‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 72 sur 229 · A MONSEIGNEVR LE CARDINAL DE LA VALETTE · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEVR LE CARDINAL DE LA VALETTE

LETTRE LXXXIX

Monseignevb,

Estes-vous encore fasché, de ce que vous n’auez pas deuiné, que ceux de Verceil manquoient do poudre; ou de ce que n’en ayant pas, ils n’ont pù se defendre; ou de ce qu’avec huit ou neuf mille hommes, vous n’en auez pas forcé vingt mille, dans de fort bons n-tranchemens? Sans mentir, vous ne vous seruez gueres vtilement de vostre raison , si ce déplaisir vous a duré iusques à cette heure ! Auiez-vous donc esperé de faire l’impossible, que vous n’estes pas satisfait, d’auoir fait tout ce qui s’est pû? Pardonnez-moi, Monseigneur, si ie vous le dis. Mais en vérité, il n’est pas bien-seant à vn homme sage, d'auoir tant de regret, pour vne chose, oii il n’a point failly : et c’est, ce me semble, en quelque sorte, ne faire pas assez de cas de son deuoir, que de n’estre pas content quand on le fait. Vous estes accouru auec une poignée de gens, au secours d’vno place, qui estoit assiégée par vne grande armée. Vous auez trouiiti la circonuallation acheuée , et tous les rclranchcmens en tel estât , que chacun iiigeoit, que vous ne pourriez pas seulement enuoyer vn homme dans la Ville, pour y dire de vos nouiielles : et contre l'auis et l’esperance de tout le monde, vous y en auez fait

LETTRES

entrer dix-huict cens. Se pcut-il rien faire de plus résolu, de mieux entrepris, et de si bien exécuté que cela? C'est vous qui auez Irauaillé iusqucs-là. La fortune a fait le reste ; et si elle l’a mal-fait , pourquoy vous en tourmentez-vous tant? Ne vous accoustumez pas, ie vous supplie, à estre en communauté auec elle : et aussi bien dans les bons succez, que dans ceux qui ne le seront pas, distinguez tousiours ce qui est d’elle, et ce qui sera de vous. 11 arriuera de là, que vous ne vous esleuerez, et que vous ne vous r’abaisserez iamaLs trop. Si vous voulez vous répondre des éuenemens , et si vous ne pouuez estre satisfait, que lors que tout ce qui se pourroit souhailter vous arriue , vous faite.s, sans mentir, la guerre à de fâcheuses conditions : et vous voulez, que la Fortune fasse autant pour vous, qu’elle faisoit pour Alexandre, et vn peu plus, qu'elle n’a fait pour César. Encore estes-vous ingrat enuers la vostre, si vous vous plaignez d’elle, pour cette derniere occasion, et il y a de l’injustirr; à reputer comme vn grand malheur, d’auoir manqué à auoir vne grande prospérité. Cependant, vous parlez, comme si vous auiez perdu par vostre faute dix batailles, et cent villes : et il semble, que vous soyez au desespoir, pour auoir veu perdre vne place , que dés le commencement, tout le monde a iugé, que l’on ne pourroit sauuer. Croyez-moy, l’on ne repare iamais rien en périssant : et pour ce qui vous regarde, vous n’auezrien à reparer. La prise de Verceil, a fait tort aux affaires du Roy, mais point du tout à vostre réputation. Si le secours que vous y auiez jetté, n’a pas esté heureux, il ne mérité pas moins de louange pour cela : et dans toutes vos années de prospérité, vous n’auez rien fait de si beau, de si hardy, ni de si extraordinaire. Prenez donc, s’il vous plaist, des résolutions plus modérées, que celles que vous témoignez d’auoir, et n’estant pas en estât de faire peur à vos ennemis, n’en faites point à vos amis. Vous qui m'auez appris tout ce que ie syay, vous sçauez bien, que la prudence est vne vertu generale, qui se mesle auec toutes les autres, et que là où elle n’est pas, la valeur perd son nom et sa nature.

l’iray demain, ou apres demain, faire vos complimens à la personne dont vous me parlez. La dcniicre fois que ie la vis, elle me parla extrêmement de vous, et me iura que pour vostre considération elle ne s’esloit pas réjouie de la prise de Verceil : pource, qu encore que tout le monde sçeùl, qu’il n’y auoit pas de vostre faute, elle coimoissoit bien que cela vous aflligeroit , et qu elle vous aimoil trop pour auoir quelque ioye d’vne chose, qui vous donnoit du déplaisir. En verile . clic vous ayme extrêmement , ce me sem-

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ble : et quelque autre qu’elle vous ayme encore plus qu’extréinement.

A Paru li* 7 Aou&t 1636.

A MONSIEVR COSTART (I).

LETTRE XC

Monsibvb,

l’auray pour ce coup cette imperatoriam hreuilafem, dont vous me parlez, car il faut que le parte présentement pour aller à Saint Germain : et cela sera cause que ie ne vous diray qu’vn mot. le ne seray pas pour cela ôlçpovoç, selon vostre Teophraste. Dans les festins que nous faisons ensemble, ou plustosl que vous me faites, ic ne dois parler que pour dire grâces :

Tantum laudare paratus.

De vous dire au vray quels peuples ont introduit la Polygamie, ie vous iure ma foy que ie n’en sçais rien , et ie ne m’en mets pas en peine :

Tros, Rutulus-ue (uat, nullo discrimine liabebo.

En tout cas ie vous en croiray bien pliistost qu’Herodote, qui dit , qu’aux Indes, il y a des fourmis, moindres certes, que chiens, mais plus grandes que renards : car voilà le texte, au moins du mien. Mais ie ne sçay si l’Herodote que j’ay est semblable au vostre.

A propos, vous m’auez esté mettre en scrupule de Theocrile : et j’en estois si en repos que rien plus. Mais pour reuenir à l’autre dont nous parlions, dites-moi ce qu’il veut dire, quand il dit, que Venus enuoya la maladie des femmes aux Scythes, qui avoient viohson Temple d’Ascalon.

Vostre vers d’Athenée, quf; le vin est le grand cheual des Poètes, est fort plaisant. Mais dites la vérité, n’auez-vous pas tasché d’en faire vn vers .Alexandrin? Ce (xsvaç auec Ïtcto; me plaist, et renient

(I) Pierre Costart, bis d'un ch.-tpclicr de Paris, fut l'ami de Balzac et de Voiture. Comme érudit, il jouit en son temps d'une grande réputation. Il mourut le U mai inoo.

LETTRES

heureusement à cette phrase Françoise, monter sur ses grands cheuaux, comme vous l'aiiez ingénieusement remarqué. Mais ce grand chenal jette souuent son homme par terre : et on peut dire de luy, qu’il mord et qu’il rué.

Pour V Edentulum de Plaute, ie ne crois pas, non plus que vous, qu’il veuille dire qu’il ne mordist point, car ce serait vti defaut : mais que c’est vne façon de parler boufonne, pour dire qu’il estoit bien vieux, qui estoit vne perfection.

Que voulez-vous que ie fasse à VIpian qui appelle les Cluestiens imposteurs’ Idem Trebatio et Papiniano videbatur. Nous perdrions nostre cause dans le Digeste. Mais le Code nous est plus fauorable.

Le mot de Pline me semble beau : Rerum natura nusquam mugis, quàm in minimis, tola est. Quand ie vis l’Elephant, ie dis qu’il sembloit que ce fust vne figure , qui n’estoit qu’ébauchée par la Nature : et qu’il y auoit plus do façon en vne mouche.

A propos, ie crois que ie m’en vais faire vn assez grand voyage. Le Roy m’a donné celuy de Florence, pour aller porter la uouuclle au grand Duc , de l’accouchement de la Reyne. Cela me doit cstre en quelque sorte auantageux et mesme agréable. Mais ie suis fasché que cela m’ostera quelque temps le moyen de voir de vos lettres, et de vous voir vous-mesmc. Car ie crois que vous serez à Paris douant que ie sois de retour, le ne sçay si ie seray encore icy quand vous me ferez réponse à cette lettre. Mais ne laissez pas pourtant de m’écrire. Car il peut arriuer mille choses qui retarderont ou qui empescheront mon partement. En tout cas ie vous dis adieu : et ie vous prie de croire que ie vous aime de tout mon cœur, et que ie n’ay iamais eu de bonheur au monde que l’estime tant, ni qui me donne tant de ioye, que vostrc amitié.

Au reste, ostez, ie vous supplie, ces Monsieur, que vous semez çà et là dans vos lettres ; ad populum phaleras : ou bien ie vous en mettray à chaque ligne ; et vous diray.

Vis te, Sextc, coli, volebam «mare :

Sed si te rolo, Sexlc, non aiiiabo.

C’est-à-dire , j'en seray moins,

A P.'iris le Aoii,( lO.'M.

l o-sYrr, etc.

DE MONSIEVR DE VOITVRE

Ul

AV Mi:SME.

LETTRK XCI.

Malo est Cornifii'i tuo Cniullo ,

Malè est mehercule et laboriosé.

Tout de bon, Monsieur, ie n’ay eu de ma vie l’esprit si agité qu’à cette heure. Cc|)ondant, vous m’escriuez des folies : et vous estes aussi gay et aussi eiijoiié, que si nous estions encore tous deux dans le Cours , et (jue nous n’eussions ni I’yti ni l’autre aucune caus<' d’ennuy. Au lieu de me parler du sujet de mon desplaisir, et de me dire ce que vous iugez : (car il y a lieu d’exercer ses conjectures là dessus, aussi bien que sur le plus obscur passage de Tacite ;) vous m'allcguez Lampridius et Athenée; quàm inepte! et en vn tenqts" oit ie dispute de moy-inesme, sçauoir : si Madame de "" m’aime, ou si elle ne m’aime pas, et que cela est detienu vue chose problématique, vous me venez entretenir de Pharaon. Lors que nous reuenions ensemble d’Arcueil : si ie vous eusse esté discourir des Roys d’Egypte, songez le grand plaisir que ie vous eusse fait, et la belle attention que vous m’eussiez donnée. Neantmoins , ie vous auoüe , que ie n’ay point esté fasché de lire tout ce que vous m’escriuez. Ce que vous me nmndez que m’a fait rire.

Tytyosque vultu Risit inuito.

Vostre patruimmè m’a semblé fort plaisant aussi. Plaute a souvent de meschantes bouffonneries. Mais , sans mentir, il dit aussi quelquefois de bons mots : et voilà comme j’accorde Horace et Cicéron; dont l’vn dit qu’il est meschant bouffon, et l’autre qu’il est passim refertus vrbanis dictis. L’autre iour j’y lisois d’un vieillard qui ayant surpris quelqu’vn , auprès du lieu où il auoit caché son thresor, le foüilla, luy fit raonstrer la main droite, et puis la main gauche, et n’y trouuant rien , dist Cedo lertiam. Cela représente plaisamment vn vieillard soupçonneux, qui s'imagine qu’vn homme a vne troisiesme main pour voler, le ne vous puis dire l’extrême plaisir que vous me faites, de m’écrire de la sorte que vous m’écriuez. l’cstudie mieux dans vos lettres, que dans tous les liuresdu monde : et j’y trouue de plus belles choses.

Pour ces Messieurs de Quintus Metellus Celer, ie ne les connois 1. i(i

LETTHES

point, ^'ous me mandez qu’ils furent pris pour Indiens. Pour moy ie croy qu’ils furent pris pour dupes. Au reste, vous parlez des vents comme feroit Christofle Colomb. Vous auez bien la mine d’auoir pris tout cela mot à mot dans vn liure. Car ie jurerois que vous n’anez iamais sceu qu’à cette heure, ce que c’est. qu’vn rhomb de vent : et pour ce qui est du détroit de Vegas, ie ne voudrois pas asseurer que vous le connussiez fort.

A ce que ie voy çiXïiv signifie basiare et amare, c’est que baiser et aimer, conuertuntur. Mais ie m’asseure que *'* démentait ce passage d’Aristenete.

Votre Pasteur, ses moutons, et Hercule, m’ont bien plû : et l’asne mesmc est joly, comme vous le faites parler. Diles-moy, si c’est dans les Fables d’Esope que vous l’auez trouué. L’application de l’Apologue me semble dangereuse : et allez-vous en vn peu prescher cela à Ruel. Mais reuenons à nos moutons. Il est vray qu’Hercule en mangeoit volontiers , et grande quantité. Les Argonautes en allant à Colchos le laissèrent dans vne Isle. On en rend plusieurs raisons, toutes assez belles. Les vns disent que c’est qu’il ronipoit toutes les rames en ramant : les autres, qu’il pesoit trop : quelquesvns, que les Argonautes eurent peur qu’il remportast seul toute la gloire : et d’autres, que ce fut, pource qu’il mangeoit trop. Il me souuient d’auoir leu dans un Poète Grec, (c’est à dire Grec et Latin ;) qu’il rcmüoit les oreilles en mangeant : et pource que cela m’a semblé plaisant , j’en ay retenu les vers que voicy,

Ilium si edentem videris, strepunt genæ,

Intussonat guttur, sonat maxilla, dens Stridet caninus, sibilant nares, mouet Auras, soient annenta sicut haud minus.

le suis fasché que ie ne pris garde à vous, quand vous mangiez ce biscuit de canelle à Gentilly. Car sans doute les oreilles vous alloient.

le trouue au reste votre version du Grec en Vers François fort heureuse. Mais dites le vray : combien de fois auez-vous inuoqué Apollon pour cela î

Le mot d’Achilles Tatius, que la queue du Paon est vne prairie de plumes, est ioly : mais peut-estre un peu trop hardy. Et il me semble que Tcrtullien a mieux rencontré, qui dit, apres auoir dit beaucoup de choses de la robbe du Paon : numquam ipsa , sewper alla; etxi seinper ip>n, quando alla, folien deniqne mvfnnda, qiioties mouenda.

UE MÛNSIEVR DE VUITVRE.

ii.{

le consens que l’on ehasfre Vlpian, puisque vous le voulez, et niesnie Papinian. Aussi bien n’engendrent-ils que des procez. Mais si vous n>’en croyez, on pardonnera à Trebatius, à cause du mot que vous m’avez appris de luy : comultus à quodam, an nux pinea pomum essel, respondit, Si in Vatinium niissttrus es, pomvm erit. Adieu, Monsieur, ie suis en vérité,

Vosfre, etc.

AV MESME

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