I.KTTRE I
.Mauf.moiselle,
Quelque menaçante que soit vostre lettre : ie n’ay pas laissé d'en considérer la beauté, et d'adrnirer (|ue vous puissiez joindre ensemble auec tant d’artifice, le beau et l’effroyable. Comme on voit l’or et l’azur sur la peau des serpens, vous émaillez avec les plus villes couleurs de l’Eloqucnee , des paroles venimeuses: et ie ne puis m’empescher en les lisant , que les mesmes choses qui m’épouuantent ne me plaisent. Vous commencez bien-tost à tenir ce que vous m’auez dit, que vous ne me seriez bonne , qu’aus.si longtemps que la fortune me seroit mauuaise. A cette heure qu’il semble u’elle me veuille donner du repos, vous me le venez troubler : et me montrez, que pour estre cschappé de la Mer et des Pirates, ie ne suis pas encore en seureté, et que vous estes plus à craindre que tout cela, le ne croyois pas pourtant. Mademoiselle, que pour auoir refusé vne querelle auec vostre Nain, j’en deusse auoir auecque vous , ni que ie fusse obligé de respoiidre à vu deffy, pour auoir fait response à des complimcns. Si toutefois il vous semble que j’aye manqué en cela , vous deuriez apiieller respect et crainte , ce que vous appeliez mespris, et croire que cette mesme créature, qui a osté l’épée à Monsieur de Montausier pouuoit bien lu’auoir fait tomber la plume des mains. Quand mesme il auroit quelque raison de se plaindre, vous n’en auiez pas pour cela de prendre sa protection contre moy : et si vous me voulez du mal pour l’amour de hiy,
DK .MONSli:VK DK VÜITVHK.
ie pourruy dire que vous m'auez querellé pour le plus petit sujet du monde. Mais si vous aucz résolu de me pereecuter, toutes mes excuses ne vous en enipesclieront point : et ie ni'estonne seulement que vous en ayez voulu chercher quelque pretexle. Il ne me seruira de rien d’estre venu de si loin au trauers de tant de périls. Alger sera tousiours pour moy par tout où vous serez : et (pioy que ie sois à Bruxelles, ie ne fus iamais plus prés de la captiuité, ni du naufrage. Ne croyez pas pourtant. Mademoiselle , que les flanies de ces animaux, dont vous me menacez, soyent ce qui me fasse peur. 11 y a long-temps que ie me sçay garantir de cette sorte de maux : et qiioy que vous puissiez dire , ie crains bien plus do mourir par vos mains, que par vos yeux. Entre tous les endroits de vostre lettre, qui me sendde admirable en toutes choses, j’ay particulièrement remarqué l’exclamation que vous faites, en parlant du plaisir que ce que vous eust esté , que les Pirates m’eussent pris. C’est sans mentir vue grande bonté à vous, de souhaiter que j’eusse esté deux ou trois ans aux galeres du Turc, afin qu’il y eust plus de diuersité dans mes voyages. La belle curiosité, de desirer d’auoir pù apprendre de moy , de quelle sorte j'eusse pensé les Chameaux de Barbarie, et avec quelle constance j’eusse souffert les coups de latte ! De la sorte que vous en parlez, ie croy aussi que vous auriez esté bien-aise que j’eusse esté empalé vne demy-heure , pour sçauoir comme cela se fait, et comment l’on s’en trouue. Mais ce qui est considérable : c’est que ces souhaits, vous les faites, après auoir, ce dites-vous, repris la forme de Demoiselle, et vous estre de heaucoup adoucie , et rendué plus humaine, le ne trouue guere plus iuste que tout cela, la querelle que vous me voulez faire pour .Alcidalis. lugez-vous. Mademoiselle, que me trouuant embarqué dans les mesmes mers, et dans les mesmes périls que luy, ie pusse oublier les maux que ie sentois, pour conter ceux qu’il avoit passez, et estant accablé de mes infortunes, m’amuser à escrire les siennes? le n’ay pas laissé pourtant, au milieu de tous mes déplaisirs, l’ay escrit plus de cent feuilles de son histoire : et j'ay eu soin de sa vie, en vn temps où ie vous iure que ie n’en avois point de la mienne. Ne jugez pas pourtant par là. Mademoiselle, de celuy que j’ay de plaire à des Amies. Quand ie vous aurois rendu tous les seruices imaginables , ces apparences ne vous l'eroient voir que la moindre part de la passion que j’ay pour ce qui est du vostre. Si vous la voulez connoistre, considerez-en la cause, plustost que les effets. Mais vostre imaginatiou , quelque merucilleuse qu’elle soit , est trop petite pour cela : et s’il y a quelque chose dans le monde
UilTUliS
de plus grand cpie votre esprit, et <]u'il ne puisse eomprendrt', c’est le respect, l'alTeetion , et l'estime (|u'il a fait naistre dans le mien. N’estant guerc moins sensible à reconnoistre les obligations que j’ay aux autres excellentes personnes, vous croirez bien que la lettre qui m’est venue avec la vostre, m’aura apporté vne joye inflnie , aussi-bien qu’vn honneur extrême. Vous sçauez mieux que personne, l’inclination que j’ay tousiours eue à reuerer le mérite de celuy qui l'a écrite : et il vous peut souuenir que du temps des guerres ciuiles qui ont esté entre vous deux , j’ay quelquefois quitté vostre party pour prendre le sien. Mais cette demierc bonté a encore trouué de nouueau quelque chose à gagner dans mon cœur, et depuis que ie l’ay receué ( pardonnez-moy s’il vous piaist] il y a eu quelques moments , où ie l’ay aimé plus que personne du monde. Mais afin que vous ne croyez pas. Mademoiselle, que c’est vous qui me procurés toutes les faueurs qui me viennent de luy, ie vous donne auis qu’en vne autre occasion, il m’a fait depuis peu du bien, sans que vous vous en soyez mcslée. Quoy que ce ne soit pas de ceux que ie jirens plus de plaisir à receuoir, et que cela m’ait donué vn nouueau sujet de ressentir ma mautiaise fortune : ie tiens à grand honneur de luy auoir des obligations que j’aurois honte d’auoir à tout autre , et ie suis bien-aise de receuoir toutes soties de preuues de sa générosité. 11 vous jurera, quand vous luy en parlerez, qu’il ne syait ce que vous luy voulez dire : et il me semble que ie le voy. Mais vous connoissez son humeur et son esprit , qui n’oublia iamais vn bien-fait à faire, et ne s’en peut souuenir quand il est fait. Puisque l’honneur que vous me faites de m’aimer est la première considération qui m’a donné quelque part en scs bonnes grâces : ie vous supplie trcs-humblement. Mademoiselle, de m’ayder à luy rendre celles que ie luy dois , et à 1e payer au moins de la sorte, tpie ie puis à cette heure. le baise mille fois les pieds de l'incomparable personne (l) qui a voulu cscrire de sa main le dessus de la lettre que vous m’auez enuoyée , et auec quatre ou cinq paroles, mettre hors de prix, vu présent qui estoit desia trcs-precieux. Vous auez bien raison de l’appeller la plus lielle et la meilleure du monde , puis que de si loin, elle sçait releuerceux qui sont abattus, le souhaitte que celle qui la .sy'ait si bien conduire, ait quci(|iie iour tout le lion-heur qui est deu à tant de boutez, de beautez, et de vertus ensemble, quoy ipie ie voye que ce souhait va bien loin. Un
U) Madame la princesse.
DI-: MUNSIKVK UK VOITVRK.
iV,
dit que l’Astre { I ) que j’appellois autrefois l’estoille du jour , est plus grand et plus admirable que iamais , cl qu’il éclaire et brûle toute la France. Quoy que ses rayons n’arriucnt pas jusqu’aux tcnebres oii nous sommes , sa réputation y est venue , et à ce que j’entens, le Soleil n’est pas si beau que luy. le suis bien-ais*^, que l’intelligence qui l’anime, n’ait rien perdu de sa force ni de sa lumière , et qu’il n’y ait que l’esprit de Mademoiselle de Bourbon, qui puisse faire douter, si sa beauté est la plus parfaite chose du monde. La sorte dont j’ay veu dans vne de vos lettres, qu’elle me plaint, m’a semblé admirablement jolie. A la vérité , tant de trauerses que j’ay eues, luy doiuent faire pitié; à elle qui connoist si bien ma fbiblesse, et qui sçait que depuis le maillot, ic n’ay pas eu jusqu’à cette heure, vn jour de repos. Le mien a esté troublé par le discours qui s’adresse au bas de vostre lettre au Reij Cliiquito. Dans l’Enfer d’Anastarax , j’ay trouué le mien ; et j’y ay erré trois iours et trois nuits, sans y voir goutte, l’eu ay vn extrême regret. Car sur tojites les choses du monde, ie desirerois.auoir le peigne del Itey de Georgia , et il y a plus de deux ans que j’en ay enuic. Ne croyez pas non plus, s’il vous plaist, auoir gagné celuy que j’auois proposé. On n’a pas comme cela les peignes de la Reyne de la Chine. Il faut premièrement, s’il vous plaist, que vous m’escriuiez le nom du Pirate , et que vous disiez sincèrement , si vous l’auez nommé sans rire. Car en cela consiste la plus grande diflicullé. Mais puis que vous vous meslcz de deuiner , imaginez-vous , s’il vous plaist , Mademoiselle , tout ce que j’adjousterois icy , si j’osois faire cette lettre plus longue ; deuinez combien de fois ie vous aime plus que ic ne faisois il y a deux ans : et pensez avec quelle passion ie suis ,
Mademoisellb , Yostre, etc.
A Bruxi-lles le <l lanvler 1034.