‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 45 sur 229 · I.KTTRE .\LVIII · texte numérisé non relu

I.KTTRE .\LVIII

MvnSNOISF.LLR ,

C’est dommage que vous ne prenez plaisir plus souuent à faire du bien : puisque lors que vous l’entreprenez, personne ne le sçait accompagner de tant de grâces que vous, l’ay rcceu comme ie dcvois, les intentions que vous auez eues de me faire des compliinens. Et vous ne m’auez pas seulement consolé de ma mauuaise fortune, mais vous m’auez fait douter si ie la deuois appeller ainsi : et en me disant que la bonté que vous auez pour moy, no durera pas plus long-temps que mon malheur, vous m’auez mis au point de desirer qu’il ne finisse iamais. Voyez, Mademoiselle, si vous n’estes pas vne grande enchanteresse. Deux choses qui sont si oppos<!es, que vostre presence , et votre absence, et dont l’vn est sans doute vn des plus grands biens, et l’autre vn des plus grands maux du inonde : en proférant seulement trois paroles , vous les auez tellement changées, que ie ne connois plus laquelle est la bonne ou la mauuaise, et qu’eu vérité ie ne sçay pas bien celle qui est le plus à souhaiter pour moy. Toutesfois, puisque j’ay à estre tourmenté d’vnc façon, ou de l’autre : j’nimerois mieux encore l’estre auprès

LKlTIUiS

de vous : et (|iiel(|iie inécliaiite que vous puissiez eslre, il me semble que vous ne me sçauriez faire de plus grand mal , qu’est celuy de ne vous point voir. le voiisauouë. Mademoiselle, que ie vous crains au delà de ce que vous sçauriez imaginer , et plus que toutes les choses du monde. Mais , si le respect que ie vous dois me permet de parler ainsi , ie vous aime encore plus que ie ne vous crains. Quoy que vous me fassiez peur quelquefois , ie prcns plaisir à vous voir sous toutes les formes où vous-vous mettez : et quand vous viendriez à vous changer vne fois la semaine eu dragon, aussi bien qu'vne de celles dont ie soupçonne que vous estes, en cét estât j’aimerois eneore vos griffes et vos escailles. Selon les prodiges que ie vois en vostre personne, ie crois que ce changement pourra quelque iour arriuer en vous : et ce que vous me dites, que trois fois le mois vous n'estes plus conuersable , me semble estre déjà quelque disposition à cela. Aussi bien que Monsieur de G. j’ay en l’esprit que vous finirez quelque iour par quelque chose d'extraordinaire : et i’esperc qu’enfin le temps nous apprendra ce que nous deuoos croire de vous. Cependant, quoy que vous soyez, il faut auoûerque vous estes vne aymable créature , et tant que vous paroistrez sous la forme de Demoiselle; il n’y en aura point au monde si accomplie ni de si estimable que vous , ni d’homme qui soit tant que moy ,

Mademoiselle ,

le vous supplie tres-humblement de faire que vostre Nain se con- U'iite de rcceuoir icy vn compliment, au lieu d'vne réponse au deffy qu’il m'a emioyé. le ne veux rien auoir à démesler auer ceux qui vous appartiennent : et pour l’amour de sa muistresse et de luynicsme, ie l’estime extrêmement, et désire son amitié.

\’oslre, etc.

A Li&boDtic ce 'il Ortul>re

DK MONSIKVH DK VUlTVr.K.

V MO>SIEVK DOVIUH»,

« l.ondres.

LETTRE \MX.

MuASiEvn ,

l’ay eu plus de loisir que ie n'en voulois, de vous enuoyer ce que vous m’aués demandé en partant. Et tant s'en faut que les vents ayent emporté ma promes.se, qu’ils m’ont donné lieu de la tenir. Il y a desia huit iours qu'ils m’arrestent icy, où ie serois demeuré auec beaucoup d'ennuy, si ie n’auois apporté de Londres des pensées , pour plus de temps que cela. le vous asseure que vous y auez eu part : et que les meilleures que j’aye eues , ont esté employées en vous, ou aux choses que j'ay voués par voslre moyen. Vous vous douterez bien, que par cecy, ie n’entens pas parler de la Tour, ni des Lions que vous m’auez fait montrer. En vue seule personne vous m’auez fait voir plus de Trésors, qu’il n’y en a là, et quand et quand plus de Lions et de Leopars. Il ne vous sera pas mal-aisé apres cela, de juger, que c’est de Madame la Comtesse de Carlile que ie parle. Car il n’y en a point d’autre de qui on puisse dire tout ce bien cl tout ce mal. Quelque danger qu’il y ait à se souuenir d’elle, ie n’ay p(i jusques icy m’en empescher, et sans mentir, ie ne donnerois pas le tableau qui m’est resté d’elle dans l’esprit, pour tout ce que j’ay veu de plus beau dans le monde. Il faut auoüer que c’est vne personne toute pleine d’enchantemens ; et il n’y en auroit pas vne sous le Ciel si digne d’affection , si elle (^onnoissoit ce que c’est, et si elle auoil l’ame sensitiue, comme elle a la raisonnable. Mais auec l’Innneur dont nous la connoissons : l’on ne peut rien dire d’elle, sinon que c’est la plus aymablc de toutes les choses qui ne sont pas bonnes , et le plus agréable poison que la Nature ait iamais fait. La crainte que j’ay de son esprit, m’a pensé détourner de vous enuoyer ces vers. Car ie sçay qu’elle connoist en toutes choses, ce qu'il y a de bon et de mauuais ; et toute la l)onté qui deuroit estre dans sa volonté, est dans son jugement. Mais il ne m’importe gucres qu’elle les c<)iidamne. le ne voudrois pas (ju’ils fussent meilleurs, puisque ie les ay faits deuant que d’auoir eu rhoimeur de la connoistre : et ie serois bien marry d’auoir jusqu’à celte heure loiié ou blasmé personne parfaitement. Car ie rescrue l'vn et l’autre pour elle. Pour ce qui est de vous, Mon.sieiir, ie ne vous fais point d'excuses, s’ils ne sont pas bons. .Au contraire . ie

LETTRES

pretens que vous m’eu estes plus obligé : et que vous ne me deuez pas sçauoir peu de gré, d'auoir pù me résoudre à vous en enuoyer de mauuais. De quelque sorte qu’ils soient, le vous puis asseurer, que ce sont les seuls que j'aye iamais écrits deux fois. Si vous sçauiez à quel point ie suis paresseux , vous iugeriez que robeïs- SJincc que ie vous ay rendue en cela, n’est pas vne petite preuue du pouuoir que vous atiez sur moy , et de la passion auec laquelle ie veux estre ,

Moxsikvr, Vosire,elr.

A Douurf» le 4 Décembre I(î33.

A MADEMOFSKIXi; DK RAMROVILIÆT.

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