‹ Les œuvres du protestantisme français au XIXe siècleChapitre 254 sur 326 · BOULEVARD DE BELLEVILLE EN · texte numérisé non relu

BOULEVARD DE BELLEVILLE EN

ouvertes et y fit son œuvre de salut. A la salle de Belleville s'ajouta celle de Ménilmontant, puis vinrent Ornano, le faubourg Saint-Antoine, Bercy, Grenelle et bien d'autres encore, ceignant Paris comme d'une série de forteresses ou plutôt de phares d'où la lumière serait projetée sur toute la capitale. Partout on rencontre la même ignorance, la même légèreté, le même désir d'écouter. Si au boulevard Ornano les libres penseurs réclament la parole et essaient de tourner tout en ridicule, M. Théodore Monod les réfutera avec une ironie si exquise, avec une logique si invincible, que la salle se mettra entièrement de son côté et l'Evangile sera prêché dorénavant avec puissance et succès dans ce local d'où l'on avait juré de l'expulser avec mépris. Si au carrefour de Rcuilly

MISSION MAC A LL

les gamins font irruption plus d'une fois et menacent de tout briser, l'installation de la réunion dans un nouveau local, habilement choisi au fond d'un long couloir, va assurer le développement, dans un calme qui n'a rien de commun avec la mort, de toute une série d'œuvres qui montreront que le faubourg Saint- Antoine peut donner naissance à des révolutions de plus d'un genre. En attendant il se groupait autour de M. Mac AU une vraie phalange de collaborateurs, les uns agents réguliers, comme le regretté Rev. G. -Th. Dodds, qui allait trop tôt sceller de sa mort sa prédication de l'Evangile, les autres beaucoup plus nombreux, aides bénévoles, pasteurs et laïques, M. Rossceuw Saint-IIilaire, etc., etc., qui venaient apporter leur témoignage à la puissance de l'Evangile et satisfaire leur ardent désir de faire connaître « aux gens du dehors » les précieuses richesses de Jésus-Christ. Le fossé que l'indifférence et l'esprit de routine avaient laissé creuser entre les dépositaires de la vérité et la multitude affamée était comblé, et de part et d'autre on se réjouissait. Pour les quartiers ouvriers la démonstration était complète ; ces boutiques blanchies à la chaux où l'on annonçait la Parole de Dieu avec simplicité et conviction répondaient à un vrai besoin et les curieux se transformaient partout en assistants assidus et recueillis. Mieux que cela, de réelles conversions ne tardèrent pas à se produire, et quelques courageux osèrent même affronter les terribles concierges des temples protestants afin d'entendre « chez lui » le pasteur dont les paroles simples et affectueuses leur avaient fait tant de bien à la « réunion ». Cependant le terrain acquis n'était pour M. Mac Ail que la base d'une opération plus vaste encore, et en 187(5 il loua une salle en plein Paris, à deux pas du Chàtelet, et annonça qu'il s'y tiendrait une réunion tous les soirs. On ne lui marchandait ni avertissements amicaux, ni prophéties sinistres; la salle ne se remplirait pas ou elle ne se remplirait que de moqueurs ; il « coulerait » son œuvre par son audace; il se trompait s'il croyait que ce qui avait convenu à l'ouvrier rangé et bon garçon des faubourgs prendrait aussi avec les « sans-travail » des Halles, ou les flâneurs du square Saint-Jacques. M. Mac Ail écoutait et continuait. Les difficultés ne manquaient certainement pas : plus d'une fois une bande de souteneurs jura de faire partir ce trouble-fète et rendit nécessaire à la porte pendant quelques jours la présence d'un agent de police; plus souvent encore la réunion fut dérangée par la sortie tapageuse et insolente de quelque partisan de la libre pensée, offusqué de ce que tout le monde ne pensait pas comme lui, et pourtant le local mal aéré, mal distribué, regorgeait d'auditeurs, et si, comme disait l'un d'eux plus tard, on s'efforçait de répéter : « Ce sont des

ŒUVRES SOCIALES

bêtises tout ça, » la conscience et l'intelligence aussi ajoutaient en secret : « Mais ce sont des bêtises très bien dites. » Ici pas possibilité de former un noyau sérieux et convenable; ceux qui venaient tous les soirs venaient pour dormir et non pas écouter; cependant plusieurs de ceux que leurs affaires appelaient à passer ce coin de la rue de la Tâcherie vers 8 heures du soir prenaient l'habitude d'entrer, ne fût-ce que pour un quart d'heure, et peu à peu quelques visages devinrent familiers. La grande masse des auditeurs a toujours été formée de passants, et personne ne peut estimer la valeur de cette fidèle

Page 1