SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DU PROTESTANTISME FRANÇAIS
Il y a quarante ans notre histoire était encore étrangement ignorée. Les protestants savaient sommairement que leurs ancêtres avaient lutté et souffert pour leur foi : ils ne connaissaient, à vrai dire, ni les premières lueurs du réveil de cette foi au xvi° siècle, ni le détail des longs martyrologes, des dénis de justice, des exodes volontaires, ni les noms mêmes « de l'immense nuée de témoins», et, croyant que les traces en avaient été effacées par la tourmente, ils ne songeaient pas à les rechercher. Leurs préoccupations étaient ailleurs. Trop heureux d'avoir échappé aux grands orages, trop intimidés par la « terreur blanche » des réactions politiques de 1815 et par les menaces de persécutions qui surgissaient encore de temps à autre, ils ne pensaient qu'à se maintenir et à éveiller le moins possible les susceptibilités de leurs adversaires. 'L'Eglise romaine en profitait pour raconter à sa manière le drame religieux des trois siècles, et pour ne présenter dans les plus héroïques défenseurs des droits de la conscience, dans un Calvin comme dans un Coligny ou un Rohan, que des
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factieux en révolte contre tout pouvoir légitime, des politiques ambitieux pactisant avec l'étranger, des sujets osant croire autrement que leur souverain et, par leur conduite, rendant inévitables les guerres de religion, les massacres de la Saint-Barthélémy, la révocation de l'Edit de Nantes. Déplorant que le protestantisme, ce « ferment de discordes », n'eût pas été extirpé autrefois et qu'il en subsistât encore çà et là des foyers indestructibles, elle s'efforçait de le cantonner dans des limites infranchissables et de le réduire aux proportions d'une secte négligeable, d une infime minorité, destinée à s'effacer de jour en jour et à disparaître dans son endettement.
El si quelques membres du « petit troupeau », réagissant contre l'esprit ambiant dont nos coreligionnaires eux-mêmes finissaient par subir l'influence, essayaient de se dégager des mailles qui les enserraient et les empêchaient de respirer et de vivre, s'ils voulaient s'instruire sur ce légendaire passé, ils n'avaient à leur disposition que de rares ouvrages. Le résumé de M. deFélice, les travaux spéciaux de MM. Ch. Coquerel et N. Peyrat sur le Désert venaient à peine de paraître, et rien ne montre mieux l'indifférence créée par cette pénurie que l'accueil si insuffisant fait à l'admirable France protestante, commencée par les frères Eugène et Emile Ilaag en IS'iG. A un moment où l'histoire, entrant dans une voie nouvelle, se reconstruisait d'après les documents originaux, on ignorait ceux qui éclairaient les origines et le développement du protestantisme français. Il n'y avait pour ainsi dire pas une page de nos Annales qui fût exactement connue.
En avril 1852, une Société se fondait à Paris, sous la présidence active de M. Charles Read et honoraire de M. Guizot, et avec un Comité composé de MM. Bartholmess, Block, Ath. Coquerel fds, Eug. Haag, H. Lutteroth, Adolphe Monod, Pécaut, Rollin, Verny, Ch. Waddington, Ch. Weiss. Elle avait pour but « de rechercher, recueillir et faire connaître tous les documents inédits ou imprimés qui intéressent les Eglises protestantes de langue française. » Ses investigations devaient porter « non seulement sur les affaires intérieures des Eglises, mais sur les rapports des protestants avec le gouvernement, sur la vie des hommes célèbres appartenant à la communion évangélique, sur leurs travaux de littérature, de science ou d'art, en un mot sur tout ce qui est relatif à l'origine et aux développements de la Réforme française aux xvic, xvnc et xvmc siècles. » La première circulaire indiquait les mines à explorer et le cadre des travaux à entreprendre pour former « l'inventaire général, le répertoire complet des sources de l'histoire du protestantisme français, les pièces justificatives de
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cette histoire, l'assemblage de matériaux sur lesquels elle doit être étudiée ».
Tache colossale, mais dont le seul énoncé fut accueilli avec un véritable enthousiasme, tâche qui s'est constamment étendue avec les progrès accomplis, et qui, à l'heure actuelle, est en grande partie réalisée. Grâce â la Société, qui empruntait à Genève sa vieille devise : Post tenebras lux, il n'est plus permis de méconnaître l'histoire vraie, la raison d'être du protestantisme français; à quelque opinion qu'on appartienne, il n'est plus permis de l'écrire, ou mieux de s'occuper sérieusement de l'histoire générale de la France dans les trois derniers siècles sans consulter les quarante volumes du Bulletin. Les événements et les hommes ont singulièrement changé d'aspect â être étudiés ainsi de près et preuves en mains : en faisant œuvre de foi et en rappelant aux enfants ce qu'ont été leurs pères, la Société a donc fait aussi œuvre de science et elle a mérité, après les difficultés de ses débuts, la reconnaissance comme établissement d'utilité publique que devait lui conférer le décret du 13 juillet 1870.
On peut dire que, pendant les quatorze premières années de son existence son action s'est concentrée entre les mains de M. Charles Read. Provoquant le zèle de nombreux correspondants en France et â l'étranger, tantôt il accumulait dans le Bulletin d'importantes trouvailles, depuis le Testament olographe de Coligny, ou les Extraits des registres de Gharenton, jusqu'au procès-verbal du dernier Synode national; tantôt il y publiait des notices sur nos Académies ou sur l'Abjuration de Henri IV, y posait des Questions et insérait des Réponses sur certains points demeurés obscurs (la Saint-Rarthélemy a-t-elle été préméditée ? Charles IX a-t-il tiré sur les Huguenots, etc.), ou provoquait des études approfondies (1). De plus, tandis que M. Francis Waddington éditait pour la Société les Mémoires et Opuscules de Jean Rou (2 vol. gr. in-8°, 1856), M. Charles Read publiait ceux du réfugié Dumont de Rostaquet sur le Protestantisme en Normandie et le Journal de Daniel Charnier.
Le Comité, éprouvé par des deuils répétés, s'était recomplété en 1864. L'année suivante, à la démission de M. Charles Read, consentant â rester membre actif, mais non à conserver les fonctions présidentielles, trop absorbantes, le bureau fut composé de MM. Fernand de Schickler, président; Eugène Haag, vice-président, auquel succéda, en 1867, le comte Jules Delaborde; Alf. Franklin, trésorier; Jules Ronnet, secrétaire. Pendant les vingt années de sa direction du
(1) Eugène Haag, Le Protestantisme a-t-il été contraire à la charité religieuse ? — Lièvre, Quel a été le rôle du clergé dans la Révocation? — Albaric, Le Protestantisme a-t-il compromis l'unité nationale ? — ■ Jouez, Quelle a été la honteuse influence exercée sur les mœurs de la nation par la Révocation? de, etc.
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Bulletin, le biographe d'Olympia Morata, l'éditeur des Lettres françaises de Calvin s'esl efforcé d'unir, dans chaque livraison, à la partie strictement documentaire, des études qui missent notre Hevuc « pins en harmonie avec les besoins littéraires des protestants ». On doit signaler en première ligne la pinpart de ses propies Récits du xvie siècle, plusieurs fois honorés des distinctions de l'Académie française; le Précis de V histoire de V Eglise reformée de Paris, par M. Ath. Goquerel lils; la Saint-Barthélémy à Lyon, par M. Pnyroche; le Colloque de Poissy, par le comte Delaborde; V Essai sur les abjurations sous le règne de Louis XIV, par M. Ghavannes, et les Collèges protestants, par M. Gaufrés; parmi
les documents publiés pendant cette période, les Mémoires de Jean Parthenay l'Archevêque et le Discours des choses advenues à Lyon, le Récit des persécutions de Blanche Gamond et l'admirable Journal des Galères. A trois reprises, le Comité se vit forcé de rétablir la vérité méconnue dans des écrits contemporains :
M. Schaeffer répondit, dans le Bulletin, à M. Gandy, qui s'était fait l'avocat de la Saint-Barthélemy ; M. Ath. Coquerel à M. Audiat, contestant le martyre de Bernard Palissy; M. Bordier, au nom d'une commission d'enquête de trois membres, au professeur Ricotti de Turin, qui avait lancé contre la mémoire de Jacqueline d'Entremont, veuve de l'amiral de Coligny, des accusations aussi graves que peu justifiées.
C'est au Bulletin de la Société que M. le pasteur Puaux fit remonter l'origine de son Histoire de la Réformation française.
L'exemple donné par la Société n'était pas resté sans imitateurs. De nombreux et consciencieux travailleurs utilisaient les sources nouvelles mises à leur portée, en découvraient et en exploraient d'autres. C'est ainsi que M. Lièvre publiait Y Histoire des Eglises du Poitou, 1856-185!); que M. Athanase Coquerel fds, biographe de Calas et sa famille, dressait le premier de longues