I.I-TTRE I.XII
Mademoiselle,
le ne sçay pas qui sont les Abencerrages que vous me preferez. Mais ie m’imagine qu’ils ne sont point nez dans Grenade , non plus que moy. Peut-estre (|ue le seul auantage qu’ils ont sur moy, est d’estre auprès de vous, et que tout mon crime est d’en estre éloigné. Certes vous aucz sujet de croire , que ie suis coupable d’vne grande faute, puis-que le Ciel me donne vn si grand chastiment : et ie ne m’estonne pas que vous me condamniez là dessus; ni que vous n’entendiez pas les raisons d’vn homme , qui se deffend de si loin. Toutes les üemoiselles, tant les Mores, que les Chrestiennes, ont accoustumé d'en vser ainsi. le voudrois seulement, qu’en m'ostant vostre amitié, vous ne voulussiez pas encore me deshonnorer : et que vous ne vous missiez pas en peine de m’accuser, pour vous deffendre. Vous pourriez auec plus de douceur, suiure l’exemple de Madame de Clermont , et de Mademoiselle Paulet : dont la première, sans alléguer aucune cause, rompit d’aliord tout commerce auec moy, iugeant qu’aussi bien auec le temps, il en faudroit tousiours venir là , et l’autre m’a laissé depuis peu honnestement, et sans bruit, et se taisant de pure lassitude, ne parle plus de moy, ni en bien ni en mal. Que si , jiourtant. Mademoiselle, vous auez encore ce reste de iustice dans l’esprit , de croire qu’il faille quelque prétexté pour abandonner ses amis : ie m’estonne que vous n’en aucz trouué vn meilleur, que ccluy que vous prenez; vous qui inuentoz si heureusement , et qui auez tousiours donné tant de vray-sembiancc à vos Fables. Il me semble, au reste , Made-
lOC
LETTUBS
inuiselle , que vous ne iugez pas assez fuuorablemcnl des lettres que vous aucz veucs de moy, si vous croyez que Monsieur Mandatait eu les plus belles. le fais vn autre iugement des vostres : et sans rien scauoir des autres que vous auez escrites, ie iurerois que vous n’en fistes ianiais do meilleures. 11 faut vne bonté comme la mienne , |M)ur en parler de la sorte : et il n’y a que moy qui peut loüer les Satyres que l’on fait contre luy. Sans mentir, vn homme qui souffre si doucement le mal, mérité que l’on luy fasse du bien : et vous deuez auoir regret de Iraitter aucc tant de rigueur, vne personne qui le souffre auec tant de patience , et qui est si constamment,
Mauf.moisei.lb, Vostre,elc.
A LA Mf:SME.
l.ETTUF. L.\lll
Mademoiselle ,
l’aurois effacé cette lettre apres auoir receu la vostre, si j’adjouslois assez de foy à ce que vous me mandez. Mais ic suis si accoiistumé à ne recenoir de vous que du mal , que ic n’en puis plus attendre autre cliusc : et la paix mesme m'est suspecte, quand vous me la présentez, le voudrois bien qu’il y eust quelque signe de réconciliation entre vous et moy, comme il y en a entre le Ciel et les hommes, et que vous eussiez vn moyen de m’asseurer autant de vos pmmes.ses , que vous me faites craindre vos menaces, le tiens pourtant à bon augure, de ce que Mademoiselle Paulet qui m’auoit abandonné ces iours passez, a recommencé à m’escrire. 11 me semble qu’elle est vostre Iris, et que c’est comme vn Arc en Ciel qui paroist apres l’orage. 1.11e ne s’est point montrée lors que le Ciel estoit courrouce contre moy, et qu’il tonnoil et esclairoit. A la vérité , dans vn temps si orageux, il n’y auoit rien qui me pùst secourir: ctic m’estois abandonné moy-mesme. Apres cela. Mademoiselle, vous pouucz iuger, auec quelle joye j’ay ouuert les yeux aux rayons que vous me faites voir pariny tant de tenebres. Mais j’auoüe que ie ne me puis encore r’asseurer. le sçay que sonnent vous vous accommodez, ixnir auoir le plaisir de rompre encore vne fois, le crains que le iour i|ue vous me montrez, ne .soit vn faux iour : et que cette lumière ne soit que celle d'vn c.sclair, et (pu^ la luenr du coup <{ui me
DE MONSIEYU ItM YOITVIIE. I>.17
friip|Hn'a [X'iil-cstre l)icn-tost. S’il en est autrement, (;t si c’est vue vraye paix (pievoiis me voulez donner : ie la reçois, ie vous asseuro' anec le cœur que vous pourriez desirer , et auec tontes les conditions que vous y sç^uriez mettre. Mais, Mademoiselle, ie voudrois liien apres cela, que vous voulussiez reconnoisire mon innocence, et allouer que vous ne m’aucz |K>int soupçonné des crimes , dont vous auez fait semblant de m'accuser, luseiu’à ce que cela soit , et que vous m’ayez bien remis ; ie ne puis pas respondre à ce que l’on me demande' du Chocolaté; ni parler des Comédies, lorsque ie n’ay que des Tragédies en l’esprit, le n’ay pit pourtant m’emfiesclier de rire, quand j’ay leu ce que vous dites, que M. de R***/«r/ et frappe ainsi que Monseigneur Amadis. Quelque haut que soit montée vostre Eloquence, ie n’en ay pas tant d’estonnement. Car ie l’auois toiisiours preueiie. le m’estonne bien plus de ce que vous estes deuenuë extrêmement plaisante ; et cela me surprend dauantage. Qiioy que vous me disiez de Madame de Sainctot : ie ne puis rien appréhender de sa fidélité. Ce sont de grandes recommandations pour son Amant , d’estre beau , ieunc , et Gascon. Mais auec tout cela, vous verrez qu’elle sera assez niaise, |)Our ne me point quitter pour luy. 11 y a dix ans (1) que ie sçay moy mesme, comme elle traitte les beaux et les ieunes : et pour Gascon , c'est vue qualité que vous ne mettriez point entre celles qui se peuuent faire aimer d'elle, s’il vous soiiuenoit que ie vous ay conté auti-efois, qu’elle m’auoit dit de quclqu’vn , qu’il estoit Gascon , ou Piciu'd. le ne m’estonne point qu’il y ait épris eu son anagramme. Mais j’y trou ue aussi prise: et cela est plus fascbciix. Au pis aller. Mademoiselle, ie puis icy aiioir quand ie voiidray vne maistresse , belle CÆiiime l’Infante Briane, amoureuse comme Mademoiselle Arlande, et forte et membriié , comme Madame Gradaiilée. Tout de lion , vne des plus puissantes tilles qui soit dans toutes les dix-si'pt Prouinces, a enuie de faire amitié auecque moy. .Mais Monsieur do Cbaiidebonne ne me conseille pas de m’y haziutler. Cependant , ie fais cette lettre trop longue , oii ie jicnsois ne vous dire qu’un mot : et Mademoiselle d’AUichy ne la trouiieroit gueres galante, puis<{ue j’y parle de tant d’autres personnes que de vous. Mais, Mademoiselle, que vous seriez bonne , si vous me vouliez faire vne jolie lettre pour elle! Si vous me refusez celte grâce, au moins accordez-moy l’autre
(t) l.i^s premières relations ilc Voiture et de niadaïue de Svinetot dataient en effet de
Lli'lTHES
que ie vous deiniinde; de me faire entendre de quelle sorte le suis auecquevous, et si vous auez prolongé les quatre ans que vous ni’auiez donné à viure. Vous en ordonnerez comme il vous plaira. Mais sans mentir, vous deuez esire plus humaine pour moy, car ie suis infiniment , Yo.tlre,etc.
Ce panure Diable sc portera bien , et est tantost giiery. le remercie tres-liumblement la sage Enchanteresse, qui m’a fait entendre VAuenlure d’ Anastarax (1). le ne croy pas qu'il y ait iamais rien eu de si horrible, que doit estre son Enfer : et ie m’imagine d’y voir Cerbere, les trois Furies, et toutes les couleuures en vue seule personne : Mais quel personnage joue la panure mademoiselle Aubry parmi tous ces damnez 1
A LA MESME