LETTRE XCIII
Mademoiselle,
le ne puis pas dire absolument que ie sois arriué à Turin. Car il n’v est arriué que la moitié de moy-mesme. Vous croyez, que ie veux dire, que l’autre est demeurée auprès de vous. Ce n’est pas cela. C’est, que de cent et quatre Hures, que ie pesois en partant de Paris, le n’en pese plus que cinquante-deux. 11 ne se peut rien voir de si maigre, et de si décharné que ie suis : et selon que ie suis changé, ie croy que Monsieur le Marquis de Pisany, et moy, ne nous reconnoistrons plus, quand nous nous verrons. La fièvre me fit arrester vn iour à Roane. le croyois tout de bon estre attrapé : et que ie serois longtemps malade. Ce qui me faisoit le plus dedespit : c’est que ie m’imaginois que vous ne croiriez pas que ce fut de regret de vous auoir quitée, et que vous penseriez plùtost, que ce seroit pour auoir couru la poste. En effet , cela n’estoit pas hors de la vray-serablance : et ce qui sembloit confirmer cette opinion , c’est qu’il est vray, que les trois derniers chenaux que j’auois montez.
DE MONSIEVK DE VOITVRE.
in’auoient mis en vn pitoyable estât, cét endroit, que vous sçauez, que Brunei monstroit à Marphise : e't ce qui estoit plus à craindre, i’auois vne si grande chaleur, que quand j’eusse esté fait Gouuemeur de Monsieur le DauHn, ie n’eusse pas esté plus propre, que ie le fus les quatre premiers iours. l’en parlay à vn fort honneste homme de Roane, que l’on m’a dit qui est Apoticaire , lequel me donna quel • que chose qui me soulagea fort. le vous supplie de le dire à Madame la Duchesse. Depuis, ie n’ay eu aucun mal, que celuy de ne vous point voir. Mais à celuy-là, il n’y a point de remede, et le sel Mercurial n’y fait rien, le suis dés hier apres disner icy. le n’ay encore pû voir Madame, pource qu’hier l’on croyoit que Monsieur de Sauoye allast mourir. Aujourd’huy ie la verray. Demain ie partiray pour aller à l’armée : et j'espere (ju’apres demain à midy, ie verray Monsieur le Cardinal de la Valette , et Monsieur vostre frere. Perniettez-moy, s’il vous plaist , Mademoiselle , d’estre bien-aise en cette occasion : et ne trouuez pas mauuais, <]ue ie sois sensible à cette joye en vostre absence. Quand ie dis en vostre absence, j’y comprens aussi, celle de Madame la Princesse, de Mademoiselle de Bourbon, de Madame la Duchesse d’ Aiguillon, de Madame la Marquise de Sablé, de Madame du Vigean, et de Madame vostre Mere, que ie deuois nommer la première , quoy qu’il y ait des Princesses et des Duchesses parmy cela. Vous ne sçauriez croire combien ie suis en peine de la maladie de Madame de Liancourt. Si elle se porte mieux, et si sa est guerie, ie vous supplie très-hum-
blement, Mademoiselle, de me faire l’honneur de me le faire sçauoir à Rome. Car cela sera cause que j’y feray vn voyage, et que j’y verray toutes ehoses auec plus de repos et de plaisir. Mais que ce m’en seroit vn grand, si ie vous pouuois dire icy, combien ie suis,
MâDEMOiSELLE, Vostre, etc.
K Turin le dernier Septembre 1838.
A LA MESME
LETTRE XCIV
Mademoiselle,
le voudrois que vous m’eussiez pû voir aujourd’huy dans vn mi-
24(î LliriRLS
roir, en Testât où j’estoîs. Vous m’eussiez veu dans les plus effroyables montagnes du monde au milieu de douze ou quinze hommes les plus horribles que Ton puisse voir, dont le plus innocent en a tué quinze ou vingt autres, qui sont tous noirs comme des Diables, et qui ont des cheueux qui leur viennent iusques à la moitié du corps, chacun deux ou trois balafres siu- le visage ; vne grande harquebuse sur Tépaule, et deux pistolets et deux poignards à la ceinture. Ce sont les Uandis qui viuent dans les montagnes des confins de Piedmont et de Genes. Vous eussiez eu peur sans doute. Mademoiselle, de me voir entre ces Messieurs-là : et vous eussiez ereii, qu’ils m’alloient couper la gorge. De peur d’en estre volé, ie m’en estois fait accompagner. Tauois écrit dés le soir à leur Capitaine de me venir accompagner, et de se trouuer en mon chemin. Ce qu’il a fait : et j’en ay esté quitte pour trois pistolcs. Mais sur tout, ie voudrois, que vous eussiez veu la mine de mon neueu, et de mon valet, qui croyoient que ie les auois menez à la boucherie. .\u sortir de leurs mains, ie suis passé par deux lieux, où il y auoit garnison Espagnole : et là, sans doute, j’ay couru plus de danger. On m’a interrogé. Tay dit que j’estois Sauoyard : et pour passer pour cela, j’ay parlé le plus qu’il m’a esté possible comme M. de Vaugelas. Sur mon mauuais accent, ils m’ont laissé passer. Regai'dez si ie feray iamais de beaux discours qui me vallent tant : et s’il n’eust pas esté bien-mal à propos, qu’en cette occasion, sous ombre (|ue ie suis de TAcademie , ie me fusse allé piquer de parler bon François. Au sortir de là, ie suis arriué à Sauone : ou i’ay trouiié la mer vn peu plus esmeuë, qu’il ne falloit, pour le petit vaisseau que j’auois pris : et neantmoins, ie suis. Dieu mercy, arriué icy à bon j)ort. Voyez, s’il vous pl.aist. Mademoiselle , combien de périls j’ay courus en vn iour. Enfin ie suis eschapé des Bandis, des Espagnols, et de la Mer. Tout cela ne m’a point fait de mal : et vous m’en faites ; et c’est pour vous , que ie cours le plus grand danger, que ie courray en ce voyage. Vous croyez que ie me mocque. Mais ie veux mourir, si ie puis plus résister au déplaisir, de ne jx)iiH voir Madame vostie inere, et vous. le vous auouë franchement , qu’au commencement j’estois en doute, et que ie ne sçauois, si c’estoit vous, ou les cheuaux de poste qui me tourmentiez. Mais il y a six iours, que ie ne cours plus , et ie ne suis pas moins fatigué. Cela me fait voir, que mon mal est d’estre esloigné de vous , et que ma plu# grande lassitude est ipie ie suis las de ne vous point voir : et «cia est si vray, que si ie n'auois point d'autres affaires que celles de Florence : ie croyque ie m'en relnurnerois d'icy, et (jiie ie u'au-
DE MONSIEVU DE VOITVRE.
rois pas le coui’age de passer outre, si ie n’auois à solliciter voslrc procez à Rome, ^chez-moy gré, s’il vous plaist, de cela. Car ie vous asseure, qu’il en est encore plus que ie n’en dis, et que ie suis autant que ie dois ,
Vosfre, etc.
A MADAME LA MARQVISE DE RAMBOVILLET.
LETTRE XCV
Madame,
l’ay veu pour l'amour de vous le Valentin , auec plus d’attention que ie n’ay iamais fait aucune chose : et puis que vous desirez que ie vous en fasse la description, ie le feray le plus exactement qu’il me sera possible. Mais vous considérerez, s’il vous plaist, que quand ie me seray acquité de cette commission , et de l’autre que vous m’auez donnée à Rome : j’auray fait pour vous les deux choses du inonde qui me sont les plus difficiles : de parler de bastiment, et de parler d’affaires. Le Valentin, Madame, puis que Valentin y a : est vne maison, qui est à vn quart de lieuë de Turin, située dans vne prairie, et sur le bord du Pô. En arriuant, on trouue d’abord : ie veux mourir, si ie sçay ce qu’on trouue d’abord. le croy que c’est vn Perron. Non non , c’est vn Portique. le me trompe , c’est vn Perron. Par ma foy, ie ne sçay, si c’est vn Portique, ou vn Perron. Il n’y a pas vne heure, que ie sçauois tout cela admirablement : et ma mémoire m’a manqué. A mon retour, ie m’en informeray mieux : et ie ne manqiieray pas de vous en faire le rapport plus ponctuellement, le suis,
Vostre, etc.
De («cnes le 7 Octobre 1038.
A MONSIEVR COSTART.
LETTRE Xevr.
Monsieur,
l’estois hier logé dans vn des plus licaiix Palais du monde, l’auoi.s
LETTRES
pour mon appartement , vnc grande sale, deux antichambres, et vue chambre tapissée de tapisseries releuées d’or, et j’estois seruy l»ar vingt ou trente Oflioiers : et aujourd’huy, ie suis dans vne des plus méchantes Hostelleries, où j’aye iamais esté de ma vie, et ie n’ay plus qu’vn valet pour me seruir. Pour me consoler d’vn si grand changement de fortune, et faire que ie sois aujourd’huy aussi heureux que j’estois hier ; j’ay demandé de l’encre et du papier, et ie me suis mis à vous escrire. Que ie meure, si parmy les honneurs que j’ay receus, dans le personnage que ie viens de joiier, et les diuertissemens que l’on m’a fait auojr, j’ay eu tant de |)laisir, que j’en ay à cette heure ! Outre la joye que j’ay de vous liitrelenir, ie suis bien-aise encore de vous faire voir, que ce n’estoit pas ie grand profit que ie faisois , de changer mes lettres auec les vostres, qui me faisoit entretenir ce commerce ; puisqu’il cette heure, que ie ne puis auoir de réponse; ie ne laisse pas de prendre plaisir à vous escrire, et à vous asseurcr de la passion que j’ay de vous seruir. Elle est, ie vous iure, aussi grande que vous le méritez, et que le mérité l’affection que vous aiiez pour moy. l’espere partir de Home dans trois semaines : et si ie trouuc vn vaisseau, ic m’embarqueray pour Marseille. Vous qui connoissez si bien les vents : si vous aucz quelque aulliorité sur eux, ie vous supplie de les enfermer tous en ce temps-là , lapyga. Mais celuy-là, il
n’y a pas de danger qu’il soit vn peu fort. Payme mieux auoir lu mer vn peu grosse, et aller plus visle. Car j’ay haste de retourner à Paris, et de vous y reuoir. le suis,
Vostre, etc.
De Rome le I5 Nouerobre 163B.
A MADEMOISELLE DE RAMBOVILLET.
LETTRE .\CVII
Mademoiselle,
l’en demande pardon à Madame vostre mere. Mais iamais ie no me suis tant ennuyé qu’à Home. 11 ne se passe point de iour, que ie n \ voye quelque chose de menieilleux : des chcfs-d’œuures des pins grands ouuriers qui ayent esté, des jardins où tout le Printi oips se trouuc à cette heure; des bastiments qui n’en ont point de pareils au monde , et des ruines encore plus belles que ces basti-
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DE MONSlEVa DE VOITVKE.
ments. Mais tout ce que ie vous dis là, n’erapesche pas que ie n’y sois triste ; et qu’au mesme temps que ie voy toutes ces choses ie ne souhaitte d’en sortir. Les plus excellens ouurages de peinture , de sculpture, et de prouature, d'Apelle, de Praxitelle, et de Papardelle , ne sont point à mon goust. le m’estonnerois de cela, si ie n’en eonnoissois la cause, et si ie ne sçauois, qu’vne personne qui est accoustumée à vous voir, ne sçauroit plus iamais estre bien aise, en ne vous voyant pas. Pour vous dire le vray, Mademoiselle, il m’en arriuc de vous, comme de la santé, le ne connois iamais si bien vostre prix, que lors que ie vous ay perdue : et quoy qu’en presence, ie ne garde pas tousiours vn fort bon régime, pour me bien tenir auecque vous, dés que ie ne vous ay plus, ie vous souhaitte auec mille voeux, le reconnois que vous estes la plus précieuse chose du monde, et ie trouue par expérience, que toutes les délices de 1a terre sont amercs et désagréables sans vous. l’eus plus de plaisir, il y a quelque temps, à voir auecque vous deux ou trois allées de Ruel, que ie n’en ay eu, à voir toutes les Vignes de Home, et que ie n'en aurois à voir le Capitole , quand il seroit en l’estât où il a esté aulresfcis, et que mesme lupiter Capitolin s’y trouueroit en personne. Mais afin que vous sçaehiez, que ce n’est pas raillerie, et que ie suis tout de bon, aussi mal que ie le dis : il y a huict iours, que me promenant le matin auec le Cheualier de lars (l), ie fusse tombé de mon haut, s’il ne m’eust receu entre ses bras, et le lendemain au soir, ie m'éuanoüis encore vue fois dans la chambre de Madame la Mareschalle d’Estrée. Les Médecins disent, que ce sont des vapeui-s mélancoliques, et que cesaccidens ne sont pas à mépriser. Pour moy, voyant que cela m’auoit repris deux iours de suite, et que j’estois menacé de quelque chose de pis : ie n’ay esté ni fou, ni estourdi , j’ay pris de l'Antimoine , que Monsieur Nerli m'a donné. En effet, cela m’a fait du bien. l’en porteray quatre prises auecque moy, que ie veux faire prendre à Madame la Duchesse d’Aiguillon. Car il n’y a point de ripopés (2), qui fassent de si bons effets : et il se faut seruir de cela, en attendant, que celuy qui me l’a donné , ait trouué la recepte de l’Or potable , qu’il svaura faire, à ce qu’il dit, au plus tard, dans vu an. l’espere partir d’icy d’aujourd’huy en huict iours. Vous vous estonnerez, Mademoiselle, que ie demeure si long-temps en vn lieu, où ie dis qu’il
(1) Ce gentilhomme était attaché à l'ambassade de France à Rome. Il fut plus lard eompromis dans la conspiration de Cinq-Mars.
(I) Du temps de Voilure, ripopc était masetulin.
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m’ennuye si fort, l’y ay esté arresté iusqu’à celte heure, par des causes que ie vous diray, et desquelles ie n’ay pù me deffaire. Mais ie vous asseure encore vne fois, que de ma vie ie n’ay eu tant d’ennuy, ni tant d’enuie de vous voir. le vous supplie tres-humblement de me faire l’honneur de me croire, et d’estre assurée que ie suis beaucoup plus que ie ne le puis dire icy.
Mademoiselle, Vostre, etc.
De Rome le 25 Nouembre 1038.
A MONSEIGNEVR L’EVESQVE DE LISIEVX (I).