A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET
LETTRE XXIX
MiDEHOISELLE,
Si vostre autre Lettre estoit de la sorte de celle que j’ay receuë , ce n’a pas esté pour moy vn si grand malheur de la perdre : et il eust esté à souhaittor qu’encorc à cette seconde fois , j’eusse sceu seulement, sans en voir autre chose, que vous ni auiez fait l’honneur de m’escrire. Ayant leu ce que vous me mandez , que vous auiez eu de la peine .à bazarder vos complimens , j'en attendois quelques-vns ; et en suite de cela, ie n’en ay point trouué d’autres, sinon que vous me faites souuenir que ie suis petit , et que vous in’asseurez que ie ne suis gueres galant. Si vous n'auiez , Mademoi-
l)K MONSIKVU DE VOITVKE.
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wlle, que ceux-là à nu^ faire, il n’estoit point b<‘soin Ue les mettre sous la protection de la plus vaillante fille de l'rance. Encoi e (|u'ils eussent esté Iroiiuez , on nt! vous eust pas accusée par là de favoriser les rebelles, et de la façon que vosire lettre estoit escrite, vous ne deniez rien craindi'e, sinon qu’elle me fnst rendue, .\pres auoir eu tant d’enuie d'en auoir vne des vostrcs, qu’il est vray que j'employois tous mes désirs en cela, lors qu’il me restoit tant d’autres choses à souhaiter ; vous prenez la peine d’escrire cinq ou si.x lignes où vous vous plaignez de ce que la fortune ose s’attaqueiaux choses qui sortent de vos mains. Et pour ce qui est de moy : H y a icy vn homme plus petit que t'ous d'vne coudée , et ie vous jure mille fois plus galant. Voila vne belle lettre de consolation , apres auoir esté tant attendue, et des paroles bien choisies pour me faire oublier tant de sortes d’afflictions! le pense, Mademoiselle, vous l’auoir dit quelquefois, vous estes beaucoup plus propre à escrinvn cartel , qn’vne lettre. Il ne vous reste plus apres cela, que d’adjousler, que vous soustiendrez en lu Cour de Trebizonde , ce que vous venez d’escrire, et signer Alastraxerée. Est-il possible qu’ayant tant de merueilleuses qualitez , et tant de pounoir sur moy, vous ne vous seruiez de l’vn ni ne l’autre, que pour me faire du mal : et que vous soyez de ces Fées qui ne se plaisent qu’à nuire , et à gaster le bien que font les autres? Apres que Mademoiselle Paulet m’a escrit vne Iwlle et obligeante lettre , que Madame la Marquise; m’asseure par elle de l’honneur de son amitié, que Madame de Clermont me promet des prières, et que mesme la plus rare et la plus parfaite personne du monde m’honore de son souuenir : vous venez la derniere troubler la joye de tout cela , et défaire ce qu’elles ont fait en ma faneur. Cela est estrange, que les Pyrénées, qui servent de bornes à deux grands Royaumes , ne me puissent défendre de vous. Sans que mes malheurs vous puissent adoucir, vous venez me persécuter au bout du monde , et me tourmenter mesme plus que ma mauuaise fortune. En vn temps où mes meilleurs amis n’oseroient auoir commerce auecque moy, et auquel c’est se mettre en péril que de m’escrire : vous passez par dessus toutes sortes de considérations, pour me dire que vous ne me trouiiez gucres galant , et qu’il y a vn Nain qui vous plaist mille fois plus que moy. Il me semble. Mademoiselle, que j’aurois sujet de gronder de cela, et de faire toutes ces plaintes. Mais pour ne pas confirmer ce que vous dites de moy, et ne pas montrer que ie suis peu galant, de ne pas bien receuoir tout ce qui vient d’vue si bonne part : ie vous diray, Mademoiselle , que ie
LETTRES
croyois que mes maux ne [louuoient receuoir de soulagement : et ils ont esté appaisez dés que j’ay leu ce que vous m’aiiez fait l’honneur de m’escrire. Ce n’est pas que j’eusse nml-Jugé de leur grandeur. Mais c’est que rien ne vous est impossible, et que vous |K)uuez donner reinede aux choses qui n'en ont point. le m’estonne pourtant, qu’en ne disant que du mal de moy, vous ayez pù me faire tant de bien ; et que, sans m’arrester à ce que vous me mandez , j’aye esté content en voyant seulement vostre charactere. Ceux de la magie ne font pas des effets plus mcrueilleux : et cela fait voir, que vous sçauez, aussi bien qu’elle, donner aux paroles vne vertu secrette, et une autre force que celle qu’elles ont d’ellesmesmes. Qu’en me reprochant quelques defauts, vous m'ayez osté tous mes déplaisirs , et que j’aye eu du contentenjent à lire que vous en estimiez vn autre plus que moy, c’est vne raerueille que ie ne puis comprendre ! Mais il y a long-temps , Mademoiselle , que ie ne cherche plus de cause naturelle eu la pluspart de ce qui est de vous. le sçay qu’vne personne qui est pleine de miracles, en peut bien faire quelques-vns. Mais quelques grands que soient les vostres, 1e plus estrange que vous ayez iamais fait, est d’auoir donné de la joye à vne personne qui est en l’état oü ie suis , et d'auoir rendu heureux vn homme qui est tout-ensemble, panure, banny, et malade. En cela, vous faites voir que la Fortune, qui a le monde sous ses pieds , est dessous les vostres, et que vous pouuez donner grâce à ceux qu’elle condamne à estre malheureux. Aussi, poùrueu que ie vous aye fauorable , il ne m’importe que les estoilles me soient contraires : et quoy qu’elles soient toutes conjurées à ma ruine, si vous me voulez défendre, iecroiray que la meilleure partie du Ciel est pour moy. N’abandonnez pas, s’il vous plaist. Mademoiselle, vne personne qui a tant de confiance en vous. Il suffît, pour me rendre heureux, que vous vouliez que ie le sois ; et si dans vostre cœur seulement vous me desirez du bien, ie sentiray dés icy des effets de vos pensées et de vos souhaits. Vous estes obligée d’en faire quelques-vns pour moy. Car ie vous iure que tous les miens sont pour vous : et que les plus passionnez que ie fais , c’est que vous ayez tout ce que vostre beauté et vostre vertu méritent. Il est vray que mon interest se rencontre aussi là-dedans. Car si cela estoit, il n’y auroit plus de party different, ni de diuision dans le monde. Tous les hommes n’auroient qu’vne volonté ; et toute la terre vous obeïéoit.
C’est pour vous apprendre, Mademoiselle, à regarder vne autre-
DE MONSffiVR DE VOITVRE.
fois comme vous parlez, et que ie ne suis pas si peu galant que vous dites. Que si vous voulez que ie vous croye, faites faire à vostre petit homme vne lettre mille fois plus galante que relle-cy. Mais quand il auroit cél auantage sur moy, il m’cn resteroit vn autre , que ie n’estime pas moins : c’est qii’asseiirément ic suis mille fois plus que luy, et plus que tout autre,
Mademoiselle, Vostre, etc.
A MADEMOISELLE PAVLET.
LETTRE XXX
Mademoiselle,
S’il ne m’est pas bien séant d'atioir quelque contentement en ne vous voyant pas : ce m’est au moins quelque excuse , de ce que ie n’en ay pas vn que vous ne me donniez. C’est vous qui faites icy toutes mes joyes ; et quoy que j’aye esté voir depuis peu l’Escurial , et l’Aranjuez,et que ie me sois trouué à des festes de taureaux et de canas, ie n’aiirois rien d’agreable en Espagne, si ic n’y auois receu de vos I.ettres. Vos soins m’ostent la plus grande partie des miens : et j’oublie que ie sois mal-beureux , quand ie songe que vous ne m’auez pas oublié. Cette obligation est si grande, que ie doute qu’vn autre que moy y pust satisfairCi Mais s’il vous plaist d'y songer, vous trouverez qu’il y a long-temps que j’ay payé tout cela par auance : et dés le moment que j’ay eu l’honneur de vous connoistrc, il ne s’est point passé de iour que ie n’aye mérité tout le bien que vous sçauriez me faire. Je sçay bien , Mademoiselle, que vous n’attribuërez pas cecy à vanité, mais à vne estime extrême de la passion auec laquelle ie vous honore, et à vne creance que j’ay, qu’vne affection parfaite vaut mieux que tontes choses. Celle que i’ay tousiours à vous seruir est à vn si haut poinct, qu’il n’y a plus que la vostre qui la puisse recompenser : et quand vous m’auriez donné cent fois la vie, et auec elle tous les biens du monde, vous me deurez tousiours beaucoup de reste, tant que vous ne m’aimerez pas. Et certes, en cela au moins, esles-vous bien iuste, que ne me polluant donner ce qui m’est deii, vous taschez à me contenter d’ailleurs, et à couiirir vne injustice auec beaucoup de ciuilité. Mais toutes les Ik'IIcs paroles ne valent pas vn peu de volonté. Et s’il y
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LETTKES
(■Il auoil quelqucs-viies qui pùsscnt ustre de ce prix-lii, ce seroieni sans doute les vosli-es, et vous n’auriez pas liesoiii d’employer celles des autres pour cela, le suis surpris toutes les fois (|u’en receuaiil de vous vil gros paquet, ie (rouiie qu’il n’y a qu’vne petite lettre, et que ce qui est de vostre main, ne fait que la moindre partie dire qui vient de vostre part. Comme il me sonuient que ie n’ay quasi iainais eu riionneiir de vous voir chez vous, qu’il ii’y ail eu cinq ou six personnes dans vostre clianibre, vous aiiez Irouué moyen d’en mettre autant dans vos Lettres, et de ne me plus escrire qu'en publie. Ne eroyez pas pourtant m’obliger par là à vous parler avee moins de hardiesse, le prendray pour conlidens ceux qu’il semble que vous me vouliez donner pour juges : et j’aimerois mieux leur déclarer mon secret, que de vous le cacher. Mais pour parler serieusement (car ie syay bien, Mademoiselle, (pie vous ne voudriez pas que j’eusse dit ainsi tout ce que vous venez de dire) au liini de me plaindre de cela, j’ay à vous en rendre mille grâces très-liiimbles, et à vous remercier de l'extrême honneur que vous me faites receuoir de tant d’honnêtes personnes, et que ie ne pourrois iamais mériter sans vous, le vous auoüe que ie ne puis .souhaiter de plus grand eontentement que de voir de vos lettres. Mais ie suis bien aise qu’en cela vous passiez mes souhaits, et que vous me fassiez plus de bien que je n’en si^aiirois desirer. Si ie ne me trompe, j'ay recoiiiiii dans vostre dernierc, quelques lignes de la meilleure main du monde : et ie les ai rcceües auec la mesiiie vénération, que l’on reciieilloit les fiieilles oii la Sybille cscrinoit ses oracles, l’estime plus ces quatre vers, que toutes les æiiures de Malherbe : et inoy (jui eu ay veu autresfois d’amour, et qui estoient à ma louange, ie vous asscure que ie n’ay iamais leu de Poi’-sie ipii m’ait esté si agréable, le ne sçay de quelle sorte est l’alTecliou que j’ay pour cette jiersünnc. Mais ie ii’entens ni ne voy rien de sa part, qui ne me touche jusqu’au fond de l’ame ; et ie ne puis comprendre comnieiit il arrive, que restime et le respect fassent en moy les mesmes effets qu'vnc passion bien violente. Quoy que vous ne me disiez rien de .Madame de Clermont, ie suis asseiiré qu’elle ne peut m'auoir oublié! : et ie vous supplie tres-humblemciit. Mademoiselle, de me faire la faneur de luy dire, que pour me rendre digne de son .affection, ie tâche tous les iours à deuenir meilleur. Les sermons que NOUS me faites, et les liures (pie vous iii’eiiiioycz, ne me serueiit pas peu à cela. le vous remercie du l’seaume. Mais poiirqnoy m’eniioyer on l'estai oii ie suis, d(‘s choses si tristes'? et (pielle meilleiire l’araplirasc' peut-on voir du Miaerfre, que moy-luesme? l’ay eu
DE MONSIEVR DE VOITVRE
eiilin les Epislres de S. Paul. Les deux liuies que vous lu’auez enuoyez, l’vn au mois de Decenihre, et l’autre depuis six semaines, me sont arriuez en vn mesme iour : et à ce que ie puis iuger, cette personne que vous m’auez fuit si petit est vn des plus grands hommes de France. La Préfacé, entre autres choses, m’a semblé |Mirfaitement l)elle, et j’uy eu vn extrême plaisir à la lire, l’en dirois dauantage, mais ic ne puis rien admirer pour cette heure, que Mademoiselle de Rambouillet, le vous i’auoucray franchement. Mademoiselle ; soit que ce suit stupidité , ou présomption , j’auois veu sans jalousie , toutes les belles choses que jusques icy vous auiez eu soin de me faire voir. Mais quand j’eus acheué de lire la Response de rinfante Fortune il Messire Lac : ie fus en peine qui la pouuoil auoir faite, et eus, sans mentir, vn extrême dépit de ce que c’estoit vn autre que moy. le cherchay long-temps parmy les personnes plus galantes, qui en seroit l’uutheur, sans iamais pouuoir m’en imaginer pas vue. Mais quand j'eus trouué dans vustre Lettre , qui c’esloit (car ie la garde tousiours pour la dernicre) ie vous confesse que j’eus vue des grandes joyes que j’aye eut; il y a long-temps, l’eus vn extrême soulagement : et fus consolé de sçauoir que cette gloire estoit deuê à vite personne que j’honorois desia tant, et à qui j’ay donne vue si grande partie de mon esprit, que ie puis douter si c’est du sien ou du mien, qu’elle s’est seruie à faire vue si jolie Lettre. Tout de bon , il semble qu’elle ail celuy de tout le monde, à voir comme elle est née à toute chose : et outre que personne n’en a tant qu’elle , il n’y en a point qui ail tant de differens lustres, ny qui suit si beau à toutes sortes de iuurs, comme le sien. Pcut-eslre qu’elle le truuuera mauuais. Mais ie ne puis m’empescher de vous dire, que j’ay pensé demeurer dans celte mesme incrédulité où ic fus vne fois pour vn autre miracle de son esprit : et ie ne pouuois croire qu’il fusl possible qu’elle eust rencontré à escrirc si bien de cette sorte , n’ayant iamais leu de cette manière de liurcs. Mais c’est par foy qu’il la faut connoistre , et non pas par raison. Et comme elle compose des histoires où toutes les passions sont représentées, sans que jamais elle en ait esprouué pas vne ; qu’elle fait la description de l’Italie et d’Espagne , sans en auoir veu la carte de sa vie ; et qu’elle connoist toute la terre , n’ayant iamais esté que jusqu’à Chartres : de la mesme sorte, sans auoir veu de vieux Romans, elle parle le langage de Lancelot du Lac, mieux que n'eust sceu faire la Reyne Geniéiire ; et ic cit)y qu’elle paricroit Arabe, si elle l'aiioit entrepris. Il faut auoucr que c’est vue personne bien difficile à comprendre, et que si Madame de Rambouillet est
LETl’RES
la plus parfaite chose du monde , Mademoiselle sa tille est la plus admirable. Entendez toùjours , s’il vous plaist , Mademoiselle , les louanges que ie donne , auec la restriction que ic dois mettre , vous connoissant, comme ic fais. C’a este, au reste, vn grand bon-heur |M)ur moy, de n’auoir veu ce tesmoignagc de son esprit , qu’en vn temps où j’en ay vn autre de sa ciuilité. Car ce m'eust esté vne extrême peine do ne pas aymer vne personne qu’il m’est force de tant estimer. Les cinq ou six lignes qu’elle m’a fait l'honneur de m’escrire , ont esté receuës de moy auec tout le respect , l’affection, et la joie qu'elle peut |>enser, et ont effacé le ressentiment que j'aiiois do l’autre lettre. C'est vn des auantages que les méchantes personnes ont sur celles qui ne le sont pas : que toutes les bontez qu’elles font, sont l>eaucoup mieux receués, et qu'il semble que la rareté donne encore quelque prix à l’action. Quoy que io sçache qu'elle ne m’ait fait cette fauenr, que pour me faire mieux sentir vn dépit dans quelque temps , ie ne puis pas in’einpescber de m’y laisser attraper, et ie l'aime, pour cette heure, autant que si c’estoit la meilleure pei'sonne du monde. Pour ce qui est des reproches qu’elle reserue à me faire quelque iour, celte menace ne me fuit pas moins desirer d'auoir l'honneur de la voir : et ie me sçauray défendre de sorte qu'elle connoistra, que j'ay mérité dans les choses mesmes où elle croit que j'aye failly. Parmy vne infinilé de choses qui m’ont donné beaucoup de contentement dans vostre lettre, j’y ay veu auec vue joye lres-|)articuliere, ce que vous me mandez, que lors que vous m'escriuistes, vn honneste homme se fuschoit de se retirer à vne heure apres minuict, sans m’auoir veu. Il y a long temps que ie desirois ardemment vn témoignage de l'honneur de son souuenir. le ne craindray point de vous dire, qu’il n’y a point d’homme au monde que ie respecte tant que luy. Mais ie n’userois vous auoüer combien ic l’aime, de peur que l’interest de vostre Mari/, ne vous le fasse trouuer mauuais, et que vous ne me l’eprochiez de regler mal mes affections. Vous qui tenez pour règle certaine, que toutes les personnes de cette sorte ne peuuent aimer, vous deiiez pourtant faire quelque exception pour luy : et comme ie vous ay oiiy dire beaucoup de fois, qu’il auoit plus de générosité que les autres, vous pouuez croire qu’il a aussi plus d’amitié. Mais quand cela ne seroit point, et qu’il m’auroit entièrement oublié, il est vray qu'il ne seroit pas en ma puissance de retrancher rien de la passion que j’ay pour luy. le ne puis non plus résister à cette inclination, qu’à celle que j’ay |iourvous : et vous ne deuricz pas Iriiuuer c.sirangc que j’aynias.se vn ngrat , vous qui s^-auez qu’il y a
si long-temps que J’ayme vne ingrate. Sans mentir, au temps iiiesme où ie croyois qu'il ne se suuuenoit point du tout de moy, ie ii’ay passé pas vne belle nuict dans le l*rade, que ie ne l’y aye souhaitté. Les gros- d’eau seraient aussi beaux à faire dans Madrid , que dans Paris : et si ie le tenois icy, ie le mènerais chanter douant des portes qui s’ouurentplus aisément que la vostre, et où nous serions mieux receus que nous ne Testions chez vous. Il y a en ce lieu certains animaux , que ceux du pais nomment lUorenistes , qui ont la forme du corps fort agréable , et la peau extrêmement douce , souples , esueillées, et plaisantes, fort aisées à appriuoiser, et naturellement amies des hommes. La fraischeur de In nuict, dont elles aiment à jouir, fait qu'en ce temps on en trouue comtnunément dans les ru(% : et selon qu'il est curieux de cette sorte de choses, ie sçay qu'il seroit bien aise d’en voir. le vous supplie tres-humblement , Mademoiselle, vous qui me procurez toutes sortes de biens, d’employer tout le crédit que vous aiiez auprès de luy, pour faire qu'il me fasse l’honneur de se souucnir de moy : et si vous pouuez faire qu'il m’aime, ie vous donne respit de six mois, pour ce que vous me deuez. le ne sçay si \ostre Seruilevr m’a fait l’honneur de m’escrire quelque chose, le suis toujours le sien tres-humble, aucc autant de passion que iamais : et il n’y a pas trois ioiirs que ie m’enfemiay dans vne chambre, et qu’en souuenancede luy, ie chanlay vne demie-heure , Pere Clunnbaut. Il y a au bas de vostre Lettre trois escritiires differentes que ie n’ay pù reconnoistre , et que ie croy que ie n’ay iamais connues. Tauois résolu d’y faire respondre par trois Espagnols de mes amis. Mais ie n’en ay pas eu le loisir, estant à la veille de mon partemenl. Tespere sortir d’icy dans trais ou quatre iours, pour commencer la promenade, dont ie vous auois escrit, et aller voir le Portugal et l’Andalousie. Quclques-vns m’eu vouloient dissuader, pour les chaleurs qu’il y aura en ce temps. Mais afin de me déniaiser, ie suis résolu de voir vn peu le monde : et pour me remettre d’vn hyuer que j’ay esté icy sans me chauffer, ie m’en vay chercher les iours caniculaires en Afrique , et passer TEsté en vn pais, où les hyrondelles passent Thyuer. Les périls que j’ay à courre en ce voyage, ne m’estonnent point ; et peut-estro que j’en trouuerab de plus grands auprès de vous. Il me fasche seulement, que si ie meurs. Mademoiselle de Ramboüillet aura du plaisir à dire, qu'il y auoit desia trois ans qu’elle m’auoit prédit que ie mourrais dans quatre. Mais, Mademoiselle, vne personne qui est dans vos prières, doit espérer vn meilleur succez que cela, le ne sçay pas si j'ay encore beaucoup de temps à viiirc, mais il me
DiyK.t- jbyG(“)gle
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suinble qu’il me leslo beaucüup d’iinnées à vous aimer ; et mon affeetion estant si grande et si parfaite , ie m'imagine qu’il n’est pas |)Ossible que ie cesse si tost d’cstw,
Madkmoiskllf. , Voslri', de.
A I.A MESME
t.KTTRK XXXt.
Madkmoiseli.e,
Il ne manque à vos fortunes, cpie d'auoir esté criminelle d'Kstat : et voicy que ie vous en fais naislre vue belle occasion. Lu fortune qui n’a pas accoùtumé d’en perdre jmis vue de vous mettre en jeu . ne manquera pas j)eut-estre à se seruirde celle-i^y. le voy bien que ie vous mets en quelque péril en vous escriuant, sans que cette considération in'cn puisse i?mpescher. Par là vous pouuez juger qu’il n’y a rien que ie ne bazardasse pour vous faire souiienir de moy, puistpie ie vous bazarde vous-mesme, vous que ie tiens clierc et precieuse entre toutes les choses du monde, le vous dis cecy. Mademoiselle, en vu temps où ie ne voudrois pas mentir, niesine dans vn compliment. Car, afin que vous le sçaehiez, j’ay sceu extrêmement profiter de la maladie que l’on vous aura dit que j’ay eue. Elle m’a fait prendre de si bonnes resolutions, que si ie ne les auois pas, ie les voudrois acheter de toute ma sauté, le voy bien que vous-voiis rirez de cecy, vous qui connoissez ma foiblesse , et (|ue vous ne croirez pas que je garde de simples resolutions, moy qui ay rompu tant de vœux, il est vray pourtant que j’ay veu jiisqu’icy toutes les l']spagnoles , comme si c’étoit encore les Flamandes de Bruxelles : et que j’espere d’estre homme de bien, au lieu du monde, où il y a de plus grandes tentations, et où le diable se met sous de plus agi'cablcs formes. Üans cette grande reformation. il ne me reste qu’vn scrupule : c’est qu’il me semble que ie pense trop souuent en vous, et que ie desire auec trop d'impatience d’auoir rhoimeur de vous reuoir. En modérant toutes mes affections ie n’ay pu encore réduire celle que ie vous porte, au poinct oii il nous est permis d’aymer nostre prochain, c’est à dire, autant (pie nons-mesmes : et ie crains que vous n'ayez plusde pari en mon ame, qu'il ne faudroil en donner à vue créature. Voyez, s’il vous
Digilized by Goc^le
1»K MONSIKVH DK VOITVKK.
lao
plaint, Mailuiiiuisvllc , quel reiiiiale il y u à cela, <ai plusiost , quelle excuse il y a jiour le dclemlre. Car de rciiiede, ie croy qu’il u’y en a point : et (ju’il est iinpossiDh’ que ie ne sois pas tousiours auee toute sorte de passion,
Mademoisri.i.f , ro.v//-r, e/e.
A I.A MESMK.
LKTTltK XXXII.
Mademoiselle,
vn si grand inallieur que le mien, il ne falloit |)us vne moindre consolation que celle que vous lu’auez donnée ; et j’ay rceeu vostre lellrc, comme vne grâce que le Ciel m’enuoyoit apres ma condamnation. le ne sçaurois pas appeller d’vn antre nom que celuy-là, la nouuelle qui m’a contraint de reucnir icy ; et ie vous asscure qu’il y a beaucoup d’arrests de mort qui sont moins rigoureux. Mais au milieu de tous mes maux , il me sieroit mal de me plaindre, puis que j’ay l’honneur d’esire dans vostre souuenir : et l’on se peut, ce me semble , passer des faneurs de la fortune , quand on est si heureux que d’auoir des vostres. Ce sera donc par cette raison que ie me consoleray de demeurer icy : et non pur celle que vous dites, qu'il vaut mieux estre exilé en pais estranger, que d’estre captif en sa jiatrie. Vous ne voyez que la moitié de mon malheur, si vousuc considérez que ie suis l’vn et l’autre tout ensemble : et si vous y songez bien , vous Ironuerez que deux choses qui semblent incom- |iatibles se rencontrent en moy, d’eslre hanny et prisonnier en mesme temps. Vous aurez de la peine. Mademoiselle, à onteiidrc cét Knigme,si vous ne vous souuenez que j’ay accoustumé de («rler vn peu d’amour en toutes mes lettres. Que si , comme vous dites, ie dois auoir icy quelque liberté, que ie n’aurois pas on KrancCjie vous supplie très- humblement que ce soit c«llc-là ; et troiiucz bon que ie vous asscure , qu'il y a beaucoup de passion dans l’affection que j’ay de vous .seruir. le serois trop ingrat , si pour vne personne qui fait des choses si extraordinaires pour moy, ie n'auois qu’vnc amitié ordinaire : et tout au moins ie dois estre amoureux de vostre générosité, l.'on m'a mande l’obligation que j'auoisà vn nenlil-homine , et à vne l»ame, ,i qui j’en ai déjà beaucoup d'au
UO LETTRES
très , et le soin qu’ils ont d’enuoyer quelqucs-fois sçavoir de mes nonuelles. Pour tous les autres, ils sont demeurez dans vn si profond silence , qu’il y a six mois que ie ne les ay pas seulement oüy nommer, ie ne sçay si c’est oubly, ou prudence : et pour dire le vray, ie ne voy giieres de chose en cela. Encore me semble-t-il estro plus excusable , de ne rien dire à vne personne dont on ne se souuient point ; que de s’en souuenir, et ne luy en donner aucun témoignage, le vous laisse à iiiger, Mademoiselle , quel lustre cela donne à ce que vous aiiez fait pour moy : et combien ie vous suis obligé de m’auoir escrit vne grande lettre, en vn temps où les autres ne m’oseroient pas faire vne recommandation. Aussi ie vous iure, que si ie ne puis reconnoisire cette bonté comme ie voudrois , ie la loue, au moins, et l’estime comme elle mérité : et que ie suis autant qu’il m’est possible ,
.Mademoiselle , Vostre, etc.
A MONSIEVR DE PVY-LAVRENS (I).
LETTRE XXXItl.
Moxsielr,
l'ay receu la lettre que vous m’auez fait l'honneur de m’escrire anec plus de joye , que ie n’en esperois iamais auoir icy. Et moy, à qui il reste tant d’autres choses à desirer, qui suis esloigné de tant de chemin du lieu où ie me soiihaitte, qui me vois icy languissant, et qui n’en puis sortir sans de grandes diflicultez : j’ay esté en repos de tout, quand j’ay veu que vous auiez soin de moy. Que si, comme vous dites, j’ay quelque part dans vostre amitié, ie trouue que ce l)on-heur me doit tenir lieu de tous les autres, et que ceux à qui vous auez donné des biens et des honneurs, n’ont pas esté si bien partagez que moy. C’est , ie vous asseure , Monsieur, la seule consolation que j’aye reçeuë en ce pais : auquel le peu de santé que j’ay toiisiours eue, ne m'a pas permis d’estre capable d’aucun dinertissement , et où ie n’ay point veu de femmes, que sur le Prade ou sur le Théâtre. Ainsi , sans me faire de violence , ie pourray de-
(I) Favon de Uaslon, duc d'Orléans II niuunil a Vinccniics, on le c.irdinal de Richelieu l'avait fait enfermer.
DE M0N8IKVR DE VüITVKE.
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meurer d’accord auec vous de ce que vous dites au préjudice des Dames de Madrid , en faueiir de («lies de Bruxelles : et deuant que leur presence ou la vostre semble m’y obliger, ie souscris dés cette heure, à tout ce que vous sçauriez penser à leur auantage. L’innocence, ta jeunesse, et la beauté, pour lesquelles vous dites que vous les estimez , sont des qualitez que l’on n’a iamais icy veuës ensemble, et qui ne sont pas si communes où vous estes, qu’elles ne me laissent lieu de deuiner le sujet pour qui vous prenez ce parly aiieç tant de passion. Que si d’auenture c’est la mesme personne que j'imagine (1), j'irois , Monsieur, contre mon inclination et mon jugement , si ie n'estois pas de vostre aduis : et ie vous auoüe que quand Xarise, Daraxe , et Galiane reuiendroient encore au monde, l’Espagne n’auroit rien qu’elle luy pust opposer. Les artitices dont elles vsent deçà , et les illusions auec lesquelles elles se font paroistre ce qu’elles ne sont pas , ne sçauroient représenter rien de si beau : et le blanc mesme d’icy, n’est pas si blanc qu’elle. Les plus parfaites beaiitez qui y soient, ne se peuuent non plus comparer à la sienne , que le bronze et l’ebene, à l’or et à l’yuoire ; et entre les beaux visages d’icy, et le sien, il y a la mesme diffe-^ rence, qu’entre vue belle nuit et vn beau iour. De sorte. Monsieur, que moy,qui ay dit beaucoup de fois qu’il n’y auoit que les Dames Espagnolles qui méritassent d’estre aimées, ie confesse qu’vne seule de la Cour oü vous estes, sufTit pour les vaincre toutes : et que l’vnique auantage qu’elles ayent sur celles de delà , c’est qu’elles sçauent estre plus amoureuses. Encore ie doute que cecy soit bien vniucrsellenient vray : et si la mesme fortune que vous aiiez par tout ailleurs, vous accom|Mignc en Flandre, vous aurez appris à quelques-vnes à ne leur ceder pas mesmes en cela. .Mais ce discours se doit reseruer à la conlidence que vous me promettez, quand ie seray auprès de vous, l’es])erance de laquelle redouble l’impatience que i’auois de mon retour, le vous supplie donc trcs-bumbleincnt , Monsieur, de vous souuenir de cette promesse , et prenez garde , s’il vous plaist , que la multitude de vos auenturcs ne vous en fasse oublier pas vne circonstance. Pour moy au lieu (|ue tous ceux qui vous approchent, songent à leur fortune, et vous demandent des charges ou des pensions : ie ne desireray iamais aucune chose de vous auec tant d’affe< lion , que l’honneur de vostre entretien , et ie ne croy pas que vous me puissiez rien donner qui vaille dauantage. le s^ay que c’est vn bien dont vous estes moins lilieral que tous les
(I) .Madenioisrtle de Chimay.
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îiiilres : fl qu'il y a l>ifii peu île |>ersonnes iuiui vous eu fassiez part volontiers. Mais la passion que j’ay ])onr toutes les vostres, nie doit faire estre de ce nombre, et l’extrénie fidelité anec laquelle ie si'ray en tontes occasions,
Moxsiecb, Voslre, eic.
Madrid ce 13 Mars i((33.
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