LETTRE CXVIII
Moi'^sievr,
Quoy que l'on deuroil estre accousturné à vous voir faire des actions glorieuses , et qu’il y ait plus de quinze ans que vous faites parler de vous d’vne mesme sorte, ie ne me puis empesclier, que ie ne sois touché, toutes les fois que j’entens que vous auez rendu quelque nouueau témoignage de vostre valeur : et vostre réputation m’estant aussi chere qu'elle me l’est, j’ay vne extrême joye, de voir que de temps en temps elle se renouuelle, et qu’elle s’augmente tous les iours. Ceux qui désirent le plus ardemment d’auoir de l’honneur, se satisferoient de celuy que vous auez gagné dans CCS dernières années, et seraient contens de l’estime, en laquelle vous estes dans l’esprit de tout le monde. Mais à ce que ie voy, Monsieur, il n’y a point pour vous de bornes en cela. Comme si vous estiez jaloux de la gloire que vous auez acquise , et de ce que vous auez fait par le passé : il semble que tous les ans vous vous efforciez de vous surpasser vous-mesme , et de faire quelque chose de plus, que tout ce que vous auiez faitiusques-là. Pour moy, quelque passion que j’aye pour vos actions passées : ie seray hien-aise qu’elles soient effacées par celles que vous auez à faire , et que vos exploits de Flandres obscurcissent tout ce que vous auez fait en France, en Allemagne, et en Italie. Mais i’apprehende, que l’ardeur de la gloire ne vous emporte plus loin qu’il ne faudroit, et ce que vous auez fait dans le dernier combat, où Monsieur le Marescbal de la Melleraye a battu les ennemis, me donne beaucoup de sujet do me resioüir, et en mesme temps beaucoup de sujet de craindre. Les preuues que vous y auez données de vostre conduite et de vostre courage , sont icy admirées de tout le monde : et sans mentir. Monsieur, mesme dans les Romans, on ne voit rien de plus beau, ni de plus digne d’estre loué. Mais permettez-moy de vous dire, qu’à cette heure que l'inuention des armes enchantées est perdue , et que la coustume n’est plus , que les Héros soient invulnérables : il n’est pas permis de faire ces actions-là beaucoup de fois en sa vio, et la fortune qui vous en a tiré pour ce coup, est vn mauuais garant pour l’aduenir. Songez donc, s’il vous plaist, que la vaillance a ses bornes, aussi bien que les autres vertus , et que comme toutes les autres, elle doit estre accompagnée de la prudence. Celle-cy,
DE MONSIEVR DE VOm RE.
à parler sainement, ne peut souffrir que d’vn Maresclial de Camp, et du Mestre de Camp du Régiment des Gardes, vous en fassiez vn volontaire, et vn enfant perdu; que vous exposiez si fort à toutes sortes de rencontres, vne personne si vtile que la vostre, et que vous fassiez si grand marché d' vne chose de si grand prix. le ne sçay. Monsieur, si vous trouuerez bon que ie vous parle de la sorte. Mais, au moins, vous ne pourrez pas dire que ie me mesie d’vne chose où ie n’ay point d’interest : et vous trouuerez que personne n’y en a plus que moy, s’il vous plaist de vous souuenir de la passion, auec laquelle j’ay toùjours esté,
Moxsievb, Voilre, etc.
A Parla le e Octobre i<l4o.
A MONSIEVR LE MARQVIS DE PISANV.
LETTRE CXIX
Monsievb ,
Quand ie serois si ingrat , que de vous pouuoir oublier, vous faites tant de bruit à celte heure, qu’il seroit difficile, que ie ne me souuinsse pas de vous , et que ie n’employasse pas tous mes soins , .à me conseruer les bonnes grâces d’vne personne, de qui j’entens dire par tout tant de bien, l’ay eu vne extrême joye, d’apprendre combien vous vous estes acquis d’honneur à la dernicre occasion , qui s'est passée deuant Arras ; et quoy que ie connoisse, il y a longtemps, les qualitez de vostre cœur, et de vostre esprit, et que j’aye tousioiirs eu l’opinion de vous, que tous les autres en ont à cette heure : ie vous aiioüeray ma foiblesse. Il me semble , que l’estime generale en laquelle vous estes, me donne vn peu plus d'ardeur à vous honorer : et ie me sens touché de quelque vanité , d’auoir de de la passion , pour vn homme qui a l’approbation et les loüanges de tout le monde. Sans mentir. Monsieur, le contentement que j’en ay, seroit parfait , s’il n’estoit troublé de la crainte que j'ay, de vous perdre. Mais ie sçay combien la vaillance est vne vertu dangereuse, l’apprens par tout, que vous n’estes pas meilleur mesnager de vostre personne, que vous l'estes de toute autre chose. Cela, Monsieur, me tient dans des alarmes continuelles : et le destin que j’ay , de perdre les meilleurs et les plus estimables de mes amis, fait que
LETTRES
j’apprehendc encore pour vous dauanla{?e. Cependant, pfirmy cela, j’ay quelque secrelte confiance en vostre bonne fortune. Le cœur me dit, qu’elle a encore beaucoup de chemin et beaucoup de choses il faire , et que l’amitié que vous me faites l’honneur d’auoir pour moy, me sera plus heureuse, que n’ont este quelques autres. le le souhaite pour vous, et pour moy, de toute mon ame, et que ic sois assez heureux, pour vous |)Ouuoir témoigner quelque iour combien ie suis , et auec quelle passion ,
Voslra, elc.
A MONSIEVR DE SERISAMES ,
Hfsidcnl pour le Roy prés la Reyne de .Suède.