I.KTTRK X.VVII
Mademoiselle,
Puisque la faveur que vous m’auez faite de m’écrire, ne pouuoit rcceuoir de prix, et qu’il n’estoit pas en moy de la mériter, vous ne la deuiez pas discontinuer, quoy que j’aye témoigné de manquer à la reconnoistre. L’estât où j’estois il y a deux mois , me contraignit de laisser partir l’ordinaire sans vous escriro ; et si cela a esté cause, comme il y a apparence, que celuy-cy ne m’ait jioint apporté de vos lettres, ie vous asseure que c’est le plus grand mal que ma colique m’ait iamais fait. Puis qu’elles me sont si necessaires , ne refusez pas, s’il vous plaist , Mademoiselle , de me donner secours : et vous qui estes si charitable pour ceux qui sont en affliction, témoignez de l’eslre pour vnc personne qui en a de tant de sortes. Vous y estes dauantage obligée, puisque la plus grande des miennes , à laquelle ie sçay moins résister, est de me voir esloigné de vous. Que si auec ce regret , j’en ay quelque autre sensible, c’est pour des jversonnes que vous n’aymez pas moins que vous-mesme. le vous supplie tres-liumblement de leur dire souiicnl , que la passion que j’ay pour elles, ne se peut dire ; et conseruez-moy tousiours quelque place dans leur esprit , vous qui y en auczvne si grande, afin qu’au moins nous puissions estre là ensemble, si nous ne le pouuons ailleurs. Pour vous, Mademoiselle, ie vous supplie encore vne fois, de ne me point abandonner.
\ L’honneur de rcceuoir de vos lettres, est vn bien que ie n’eusse pù esperer, mais dont ie ne me sçanrois plus passer, à cette heure que j’y suis accoustumé.')We me l’osiez donc pas, apres me l’auoir donné si genereusement , et n’allez pas en cela contre deux vertus qui vous sont si naturelles , la lilieralité, et la constance. N’estant pas en mon pouuoir de payer cette obligation , au moins ie feray des .souhaits pour cela : et ne demanderay iamais rien de si Ikhi
DK MONSIEVU DK VOITVRK. «27
cœur ù la fortune , que de vous pouiinir tesiuoigner que ie suis beauroiip plus que ie ne le dis,
Maormoiselle. Voxlre, etc.
A I.A MI-:SMK.
i.irrTRK XXVIII.
MAUEMUtSKLI.K,
Bien ne peut estre dans vos Lettres plus agréable qii’ellcsmesmes. l’ay trouué dés le commenrement de lavostre, ce que vous ne me vouliez faire espererqu'à la fin : et vous m’ouez donné le rontenlement que vous me promettiez d'ailleurs. Il est à croire que vous n’auez pas leu ce qui y estoit adjousté d’vne autre main : et que vous qui ne m’enuoyez que de l’or et des pierreries, ou des paroles qui valent mieux que cela, n’auriez pQs voulu m’enuoyer des injures. Pauoüe pourtant que ie mérité en quelque sorte celle que l’on m’a escrite, et que ie ne suis guere galant, puisque ie n’ay pas la hardiesse de l’estre auec vous. C’est vne honte extrême, que ie vous aye escrit tant de longues Lettres , sans qu’il y ait rien eu de ce stile, dont vne de vos amies dit, qu’il luy semble que c’est toute Poésie , et qu’estant esloigné de vous de tant de lieuës , ie n’ose encore vous rien dire de ce que ie pense. Mais ie ne veux plus me deshonorer pour l’amour de vous : et si vous ne me faites faire des satisfactions de ce reproche; ie suis re.solu de vous écrire des Lettres toutes pures d’amour, pleines de feux , de flèches , et de cœurs navrez; et ie feray tant de galanteries, que l’on se repentira de m’auoir offensé. Dés cette heure mesme j’ay toutes les peines du monde de m’en empescher : et ie ne trouue point d’autre moyen pour me retenir, que de songer à cette excellente personne, dont i’ay appris à préiioir en chaque chose tous les inconueniens qu’il y a à craindre, et dont le seul ressoiiuenir m’oblige à estre respectueux et prudent. V’ous, Mademoiselle, qui sçauez tout ce qui se passe en mon esprit, ie vous supplie Ires-humblement de dire , de quelle sorte elle y est, et auec quel ressentiment, et quelle véritable affection ie paye l’honneur qu’elle me fait. Vous pouuez , ce me semble , estant aussi bonne que vous estes , obliger de la mesme sorte Madame de Clermont , à continuer de m’aymer, et de
LETIRES
prier Uieu pour nioy. le feray de mon costé tout ce qui me sera possible pour me rendre digne des grâces quelle me peut obtenir ; et il est difficile (|u’vn homme (|ue tous preschez , et pour qui elle prie, ne se coniierlisse point. Mais qu’elle sçache, s'il tous plaist, que ie demande encore plus son affection que ses prières : et quoy que ie croye qu’elle me peut rendre saint, constant et heureux, ie ne desire pas tant tout cela , que d’estre aimé d’elle, l’ay leu auec des sentimens de joye , qui ne se peuuent exprimer, ce que vous me dites de la diuinc personne deuant qui ie fis vue fois mon Epitaphe, le la puis asseurer que lors que j’aiiois deux éuentails dans lu gorge, et que j’estois entre les mains de mes plus grandes ennemies, ie n’estois pas plus à plaindre que ie le suis, et qu’il est plus à souliuiter de mourir en sa preseiice , que de viure loin d’elle. Apres rcxtrénie honneur qu’elle me fait, il ne me resteroit plus rien à desirer pour ma gloire, si ce n’est qtie j’eusse esté si heureux, que la Demoiselle que l’on voulut enleiier wie fois à Lima(i), se fust souuenuë de moy. Mais le Ciel veut que Madame sa mere soit tousiours au monde sans pareille, et que si d'uuenture il y a quelque chose d'aussi beau qu’elle, il n'y ait au moins rien d’aussi bon. Il me semble tpie celle pour qui ie fis vne fois rire les Driades , Madame de C**' (2) (ie croy qu’il n’y auroit pas de danger de mettre son nom tout du long) ne deuroit pas estre si aiiimré contre les rebelles, qu’elle ne me fist rhouneiir de se souuenir quelquesfois <le moy. S'il est vray ce que l’on dit , que nous l’ayons voulu eiileuer : c’aura esté de la mesme sorte que les Grecs rauirent l'image de l’allas du puuuoir de leurs ennemis; et sur la creance que l’on a eu , que le bonheur et la victoire se trouueroient tousiours du party oti elle seroit. Mais enfin, ie n’ay rien sçeu de ce dessein. Elle sçait que si j’en ay eu pour elle, ç’a esté par la bonne voye : et elle se peut souuenir que ma recherche a esté tousiours pleine de respect et d’honneur. Tout de bon , quelque passion que j’aye pour nos affaires, ie ne puis m'empeseber d’en auoir |>our elle.
(1) Voiture ici fait allusion à renlcvcineiit projeté de m.idamc de Conibalet, nièce du cardinal de Richelieu. Voici la note de Tallemaul sur ce passage :
• Quand la reine mère envoya des gens pour enlever madame d'Aiguillon,
• afin de mettre |>ar ce moyen le cardinal de Richelieu à la raison, mademoi-
• scille de Rambouillet étoit avec clic. Klles alloient de romiuignic voir roa- « dame de RamlKXiilIet, qui étoit alh^- prendre l’air a Saint Cloud, qui est
• le lieu où le coup se devoit faire. Besancon dtwuvrit rcntrepri.se. On a mis
• Lima au lieu de SainKIloud, de peur qu'oti ne deviiiAt la chose. •
(2) Madame def'omltalet.
DE MONSIEVR DE VOITVRE. 140
Toutes les fois que ie la considéré, j’arreste mes souhaits : et j’ay de la peine à estrc assez afluctionné à mon party. l’ay esté plus genereux à la loüer, qu’elle ne l’est ii se souuenir de inoy. Il n’y a pas huit jours que ie l'ay sçeu icy représenter si semblable à ellemesme , que ie la fis aymer, ou au moins estimer extrêmement à vn homme qui ne peut pus vouloir du bien à tous ses parens. le suis tres-humble seruiteiir de vostre scruiteur, et ie l'asseure qu’il n’a pas plus de passion pour vous , que j'en ay pour luy. Vous inc dites, Mademoiselle, qu’il y en avn des vostres, qui ne se soucie plus de personne que de moy, et que cela mérité bien que ie m’en tienne extrêmement obligé. Mais cela meritoit bien aussi, que vous me fissiez entendre plus clairement quel il est. Pleust à Dieu que ce fust celiiy que ie voudrais, le serois consolé de toutes choses. Vous deuinerez bien pour qui ie fais ce souhait. le ne sçay, s’il y a du hazard à luy parler de moy. Mais ie vous supplie treshumblcment. Mademoiselle , que cela ne vous arrestc pas. Quelque mine qu’il fasse, il ne le faut pas tant craindre. Il est meilleur que l’on ne pense. Au moins ie connois cela de luy, qu’il luy est impossible de n’aiiner pas ceux qui l'aiment, l’ay eu enuie beaucoup de fois de luy enuoyer demy-douzaine d’Espagnoles, des plus belles, et des plus brillantes. Ne vous scandalisez pas , Mademoiselle , ce sont des larmes. Et si en passant par Grenade, ie puis trouuer quelque jolie Sarazine, ie ne manqueray pas de la luy faire tenir, le Cray que ie prendray ce chemin en partant d’icy : et pour siiiure les conseils, ou plustost les coinmandemens que j’ay receus , ie me destouraeray de deux cens lieues, et en feray cinq cens de mer. Le péril et l’incommodité qu’il y a ne me fasche pas tant, que le regret de ne pas passer parla France. Quoy que ie me sois engagé il y a long-temps à le promettre, j’auray vne peine extrême à le tenir, et iamais résolution ne m’a tant cousté à prendre. Si on m’eust laissé en ma liberté, j’eusse pris le grand chemin, auec la mesme franchise et la mesnie seureté que toiisiours, et ie fusse allé d'icy droit au Bourg la Reine. Au moins j'eusse eu le plaisir de passer encore vne nuict à Paris : et j’auois résolu de vous donner en passant delà Hauegarde, et de la Uaoustetle; mais ie vous dis fort, fort, ma fog. le pense qu’en me dissuadant ce dessein, et en ayant peur pour moy, on a eu peur de moy aussi : et que l’on s’est imaginé que l’on le sçauroit au Bureau d’Adresse, et que ie me fourrerois estourdiment parmy tout le monde. Mais j’auois résolu d’en vser plus discrettement. le me fusse contenté de donner des serenades à trois ou quatre personnes , faire cinq on six hurlades , I. 9 “
DigitiZ'
LETTHES
et puis passer. Mais il faut obéir, et croire (|uc ce que l’on nous commande est le meilleur, ün me doit s^aiioir gré pourtant de cette sousmission, laquelle, ce me semble , est tout à la fois obéissance et sacrilice. Au moins, on ne me doit plus reproclier que ie sois obstiné , puisque ie ne l’ay pas este en cette occasion. Cela , et prendre tant de plaisir à escrire , que ie ne puisse plus acheuer mes Lettres, sont deux notables changemens en moy. Pardonnez-moy l’vn pour l’amour de l’autre , et souuenez-vous quelquefois, ie vous supplie, que ie suis de tout mon cœur,
Madeuoiselle, Vosfre, elr.
De Madrid.
le vous supplie Ires-humblement, Mademoiselle, de me permettre de respondre deux ou trois mots, le plus doucement que ie pourray, à la personne qui m’a attaqué dans vostre lettre. l'ay cherché longtemps dans mon esprit, quipouuoit estre ce petit homme, de qui on me dit de si grandes choses, et que l’on me met si fort au dessus et au dessous de moy. Ce ne peut pas estre Monsieur du Vigean. Carie no suis que de deux doigts plus grand que luy, et il n’est que dix fois plus galant que moy. Apres y aiioir bien pensé, il m’a semblé que cela sent extrêmement sa fable : et qu’il n’est pas possible qu’il y ait au monde vn homme si petit ni si galant. le vous supplie treshumblement, Mademoiselle, de m’en faire sçauoir la vérité.