‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 33 sur 229 · I.ETTRK XXIV · texte numérisé non relu

I.ETTRK XXIV

Mademoiselle ,

Vousdeuez croire plus que pei'sonne, que le chaugeiuent de pais n’en a point apporté en mon esprit. Car ie vous asseurc qu’il n’y en aura iamais en inpy pour ce qui vous regarde. Si vous pr-nsez que

LETFRES

j’aye des affections à tout prix, croyez aussi que ces prix-là sont justes et proportionnez à la valeur des personnes. Tant que ie suiuray cette réglé, vous deuez estre asseurée que ie n’auray point de passion plus violente que celle de vous seruir. Si cela est selon la raison, il n’est pas moins selon mon inclination : et vous dcucz croire, que ie ne m’enipescheray iamais de vous aimer, vous qui dites tant que ie ne me sçaurois contraindre, et que ie ne suis point prudent en tout ce qui est de mon plaisir, le n’en ay point, ie vous iurc, do plus grand qu’à vous honorer, et à m’imaginer souuent toutes les boutez et les beautez que ie connois en vous. Quoy que les présents que vous me faites soient empoisonnez , ie les reçois de fort bon cœur ; et ie receuray tousiours de mesme tout ce qui me viendra de vostre part. l’ay esté bien aise. Mademoiselle, de trouuer ma justification dans lesmesmes pièces par lesquelles on me pensoit conuaincre. Ces deux arcs de couleur noire , dont il est parlé dans les Stances du Garçon , montrent qu’elles n’estoient pas pour la Demoiselle. Elle mérité ce nom-là , aussi bien que Mademoiselle de Neuf-vie : et ie vous asscure que les tablettes sont venuës en ses mains de la mesme sorte. L’affaire de Mademoiselle Mandat est encore plus innocente : et si vous en auez ouuert des Lettres , c’est vne grande meschanceté que de m’en faire tant la guerre, l’ay leu iieantmoins auec honte, les Stances que vous m’auez enuoyées : et ie me trouue bien plus coulpablc d’auoir fait de mauuais vers, que de mauvaises galanteries. Cela m’a fait voir que depuis que Monsieur de Chaude-bonne m’a réengendré auec Madame , ou Mademoiselle de Rambouillet, j’ay pris d’eux vn autre esprit : et que j’estois vn sot garçon en ce temps, où Mademoiselle Duplessis dit, que j’estois si joly. Mais, Mademoiselle, quand on me voudra faire de ces affrons, ie vous supplie de ne vous en point charger. On mande à vostre Mary, qu’il ait bien du soin de moy , et qu’il m'cnueloppe dans de la soye et dans du cottôn : et on fait en mesme temps tout ce qu’on peut pour me faire mourir, le trouue l'auis de Mademoiselle de Bourbon excellent, de me coiiserucr dans du sucre. Mais il en faudroit beaucoup pour adoucir tant d’amertumes : et j’aurois apres cela le goust des petits citrons confits. .\uec mille grâces tres-humbles, ie ne puis reconnoistre rexlréme honneur qu’elle me fait de se souuenir de moy. le souhaitte de tout mon co'ur que cette Aurore (car ce nom que vous luy donnez luy vient bien) soit stiiuie d’vn aussi beau iour qu’elle le mérite , et que tous ceux de sa vie soient exempts de nuages, et aussi clairs et sereins que son visage et son esprit, le baise lics-humblemeiit le.s

DE MONSIEVR DE VOITMIE

lit

mains, et auec toute la passion que ie dois, à Madame de Cleniiuiit , et à Mesdemoiselles ses filles, le remercie Ires huniblement Monsieur Godeau des vers qu’il m’a enuoyez. le les ay trouucz, comme le reste de ses ouurages, lesquels ie relis tous les iours : et ie n’estudie quasi plus que dans les choses qu’il a faites.

A LA MES.ME

LETTRE XXV

Madsmoiselle ,

le receus il y a vn mois , vue Lettre que vous me faisiez l’honneur de m’escrire , du 20 lanuier. Le dernier ordinaire m’en a apporté vne autre du 26 du mois passé. Et j’ay eu auec toutes les deux beaucoup de papiers qu'il vous a pieu m’enuoyer. Vous pouucz iuger qu’il n’est pas raisonnable, quoy que vous disiez, que ie reforme les louanges que ie vous donne, ny que ie commence à dire moins de bien de vous, lors que j’en reçois le plus, le ne pûs pas respondre à la première, poiirce que j’estois malade au temps que le courrier partit. El comme les joyes des misérables ne durent gueres , le lendemain que ie l’eus receuë ma colique mu reprit , à laquelle ie ne songeois plus, et ie payay auec dix-sept iours de douleurs, vn iour de contentement. Madame de Clermont me fait vn honneur que ie ne sçaurois mériter, et ie ressens , comme ie dois, l’extrême obligation que ie luy ay. Mais ie ne eroîray pas qu’elle m’aime tant qu’elle dit, ny que j’aye beaucoup de part en ses prières , si ie cx>ntinuë à auoir si peu de santé , et si peu de fortune. C’en est vne, au reste, pour moy, la plus grande que ie ne sçaurois iamais esperer, que la Dame que vous sçauez que ie mets tousiours au dessus de toutes les autres , veuille auoir soin de ce qui me rcgarddf 11 n’y a point d’Oracle , que ie tienne plus certain que sa préuoyance : et ie reçois ses conseils et ses commandemens , comme s’ils me venoient du Ciel. Quoy que ie ne trouue point dans mon esprit d’assez haute place pour elle, ie la puis asseurerque ie l’y ay tenue toùjours présente dans tout ce qui m’est arriuc. Elle m’a souuent consolé dans mes plus sensibles déplaisirs : et la partie de mon aine où elle estoil, a esté exempte des troubles et des desordres où mes miscres m’ont mis. le la rrucre comme la plus noble, la plus belle , et la plus parfaite chose

LETTRES

que j'aye iamais veuë. Mais tout le respect et toute la veueration que j’ay pour elle , ne peuuent empescher, qu’aucc cela , le l’aime tendrement, comme la meilleure personne qui soit au monde, l’aduoiie que Mademoiselle sa fille n’est guere moins bonne , s’il est vray, comme vous dites, Mademoiselle, qu’elle se souuienne de moy. le voudrois bien payer en quelque sorte cét honneur. Mais il me semble que ce n’est pas assez d’vn cu-ur |K)ur Madame sa mere, et pour elle; et quand rvne y a pris sa part , il en reste trop peu pour l’autre. La laueur que me font trois si excellentes pei'sonnes , me soulage de toutes mes peines et m’en donne quand et quand vne nouueile , de ne pouuoir iamais m’en rendre digne, ny témoigner comme ie voudrois le ressentiment (|ue j'en ay. Puisque cela mérite des grâces intinies, ie vous supplie très- humblement , Mademoiselle, d’employer les vôtres, et cette éloquence qui vous est si naturelle, pour les remercier : et assistez-moi en ce liesoin , vous qui m’estes tousiours si secourable. tjuaiul ie songe que vous et elles me faites l’honneur de vous rcssouuenir de moy ; ie m’estonne (|u’estantsi heureux eu cela, ie sois si mal-heureux d’ailleurs, et qu’il puisse arriuer tant de mal à vn homme qui a tant d’.Vnges tutélaires, le n’ay encore pfi résoudre lequel est le plus grand, du l)on-heur d’en estre. aimé, ou du mal-heur (Peu estre absent : et ie trouue qu’il n’y a iK'rsoime que l’on puisse tant cimier que moy, ny que l’on doiue tant plaindre. Pay encore plus de raison de dire cecy, si ie ne me trompe jioint en lisant vostre Lettre. Et s’il est vray que la Dame, dont vous défendez tant la générosité, sans que l’on l'accuse , m'ait fait l'honneur de m’cscrire, ie reçois doucement toutes les l'eprimandes que vous me faites sur ce sujet. le vous supplie pourtant de croire, que mon dessein n’a pas esté de me plaindre (Mirliculiei-ement d’elle ; mais n’ayant receu des recommandations que de deux ou trois personnes, ie me plaignois en general de toutes les autres , de qui ie n’auois pas oüy vu mot depuis que ie suis icy. Il est vray qu’elle auroit, ce me semble, plus de tort (pie pas vne, elle qui a la plus grande mémoire du monde, d’en imuiquer seulement |K>ur ses amis ; et sa pensée ayant passé læaucoup de fois les Pyrénées pour Alcidalis, et |K)ur imaginer en Espagne des personnes qui n’y furent iamais, j’aurois sujet de in’estonner (ju’elic ne songeast pas î» celles qui y sont, et qui sont Ji elle. (Jue si elle m’a fait l’honneur que vous dites, elle a beaucoup passé mon esjicrance , et fait bien dauantage [>our moy que ie n’eussc osé demander. .Mais cela ayant este, c’est vne perte à laquelle ie ne me puis résoudre, le .sçay, .Mademoist’lle , que sans

DE MONSIEVR DE VOITVRE

que ie vous en die rien, vous imaginerez bien auec quel regret ie la souffre. Mais vous qui prenez la peine de ni’enuoyer les Lettres de Balzac , et la copie de toutes les belles choses, vous ne deuriez pas , ce me semble, oublier celle-là. l'ay veu auec beaucoup de plaisir ce qu’on luy a enuoyé sur la mort du Uoy de Suede ; et ie suis bien-aise de voir que les beaux esprits luy rendent toûjours l’hommage et la rcconnoissance qu’ils luy doiuent. Le Sonnet m'a semblé fort beau , et la Lettre fort galante, l’y ay remarqué , que celuy qui l’a fait , deuoit bien connuistre l'humeur de la personne à qui il escriuuit, puis qu’ayant perdu vn Amant, il ne luy en dit pas vn ^ mot de consolation. De bonne fortune pour nous, elle est plus tendre pour ses Amis, et puis qu’elle se souuient de celuy qui est le moindre des siens, et (|ui mcsme ne sçauroit iamais mériter ce nom, tous les autres sont en seureté. Pour moy, quoy que j’aye oüy dire quelquesfois à cet homme que vous dites qui est si seuere, et pour qui ie n’ose rien mettre icy : j'ay creu qu’il esfoit impossible qu’vne personne, qui fait naistre de l’amitié en tous ceux qui la voyenl, n’en eust point en elle, et qn’ayant receu tant d’excellentes qualitcz de Madame sa niere , elle n’enst point vne des plus belles , d’estre la meilleure amie du monde. Vous voyez. Mademoiselle, comme ie me sçay corriger des fautes dont vous me reprenez, l’ay creu les auoir reparées par ce que ie viens de dire ; et auoir satisfait aux reproches que vous me faisiez, de vous louera son préjudice, l’ay mieux aimé me dédire de ce que j’auois pensé d’elle , que de <-e que j’auois dit de vous , et il m’a esté plus aisé d'augmenter ses louanges, que de retrancher les vostres. l’ay receu vostre iudith de fort bon cœur; ie dis de fort Iwn cœur, ponree qu’elle le mérité, et aussi pour l’amour de vous. Car ie pense que vous aimez particulièrement cette histoire , et que vous estes bien-aise de voir vne action de sang, et de meurtre, approuuée dans l’Escriture. le n’ay pù m’cmpescher en la lisant, de m’imaginer que ie vous voyois tenant vne csp»;e dans vne main , et la teste de Monsieur de Saint- Brisson dans l’autre. Vous me dites que celuy qui l’a faite, est le mesme qui a traduit les Epllres de S. Paul. Vous ne songez pas, Mademoiselle , qu’vue personne qui a eu tant do maladies, et de despla'isirs, doit auoir perdu la mémoire de beaucoup de choses, principalement occupant tout ce qui luy reste, en des sujets où elle est si bien employée. Vous m’auez mis en vne pareille peûne dans vne autre Lettre, en me disant que vostre seruiteur me fait ses recommandations. Quel moyen de deuincr cela ? D’abord ie me suis imaginé que c’estoit vn Cardinal; et puù^ vn Docteur en Tlieo-

DiiiMiZCd by Gllüglf

togie ; apres j’ay pensé que ce pouiroit estre vn Marchand de la rué Aubry Boucher, ou vn Commandeur de Malthe , vn Conseiller de la Cour, vn Poète , ou vn Preuost de la Ville (1) ; et il n’y a pas vne condition de gens, on ie n’aye trouué quelque sujet de douter. Que si d’aiianture c’est vn ieunc Gentil-homme fort blond et fort blanc, et qui a extrêmement de l’esprit, rien ne me (wuuoit arriuer qui me donnast plus de contentement , que le tesmoignage qu'il me rend de se souuenir de moy , et ie tascheray toute ma vie à mériter son affection par mes tres-humbles scruices. Dans quelque pauureté que ie sois , ie voudrois qu’il m’eust cousté mille, escus, et pouuoir jouer vne partie à la paume auecqiie luy. Cela n'eust pas esté impossible, si on in’eust la'issti la liberté de suiiire mon aduis. Car j’auois résolu asseurément de retourner par Paris : et vous m’eussiez pû voir vn de ces iours de la religion de Monsieur d’Aumont. Mais ie me soumets et j’obeïs, quoy qu'aucc assez de peine. le ne puis dire iisseurément quand ie partiray d’icy, si dans vn mois, dans deux, ou dans trois, l'y ay dit à vn homme l’obligation qu’il vous auoit de vostre souuenir. Il vous remercie tres-bumblement, et m’a <lonné charge de vous dire, qu’il est vostre tres-humble seruiteur. Nous tenons nostre mesnage ensemble, et viuons dans la plus grande amitié qu’il est possible, l’en demande pardon à la Dame que vous sçauez : et ie luy laisse à iuger, elle qui s’entend à l’aduenir, ce que cela me promet , et si ie ne pourray pas estre quelque iour en bonne subsistance, aussi bien que luy. Voicy, Mademoisiîlle, vne grande Lettre, à laquelle vous n’auez que la moindre part, où ie n’ay rien dit de ce qui me touche le plus. Voila ce que c’est de ne point respondre aux galanteries que ie vousescris, dem’enuoyer des lettres, où vous ne parlez que de vos amies, et ne me dites quasi rien de vous. Quelque dessein pourtant que j’eusse de m’en venger, ie ne puis m’emjHischer de déclarer icy, que ie redis pour vous seule, toutes les paroles d’estime et d’affection que j’ay dites pour chacune d’elles ; et que ie suis tout d’vne autre sorte ,

Mademoiselle, Voslre, etc.

De Madrid.

(I) Le cardinal se nonimail la Valette; le théologien. Dubois; le niarcliand, Bodeau ; le cumiuandeiir, <lc Sillery ; le (Ksde, llordicr; le prévôt de la ville, Ségiiierde Sainl Hrisson.

UE MONSIEVR UE VOITVRE

A MO-NSIEVR DE CHAVDE-BONNE (I).

lÆTTRE XXVI.

MoNsiEtin,

le vous escriuis il y a di.x ou douze iours, et vous remerciois de deux Lettres qu’enfin j’ay receuës de vous. Si vous sçauiez le contentement qu’elles m'ont apporté, vous auriez regret de ne m’en auoir pas escrit dauantage, et de ne m’aiioir pas donné cette consolation en vn temps, où j’en auois tant de besoin. Madrid , qui est le plus agréable lieu du monde pour les sains et les débauchez, est le plus ennuyeux pour les gens de bien , et pour les malades : et lors que le Caresmc empcsche les Comédies, ic ne sçache pas qu’il y ait vn seul plaisir dont on puisse joiiir en conscience. L’ennuy et la solitude où ie m’y suis trouué, ont fait au moins en moy vn bon effet. Car ils m’ont reconcilié auec les liurcs que J’auois quittez depuis quelque temps; et ne trouuant point icy d’autres plaisirs, j’ay esté contraint de gouster ccluy de la lecture. Preparez-vous donc. Monsieur, à me voir quasi aussi Philosophe que vous: et ' imaginez-vous combien doit auoir profilé vn homme, qui durant ^ sept mois n’a fait autre chose que d’étudier, ou d’estre malade. : Que s’il est vray qu’vne des principales fins de la Philosophie , est / le mespris de la vie, il n'y a point de si bon Maistre que la colique; . et Socrate ni Platon ne persuadent pas si puissamment. Elle m’a donné depuis peu vne leçon de dix-sept iours dont U me souuiendra long-temps, et m’a fait considérer beaucoup de fois combien nous sommes foibles, puis qu’il ne faut que trois grains de sable pour nous abbattre. Que si elle me fait estre de quelque Secte , ce ne sera pas de celle qui maintient, que la douleur n’est point mal, et que le Sage est toûjours heureux. Maisquoy qui m’arriue. Monsieur, ie ne sçaurois estre ni l’vn ni l’antre , sans estre auprès de vous : et rien ne me peut tant aider pour totis les deux, que vostre exemple, et vostre présence. le ne sçatirois pourtant dire quand ie sortiray d’icy : et attendant de l'argent , et des hommes qui viennent par la mer, j’ay peur d’y demeurer plus que ie ne voudrais. Car ce sont deux choses qui ne viennent pas toiisiours à point nommé, le vous supplie donc tres-humblement , de ne m’y pas oublier si

(1) De la maison du Puits-Saint-Martin, en Dauphiné. C'était l’ami intime de madame de Rambouillet.

LEITRKS

long-temps que vous aiiez fuit; et de me U'inoigner en me faisant riioiineiir de m’eserire, que vous reronnoissez la vraye affection anec laquelle ie suis,

Monsieur, Vottlrr, fie.

A MADEMOISEI.LK l’AVUri .

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