de compagnie , ny de pai'eille , non plus qu’elle n’en a point dans le monde. Et si ie ne vous aiinois (|ue d’amitié, j'auüiic que ie ne vous aimerois pas tant qu’elle. Ne froncez pas le sourcil |K)ur cela : et ne trouuez pas estrange , que ie n’éuite pas dans mes Lettres les choses qui vous peuuent choquer , pui.sque vous n’auez pus cette considération pour moy dans les vostres. Car quel l>esoin estoit-il de me dire de ces deux personnes, qu’elles ont fait des connoissances nouuelles, qui leur pourroient faire oublier leurs anciens amis? El à quel propos metlre cela à lu lin de la plus obligeante Lettre du monde? Si mon mal se pouuoit guérir, comme la lièvre quarte, par vne grande appréhension, cette malice pouri oit estre bonne à quelque chose : et encore vous scrois-je j>eu obligé, quand vous m’auriez guery de la colique, en me donnant de lu jalousie. Voyez donc, s’il vous plaist, à me metlre en rejios là-tlessus. Car, sans mentir, cela a troublé le mien , et i’en ny moins bien dormy depuis, l’auois desia quelque disposition à cette crainte : non pas que ie doute aucunement de la bonté de ces Uames ; mais ie songe soutient, quelle dangereuse chose c’est qu’vn grand esloignement. En vn mot. Mademoiselle , il n’y a que vous, dont ie me doiue asseurer. Car pour résister à vne si longue absence, ce n’est pas assez d’estre constante, il faut encore estre opiniaslre. .Mais piiistiue vous in’aucz fait la faueur de me mettre au nombre de vos amis : ie sçay bien que mon mal-lieur ne vous eu fera pas désdire , et que vous ne

(I) Il ne craignoit rien tant que d'eslrc iDouillé, et mademuisclle de Haiiiboùillet lui jetta vn iour vne aiguierée d'eau sur la teste. (Tallcmant.)

tIR

LK'ITRKR

voudriez pas que lu fortune vinst à bout d'vue chose, (|u'uutrefois tant de bons Religieux, et tant de gens de bien n’ont pû faire. Que s’il y a quelqu’autrc j)crsonne qui me fasse l’honneur de m’aimer : ie ioüis de ce bon-heur auec crainte, et comme d’vn bien que ie puis perdre, et dont le temps m’osle, j)eul-estre, tous les iours quelque chose. Vous me dites, que la Maistrcssc de la vostre ne m’a |«s oublié. le ne s<,'ay si ie pourray dcschiffrer cela. Vostre Maistresse, n’est-ce pas vue Demoiselle qui a les yeux fort esueillez, et le nez vn peu retrou.ssé, tine, tiére, dédaigneuse, glorieuse et ciuile, bonne et meschante, qui gronde sonnent, et qui neantmoins plaist tousiours, qui est honneste lllle, et qui a vnc mere qui l'eslrungle, et que j’uimay vue fois depuis Itagnolet jusqu’à Charonne? Si c’est celle-là , sa Maistressc , sans mentir , mérite de l’estre de tout le monde : et i'ay soiislonu huit mois durant dans cette Cour, qu’il n’y a rien sous le Ciel de si beau, ny de si bon {pi’ellc. Tous mes dèsplaisirs ensemble, ne m’ont pas esté si sensibles que le sien, etj’ay respandu beaucoup de larmes, où elle a eu la plus grande part. Aussi faut-il aiioùer que cela est estrange, et bien digne de pitié : que sa naissance ait esté si heureuse , et (jue sa vie le soit si (hiu , ut qu’vue p«!rsonne ait eu ensemble toutes les grâces, et toutes les disgrâces du monde, le reçois riionneur qu'elle me fait, auec tout le respect et toute la ioye que ie dois : et ie prie Dieu qu’il la console, comme elle console les autres. Cette l>onté deuroit faire beaucoup de honte à celte Dame, sur qui l’on trnuua vne fois trois |x>ux. Mais il me semble que vostre Maistresse vous est trop tldele de ne me rien dire, et que sans me donner sujet de jalousie elle me pouuoit faire quelque compliment. Vous auez grand soin de ni’asseurer de l'amitié de vostre scruiteur. Si ce n’est le mesme que ie pense, ie ne trouuerois giicre bon que vous vous en souuinssiez tant. Mais cehiy-là mérité toutes choses, et il n'y a rien que ie luy puisse enuicr. Pour Madame de Clermont, quand vous ne m’en diriez autre (diose, ie ne laisserois pas d’estre asseuré qu’elle me fait l’honneur de m’aymer ; connoissant sa charité, comme ie fais , ie ne puis douter de son affection : et c’est assez d’estre du nombre des affligez, (tour estre de celuy de ses amis. Dans la ioye que ie reçois de riinnneur que me font tant de rares personnes, i’ay vne extrême tristesse de \ oir, que vous ne me dites rien d’vn homme , dont vous sçauez que le souuenir m’apporteroit vne grande consolation. le sçay bien. Mademoiselle, que ce n’est pas vosiri? faute, et que c’est à dire, ipie vous n'auez autre chose à m’en faire sçauoir. Il n’y a rien dans iiioii iiial-hcur qui me touche dauantage i|ue cela, ny que j’ayc tant

Di'.,:;'. ■ : ''“v^lc

DE MONSIEVR DE VOITVRE

de peine à souffrir. l’ay peur qu’il ne trouuc pas bon que ie parle de luy. Mais cette considération ny pas vue autre , ne me sçauroit obliger à estre ingrat , ny empêcher que ie ne publie par tout où ie me trouueray, qu’il n’y a point d’homme au monde qui mérité plus que ses amis l’ayment, et que ses ennemis l’estiment. Si M’ le Comte de Giiiche est à la Cour, pcrmettez-moy , s’il vous plaist, que ie le supplie tres-humblement de songer quelquefois à moy, et de donner vn exemple de sa constance, en aimant vne personne si esloignée et si inutile. l'eus l’autre iour du plaisir, en trouuant Mademoiselle de Montausier dans la Gazette. Mais il me semble qu’il seroit plus raisonnable que le Damoiseau y fust : et selon que ie le connois, ie ne croirois pas que la renommée de Mademoiselle sa sœur dût aller plus loin que la sienne. le voudrois bien qu’il sceùt que ie suis toùjours son Ires-humblc seruiteur , et que ie luy souhaitte tout le bon-heur, et toutes les belles auantures qu’il mérite, l'excepte pourtant vne Demoiselle , pour qui ie l’ay craint autrefois : et j’asseurc icy celle-Iàmesme , qu’elle sera la plus ingrate du monde, si iamais elle m’oublie, pour qui que ce soit. Car, sans mentir, la pa.ssion que j’ay pour elle, est au delà de tout ce qu’elle en sçauroit penser. Que si apres cela, elle la [>aye d’vnc trahison , j’employeray quelque iour le fer et le poison pour m’en venger. Vous ne sçauriez deuiner, Mademoiselle, celle de qui ie veux parler : et c’est vn secret trop important pour le confier à personne. le vous supplie seulement de faire voir cét endroit à Mademoiselle du l’in. Mais ie m’accoustume à faire de longues Lettres, et i’ay peur de vous lasser. Cependant , il me reste encore mille choses : et ie me fais une extrême violence, de me contenter de vous dire que ie suis.

Mademoiselle, Vostre, ftc.

De Madrid.

Page 1