V MADAME LA MARQVISE DE SABLÉ
LETTRE LXXXVIIl.
Madame,
le voudrais bien n’auoir pas veu si tost les lettres que vous auez enuoyéesà Mademoiselle de Ramboüillct et à Cbalais. Car i’esperois en vous escriuant le premier, et en m’embarquant de ma franche volonté dans ce commerce , vous donner vue preiiue de mon affection aussi asscurée que celle que i’ay receiic de vous. Mais ce que vous auez escrit de moy est si obligeant, que i’auoüe que ie ne puis prétendre aucun mérité à y rcspondre , et que le plus ingrat et le plus paresseux homme de la terre estant en ma place en feroit autant que moy. Sans mentir. Madame, il faut que ceux qui taschent à vous décrier du costé de la tendresse, auoücnt que si vous n’estes la plus aimante personne du monde , vous estes au moins la plus obligeante. La vraye amitié ne sçauroit auoir plus de douceur qu’il y en a dans vos paroles , (it toutes les apparences d’affection sont si belles en vous, qu’il n’y a point d’honnestc bomine qui ne s’cii put conlenter. le suis néaiilmoins si heureux que de croire qu’il y a
DE MONSIEVR DE VOITVIŒ
tiuclque chose de plus pour moy ; et quoyque ie sçache que vous allez, pour contrefaire les amitiez , le secret que Monsieur de Bois d’Ainour a pour les rubis, et que quand il vous plaist , vous sçauez donner à vn peu de pastc, l’éclat d’vne pierre precieuse, ie suis tout persuadé que celle que vous m’auez donnée est tres-fine , et qu’il n’y a rien de plus vray ni de plus ferme. Pour ce qui est de inoy, ie puis dire auec vérité, que ie vous ay tousioiirs honorée et aymée sur toutes les personnes du monde, mais iamais à comparaison de ce que ie fais à cette heure , et ie n’oserois mettre icy tous les sentiments que i’ay pour vous, de peur que si cette lettre venoit à estre perdüe , on ne la prist pour vne lettre d’amour, le ne croy pas que cette passion aye rien de plus sensible n’y de plus tendre que ce que ie ressens tous les iours pour vous. le ne sçaurois pas contrefaire les agitations des amans, ny tirer la langue d’Isacaron (1). Mais il est vray que depuis que ie vous ay quittée, i’ay des mélancolies qui me tirent hors de moy-mesme, et qui estonnent tout le monde, et il y a quelques heures au ioiir où le pere Tranquile et le petit lésuite ne feroient point de difficulté de m’exorciser. Que si i’ay eu quelque sorte de plaisir, ç’a esté de parler de vous à mille personnes. On sçauoit que i’auois esté chez vous à Loudun, de sorte que tout le monde a eu la curiosité de me voir, et on m’a interrogé comme vn homme qui venoit du ciel et de l’enfer, l’ai dit. Madame, que vous estiez aussi belle que vous l’estiez il y a quatre ans (2). Mais quand i’ay voulu dire que vous auiez plus d’esprit, on a creii que ie contois des choses incroyables, et en cet endroit-là i’ay perdu toute créance. Aussi est-il vray qu’il se fait des miracles en vous qui ne se firent iamais en personne , et il n’y a iamais eu que vous au monde, qui soit sortie plus belle de la petite verole, et qui soit deuenfie plus habile à la campagne, l’ay dit cette vérité là auec tant de plaisir, qu’il me semble qii’vne de vos bonnes amies n’y en a pas trop pris, et qu’elle seroit aisément de l’opinion de la comtesse de Ve. l’aurois beaucoup de choses à vous dire d’elle, mais
(1) Les meilleures éditions et le manuscrit de Conrart, portent : l.mcnroii et non lacaron. Voici l'origine de ce mot : « Madame de Sablé et Voilure p.assc- " rent à Loudun, où vne religieuse disoit: Voulez-vous voir tirer la langue » « Isacaron? C’estuit un diable! >> (Tallemant.)
(2) Presque toutes les éditions porteut : quarante ans, et non quatre ans ; mais c’est évidemment une luurde bévue, puisqu'à cette époque mailaiiie de Svblé ii'.avail guère que trente ans. Celle erreur, du reste, a élé e\ilee dans réililion de 1650 et dans le manuseril de Conrart.
LLTTKES
ie n’ay quasy rien à vous en escrire. le l’ay veüe trois fois depuis mon retour, mais sans luy pouuoir quasy parler. Pour ce qui est du soupçon que nous auions eu, ie n’ay peu encore m’en esclaircir. Il y a des raisons pour et contre, et cette affaire est aussi douteuse que celle des religieuses de Loudun. le croy néaiitmoins la non possession. En recompense, elle est obsédée si cruellement, que iamais personne ne l’a esté dauantage. Il lui apparoist à toute heure ; ie vous responds qu’elle en est tourmentée ; elle tasche fort à s’en défaire, mais comme vous sç^auez, elle a affaire à un diable opiniastre. Pour ce qui me regarde, l’histoire continuera, et peut-estre elle ira plus viste que par le passé. Mademoiselle de Ramboüillet a esté rauie de vostre lettre , ie Paye trouuée vne des meilleures que vous ayez iamais faites , et i’ay esté bien aise de voir si bien escrire des choses qui me sont si auantageuses. Quelque asseurance que i’eusse de vostre affection , i’ay eu grand plaisir à voir celles que vous en donnez aux autres , et i’auoüe que cette vanité de femme que vous dites que Paye, en a esté touchée. Âu reste, Madame, vousm’auez fait conceuoir 1a plus grande ioye du monde, en me disant que vous et Monsieur le marquis de Sablé , vous disposez à venir icy ; mais si cela n’est pas , ne me le dites plus, et ne me mettez pas au hazard de tomber d’vne si haute esperance. Me dépouillant de mon interest et vous parlant en amy sincere et en fidele conseiller, ie vous dis que tous vos amis et toutes vos amies disent d’vne voix , que vous ne sçauriez rien faire qui soit plus utile pour vostre fortune , pour vostre santé, ny pour vos affaires ; ayez donc la fermeté en cela, qu’il faut auoir aux bonnes résolutions, et seruez-vousde tout vostre esprit à en venir à bout. Adieu, Madame, apres cinq pages de papier, ie vous quitte à regret , comme estant,
l ostre, etc.
Madame, mandez-moy s’il vous plaist , si vous vous estes apperceüequece comme estant dont i’ay fini ma lettre, est vne de ces fins dont nous auions parlé. Permettez-moy, s’il vous plaist, d’asseurer icy les deux demoiselles qui vous ont accompagnée au voyage, que ie suis leur tres-humble seruiteur, et que quelques bonnes compagnies que ie voye à Paris, i’aymerois mieux voir cottir les abictes auec elles ; mais faites, ie vous supplie tres-huniblement , Madame , que Mademoiselle Coulo se soiiuiennc de moy, et m’ayme vn peu ; car outre que ie veux estre bien auec toutes les personnes qui vous approchent et que vous aymez, il est vray que i’iiy veuen elle des choses que j’y estime beaucoup, et que i’ayme.
DE MONSlEVR UE VUITVUE.
et qui me font soubaiti‘r qu’elle soit de mes amies, le la supplie de faire en sorte qu’Armande m’ayme, et de l’asseurer de ma part que ie ne souhaite rien tant au monde que d’eslre aymé d’elle , et qu’elle n’aura iamais d’amant plus fidèle que moy. l’ayme mieux employer Mademoiselle Coulo en cela , que Mademoiselle de Bois d’ Amour , car ie croy qu’elle s’y employera plus fidèlement ; et puisque io veux estre amoureux d’Armande , il est à propos que ce ne soit pas sa mere qui soit ma confidente. le la supplie de croire que personne au monde ne connoist et n’estime plus son esprit que moy, et que ie seray toute ma vie son tres-humble seruiteur. Pourucii que vous n’ayez pas de querelle présentement auec Monsieur de la Mesnar- ' diere , ie sçay bien , Madame , que vous ne trouuerez pas mauuais que ie l’asseure icy de mon tres-humble seniice, et que ie le prie de se souuenir quelquefois de moy.