XV
INTRODUCTION
A cette date le protestantisme français avait à son service 48 pasteurs et 18 « proposants » ou candidats au saint ministère. Quelques années plus tard, en 17().'î, date du dernier Synode national du Désert, on pouvait constater un accroissement de 15 pasteurs et de 17 proposants. Aux approches de l'année 178,"). l'œuvre de réorganisation était remarquablement avancée; le Synode des basses Gévennes comptait 18 pasteurs; dans le bas Languedoc on trouvait 60 Eglises confiées aux soins de 35 pasteurs. Dans toute la France le mouvement s'accentuait; il y avait 7 pasteurs dans le Poitou, 12 dans le Dauphiné.
Le culte protestant, proscrit de Paris depuis deux siècles, avait été célébré publiquement pour la première fois, le 7 juin 1788, dans la salle d'un marchand de vin de la rue Mondétour, sous la présidence du pasteur Marron, dont le nom est inséparable de l'histoire des Eglises réformées pendant la longue période de la Révolution et de l'Empire. Mais lorsque la liberté des cultes eut été proclamée, les prolestants, grâce à la généreuse intervention de Lafayette et de Bailly, obtinrent la jouissance de l'église Saint-Louis-du-Louvre, qui fut solennellement consacrée au culte le 22 mai 1790, et le 7 octobre 1791 une imposante députation du Conseil municipal de Paris assistait à une fête religieuse qui célébrait l'achèvement de la Constitution.
Si la politique religieuse de la Convention et les violences de la Terreur firent fermer les temples, celte crise du moins ne fut que de courte durée. Ce fut en vain que dans le Midi le parti royaliste tenta une contre-révolution en voulant soulever le peuple contre les protestants, et en prenant pour mot d'ordre la parole de l'agent du comte d'Artois: « Le zèle religieux peut seul étouffer le délire républicain ». L'œuvre commencée devait se poursuivre.
Ces événements marquaient la fin du régime d'exception sous lequel avait si longtemps vécu l'Eglise réformée de France et restaient la preuve décisive que la politique de Louis XIV et du clergé n'avait point abouti.
L'histoire de l'Eglise pendant la période du Désert est l'histoire d'une Eglise qui lutte pour ne point mourir. Pendant le xvin0 siècle tout l'effort de la pensée protestante se concentre dans la défense incessante des droits de la liberté religieuse, mais lorsqu'au prix des plus cruelles souffrances la victoire eut été obtenue, le protestantisme se trouva menacé par de nouveaux ennemis. Un siècle s'était écoulé depuis la révocation de l'Edit de Nantes, et quel siècle! celui de Voltaire et de Rousseau. En présence du courant philosophique qui entraînait les esprits, en face d'un déisme dont les victoires ne se comptaient plus, le protestantisme français se trouva désarmé. Pour sa défense il avait vu se lever des héros et mourir des martyrs, mais depuis la ruine de ses
ATMAHASIE CflDÇltiflE MIL
Académies et de ses écoles il était demeuré étranger aux grands mouvements d'opinion qui marquèrent les approches de la Révolution française. Sortis des plus humbles conditions, les nobles pasteurs du Désert sacrifièrent leur vie pour leur foi, mais le jour où la persécution cessa, ils se trouvèrent surpris par l'incrédulité du jour, et si quelques-uns, plus éclairés, pressentirent le danger, leur voix ne fut pas écoutée. Autant la défense du protestantisme qui, aux jours de Louis XIV, mit aux prises Claude, Daillé, Jurieu avec Bossuet, Arnaud, Nicole, avait brillé d'un incomparable éclat, autant, aux jours de la Révolution, la défense des doctrines chrétiennes parut sans force et sans autorité.
L'Eglise, sans doute, était organisée, les Synodes se réunissaient, la Confession de foi était signée; il semblait dès lors que par le seul jeu des institutions toute crise aurait dû être évitée, et cependant quelques années suffirent pour tout ébranler. S'il en fut ainsi, c'est qu'à la fin du xvme siècle la religion n'était plus qu'une vague sentimentalité qui ne liait les hommes que d'une manière artificielle, et au premier choc les liens se brisèrent.
Rares furent les exemples de résistance à la politique antireligieuse de la Convention. On vit alors (1793) les temples se fermer; l'organisation synodale, si laborieusement reconquise, se trouva abandonnée et les pasteurs furent dispersés. Plusieurs d'entre eux entrèrent dans les Assemblées politiques, d'autres devinrent officiers municipaux, juges, professeurs; aussi l'Eglise se trouvat-elle soudainement désorganisée, et l'on put redouter une ruine prochaine. Mais cette crise, qui valut à la France la Constitution civile du clergé et la religion de l'Être suprême, ne devait point aboutir; la Terreur fut vaincue et le 3 ventôse an III (21 février 1795) la séparation de l'Eglise et de l'Etat était prononcée, et les associations religieuses étaient appelées à vivre sous le droit commun. Le culte proscrit fut rétabli dans toute la France, et catholiques et protestants s'occupèrent activement de la réorganisation de leurs Eglises. A Nimes, la métropole protestante du Midi, les réformés achetèrent l'ancienne église des Dominicains, sur la porte de laquelle ils inscrivirent: « Edifice consacré à un culte religieux par une société particulière. »
En même temps des efforts étaient tentés pour reprendre les traditions du passé en rendant à l'Eglise ses Synodes, mais à ce moment même se préparait un événement qui devait jouer une influence considérable dans les destinées des Eglises réformées. Bonaparte, en effet, se préparait à signer le Concordat et à promulguer la loi du 18 Germinal. Pour lui l'Eglise était un instrument de règne; unie étroitement à l'Etat, elle devenait une sauvegarde sociale. Un gouvernement devait chercher un centre de stabilité, et les religions positives le lui donnaient, car la religion exerce son action même sur celui qui croit avoir échappé à sa puissance.
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Dans un rapport célèbre; Portalis avait revendiqué pour l'Église une protection qui lui était nécessaire en la plaçant sous une surveillance éclairée.
Rabaut le Jeune, lils du pasteur du Désert, Chabaud, Boissy d'Anglas, obéissanl à leur zèle, se constituèrent les représentants des Eglises réformées, et demandèrent pour elles une organisation nouvelle.
Comme ils avaient subi l'influence du milieu politique, clans un temps où le gouvernement de Bonaparte commençait à rendre méprisables les souvenirs de la Révolution, ils renoncèrent trop facilement aux traditions démocratiques de la Réforme pour se plier aux exigences administratives du gouvernement.
Avec la loi de Germinal commençait une période nouvelle pour le protestantisme français; ses droits étaient officiellement reconnus, la liberté de conscience lui était accordée et son clergé allait recevoir un traitement de l'Etat, précieux avantages dont on exaltait alors les bienfaits. Mais, à dater de ce jour, l'Eglise réformée cessait d'être une Eglise libre. La nouvelle loi lui enlevait son Synode général et faisait dépendre de la volonté du gouvernement le droit de convoquer les Synodes particuliers, en même temps qu'elle donnait aux Consistoires un pouvoir ecclésiastique que l'ancienne discipline n'avait pas connu.
Ce fut en vain que des protestations s'élevèrent; devant la volonté impérieuse du premier consul et malgré les sympathies de Portalis, les réformés se résignèrent. Après les années troublées de cette Révolution, « série d'événements tour à tour glorieux et déplorables, fruits du génie et de l'audace, des vertus les plus sublimes et des vices les plus bas », les protestants accueillirent avec enthousiasme la proclamation de l'Empire. Us avaient eu le témoignage de la ferme volonté de l'empereur de maintenir la liberté des cultes. S'adressant aux pasteurs venus pour assister à son couronnement, il leur dit avec une mâle éloquence : « L'empire de la loi finit où commence l'empire indéfini de la conscience. La loi ni le prince ne peuvent rien contre cette liberté; tels sont mes principes et ceux de la nation, et si quelqu'un de ma race, devant me succéder, oubliait le serment que je viens de prêter et que, trompé par l'inspiration d'une fausse conscience, il vint à le violer, je le voue à l'animadversion publique et je vous autorise à lui donner le nom de Néron. »
Jamais le contraste n'avait été aussi saisissant entre un passé qui ne rappelait que misère et violence et un présent qui apportait la paix et la liberté; aussi les protestants ne pouvaient-ils qu'applaudir à ces décrets qui ne cessaient de paraître, organisant Consistoire après Consistoire et concédant aux descendants des persécutés d'anciennes églises catholiques jusque dans Paris même, d'où leur culte avait toujours été proscrit.
.Mais ces avantages, si précieux qu'ils pussent paraître, ne pouvaient remplacer l'activité qui naît de la vie religieuse. Le protestantisme avait subi le
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contre-coup de ces événements qui avaient aux dernières années du xviii8 siècle tout remis en question. Si quelques rares pasteurs conservaient encore les traditions ecclésiastiques, si I on parlait de discipline, c'était sous l'influence des habitudes prises. « Les prédicateurs prêchaient, a écrit Samuel Vincent, qui avait traversé cette triste période, le peuple les écoutait, le culte conservait ses formes. Hors de là personne ne s'en occupait, personne ne s'en souciait et la religion était en dehors de la vie de tous. »
La situation du protestantisme, du reste, aux premiers jours du siècle était des plus précaires. Le nombre des Consistoires créés par la loi de Germinal s'élevait, il est vrai, au nombre de 78, mais le nombre des places de pasteurs n'était que de 171, et encore 50 de ces places étaient-elles vacantes. Il n'y avait même à Paris qu'un seul temple et qu'un seul pasteur.
On ne trouvait, à vrai dire, de temples que dans quelques grandes Églises; ailleurs on se réunissait dans de misérables salles, et dans les campagnes du Midi le culte se célébrait toujours au Désert. Pour secourir les pauvres et les malades on utilisait les ressources du Diaconat, mais sans posséder, sinon à la Rochelle, aucun hospice. A peine pouvait-on parler de quelques rares écoles, et nulle Faculté de théologie n'était encore venue renouer la tradition de Saumur, de Sedan et de Montauban.
Constatation douloureuse à faire, mais qui permet de mieux mesurer la grandeur de l'œuvre que devait accomplir le protestantisme français pendant le xixe siècle.
A la chute de l'Empire, la réaction de la Terreur blanche vint encore menacer les Eglises. Pendant de longs mois les protestants furent victimes d'odieuses violences et de nouveau se dessina un mouvement d'émigration. Olivier Desmont, président du Consistoire de Nimes, témoin oculaire de ces drames, écrivait : « Notre pauvre* peuple est accablé de misères et de propos menaçants; plus de deux mille personnes ont été rançonnées, plus de deux cents ont été tuées, plus de quatre-vingt dix campagnes ont été dévastées et brûlées. » Ce devait être le dernier mais non le moins cruel épisode de ces persécutions qui ont fait de l'Eglise réformée de France la Mater dolorosa des Eglises de la Réforme.
Lorsque la paix, succédant aux guerres de l'Empire, fut enfin rétablie, la religion regagna le terrain perdu pendant les luttes du xvme siècle. Cependant, malgré la défaite apparente de la Révolution, les idées générales avaient subi une modification trop profonde pour qu'un retour vers le passé fût possible, et l'on pouvait déjà prévoir que ceux qui tenteraient une réaction en s'appuyant sur l'Eglise marcheraient à une défaite certaine. Mais délivré de cette passion
INT RODUCTIOX
guerrière qui avait entravé si longtemps l'essor de la pensée, l'esprit public saluait un mouvement qui rendait à La religion son empire. Dés les premiers jours du siècle le protestantisme avait compté des défenseurs des idées religieuses que Chateaubriand avait à la fois popularisées et poétisées, et les noms illustres de M"" de Staël, de Benjamin Constant, de Sismondi s'unissent à celui de l'auteur du Génie du christianisme. .Mais, fait remarquable, l'influence qu'ils exercèrent atteignit moins le protestantisme que la nation elle-même, et si les Eglises protestantes sortirent de leur indifférence, c'est à d'autres causes qu'il faut en faire remonter l'origine.
Nul développement religieux n'avait été plus remarquable que celui du protestantisme français aussi longtemps que la persécution n'en arrêta point le cours. A une dogmatique riche de clarté et de science s'unissait une piété simple et austère, ensemble de rares qualités qui firent du huguenot français un des types les plus remarquables de la Réformation.
Avec la révocation de l'Edit de Nantes, ce mouvement de la pensée religieuse se continua, il est vrai, sur la terre d'exil, mais fut perdu sans retour pour la France protestante. Un siècle s'écoula dans des luttes douloureuses pour la conquête de la liberté de conscience, et lorsque l'Eglise se releva de ses ruines, la théologie de ses grands docteurs était depuis longtemps dépassée. Ainsi fut-elle appelée à subir l'influence religieuse des Eglises protestantes étrangères, qui n'avaient point connu la persécution et où s'était accomplie, mais avec le caractère particulier de la race et du milieu, une évolution profonde. C'est ainsi que l'Allemagne lui donna sa théologie, pendant que l'Angleterre modifiait ses conceptions ecclésiastiques. Faits considérables dont il ne convient pas d'atténuer la portée, car leur influence devait être prépondérante pendant cette époque si connue, dans l'histoire de nos Eglises, sous le nom de Réveil et qui évoque le souvenir d'une période où la vie religieuse s'affirma avec une ardeur et une foi conquérantes. Mais une atteinte avait été portée à la tradition de nos Eglises, qui, dans le passé, avaient toujours vécu de leur propre vie; les circonstances avaient été plus fortes que les volontés.
Il importe de faire une exception pour l'Église de la Confession d'Augsbourg, qui, tout en ayant à souffrir en Alsace des vexations royales, avait pu maintenir son culte et ses écoles et conserver son autonomie. Aussi ses progrès n'avaient-ils cessé de s'affirmer dans un développement régulier de ses institutions. Nul événement considérable n'avait marqué, il est vrai, les périodes de son histoire avant la Révolution, mais ce fut avec faveur qu'elle accueillit la loi de Germinal qui reconnaissait l'existence du protestantisme et qui allait permettre à Paris la création d'une Eglise luthérienne, près de trois
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siècles après les persécutions dirigées contre les premiers protestants que leurs adversaires avaient cru flétrir du nom de « Luthériens ». Ces belles Eglises d'Alsace, qui affirmaient avec tant de puissance leur vie religieuse, devaient être ravies à la France par la conquête. Comment oublier que l'Alsace avait donné à la patrie Oberlin, dont le nom évoquait le souvenir d'une vie admirable? comment ne pas rappeler ces savants, Reuss, Matter, Baum, Cunitz, Wilm, qui, dans la défense de la foi religieuse, aux recherches érudites de l'Allemagne unissaient les clartés des méthodes françaises? Et à cette activité scientifique qui était l'honneur de l'école de Strasbourg venait se joindre cette activité charitable et missionnaire qui avait, depuis les jours du Réveil, transformé les Églises d'Alsace. C'était à Strasbourg que la piété de Hocrter fondait l'Institution des diaconesses, et c'était à Illzach que J. Kœchlin, aveugle lui-même, fondait le premier asile d'aveugles. C'était aussi à ces Eglises qu'appartenaient ces hommes éminents, les Jean Dollfus, les A. Kœchlin, les Engel, qui furent en France les premiers initiateurs des réformes sociales. Le protestantisme français, dont l'histoire en vérité ne semble être que celle de ses souffrances, devait une fois de plus, par la séparation des Eglises d'Alsace de la patrie, perdre une élite de chrétiens qui faisaient honorer son nom et respecter l'Evangile. Aujourd'hui, l'Eglise luthérienne ne comprend plus que deux Inspections, celle de Paris et celle de Montbéliard, chacune d'elles dirigée par un Synode particulier, dont les délégués forment le Synode général, la plus haute autorité de l'Eglise. L'Inspection de Paris compte 20 pasteurs et une population de 35,000 âmes.
Les 45,000 protestants du Pays de Montbéliard se trouvent répartis en 48 paroisses ayant à leur service 50 pasteurs et possédant 78 temples ou oratoires et 42 presbytères. L'annexion de l'Alsace a fait perdre à l'Eglise évangélique de la Confession d'Augsbourg 38 consistoires et 191 paroisses, et à l'Eglise réformée 5 consistoires et 26 paroisses. « Tandis, a écrit M. Lichténberger, que sur 1,233,097 catholiques, l'Alsace n'en perdit que 11,936, moins de 1 pour 100, sur 270,699 protestants, 20,001, plus de 14 pour 100, optèrent pour la France. » Une fois de plus les protestants avaient donné une preuve admirable de leur dévouement à la patrie.
Si nous revenons en arrière, c'est pour rappeler le triste état des Eglises à l'époque ou se produisirent les premiers mouvements de réveil religieux. Si l'on en excepte l'influence sérieuse des moraves, influence restreinte à quelques Églises et à quelques pasteurs, il faut reconnaître qu'au zèle des assemblées du Désert avait succédé l'indifférence. La prédication ardente des premiers missionnaires, venus d'Angleterre, qui se réclamaient de l'ancien calvinisme.
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réveilla les consciences. Si les méthodes suivies dans l'évangébsation appelaient des critiques, il n'en était pas moins vrai <|ue les Haldane, les Cook rendaient à la Bible une place que depuis longtemps elle avait perdue. C'est à eette influence qu'il faut rattacher la création de la Société biblique. Il y avait plus de cent trente ans que les livres saints n'avaient pas été imprimés dans les versions protestantes en France, lorsque le pieux pasteur Léo prit l'initiative de la première publication du Nouveau Testament. La Bible était une rareté bibliographique à Paris dans les premières années de ce siècle, et aucune librairie ne pouvait en fournir d'exemplaires.
Ce fut par un réel mouvement d'enthousiasme que fut accueillie la fondation, en 1819, de la Société biblique. Elle compta par centaines ses Comités auxiliaires el il n'était point d'Eglises où l'on ne voulût faire de sacrifices pour posséder les saintes Ecritures. C'est alors que Samuel Vincent qui, par ses beaux travaux, inaugurait le réveil de la pensée théologique en faisant connaître à la France protestante les travaux de la science allemande, pouvait écrire que « la Réforme faisait son second et dernier pas et ramenait pour toujours le christianisme à sa source pure et à son autorité véritable ». Les séances de la Société biblique, que présidait le marquis de Jaucourt, ce pieux descendant de Duplessis-Mornay, réunissaient l'élite de la société protestante pour entendre la parole de Guizot, déjà célèbre.
Chaque année accentuait les progrès de la vie religieuse. De tous côtés les temples s'élevaient et leur inauguration marquait pour les protestants la victoire décisive des idées de liberté religieuse. Cependant leurs adversaires n'avaient point encore désarmé; ils pouvaient s'en convaincre en présence des calomnies dont le protestantisme ne cessait d'être l'objet. Lamennais avec toutes les violences, De Bonald avec toutes les perfidies montraient dans les institutions protestantes des foyers de révolte et de sédition.
Benjamin Constant, Stapfer, Samuel Vincent relevaient avec éclat ces attaques que la partialité du gouvernement rendait dangereuses. On ne compte pas, pendant cette période, les procès où la liberté religieuse est menacée, procès presque toujours suivis de condamnations à la prison et à l'amende. On vit le prince de Salm expulsé de France par ordre ministériel (1826) pour avoir abjuré à Strasbourg le catholicisme, pendant qu'un pasteur, ayant apostasie, recevait ouvertement une pension de la cassette royale. On était, il est vrai, aux jours de la réaction ultramontainc, mais ces persécutions administratives devaient se poursuivre sous la monarchie de Juillet comme sous l'Empire, pour ne prendre fin qu'à l'avènement de la troisième République.
Ce sera l'honneur du protestantisme, dans l'histoire de la France, de n'avoir pas cessé de préparer les victoires de la liberté par les souffrances qu'il
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a endurées pour cette grande cause. Par le seul fait de l'existence d'une minorité religieuse, minorité résolue à la défense de ses droits, la France a pu inscrire dans ses lois le principe désormais inviolable de la liberté religieuse, et ne pas avoir à subir le joug intolérant de cette unité qui a amené la décadence de l'Espagne.
Du jour où la liberté fut rendue aux réformés, ils surent continuer les traditions de leurs ancêtres et honorer par leurs services la patrie. Benjamin Constant à la tribune, Cuvier au Muséum, Guizot à la Sorbonne se plaçaient au premier rang; Benjamin Delessert créait les Caisses d'épargne, Oberkampl relevait l'industrie française, et plus tard, pendant que sa noble fille, Mme Jules Mallet, ouvrait les premières salles d'asile, le baron de Staël combattait la traite des esclaves. Dès cette époque les protestants prenaient une part active à toutes les Œuvres sociales; de même ils reprirent la tradition de cette charité qui avait forcé l'admiration de leurs ennemis. A cette période du Réveil correspond un renouveau au sein des Eglises, jours d'un admirable élan dont le bienfait se continue encore.
L'enfance abandonnée, ou malade, ou coupable, toujours déshéritée, vit s'ouvrir pour elle dans toute la France, à Saverdun, à Achicourt, à Castres, à Orléans, à Montauban, à Crest, des asiles créés par les mouvements d'une ardente charité. En moins de vingt ans, le protestantisme avait fondé plus de dix orphelinats, alors qu'aux premiers jours du siècle il ne possédait pas un seul établissement charitable. Cette époque fut grande par la vie et la piété; les choses religieuses excitaient partout le plus vif intérêt et le désir de faire connaître l'Evangile s'imposait à tous. Ce fut pendant cette période que se fondèrent les grandes Sociétés d'évangélisation : la Société des Missions évangéliques, la Société évangélique de France (1833), la Société d'évangélisation de Bordeaux (1836), celle de Nimes (1839), la Société Centrale d'évangélisation (1847), la Société des Livres religieux de Toulouse (1837), la Société des Traités religieux, pour ne nommer que les plus importantes. C'est aussi pendant cette époque que furent créées les plus importantes des Œuvres de charité ; c'est alors que, dans un esprit de foi, John Bost ouvrait les Asiles de La Force pour abriter les plus douloureuses des infirmités humaines. L'impulsion donnée était de celles que rien ne devait arrêter. Saint-Hippolyte recevait les sourdsmuets, Illzach, en Alsace, les aveugles; Sainte-Foy, les victimes précoces du mal, et le Pays de Montbéliard voyait se fonder sa belle association pour le patronage des orphelins. La charité chrétienne, toujours en éveil, ne se lassait point dans cette œuvre sacrée du relèvement et de la protection de l'enfance.
Les Eglises protestantes, privées de leurs écoles, avaient vu s'élever de nombreuses générations dans une honteuse ignorance; aussi, lorsqu'elles en
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eurent la liberté, s'empressèrenfrelles de remettre en honneur Tordre de l'ancienne discipline qui portait « que les Eglises feront tout devoir de faire dresser des Escolles et donneront ordre que la jeunesse soit instruite ». Si dès l'année 1792 le Consistoire de Paris organisait une école gratuite, il faut constater qu'en 1810 la grande Eglise de Nimes n'avait aucun établissement d'instruction. Si rapides furent les progrès qu'une statistique de 1828 relevait le chiffre de 3(.)2 écoles protestantes. Une enquête sérieuse avait révélé les faits les plus tristes; il y avait des Eglises où pas un seul catéchumène ne pouvait signer, d'autres où les enfants savaient à peine lire. Aussi la création, en 1821), de la Société pour l'encouragement de l'Instruction primaire parmi. les protestants de France répondait-elle aux plus sérieux besoins. Déjà Samuel Vincent, avec une rare supériorité d'esprit, préconisait la nécessité de séparer l'Ecole de l'Eglise, réclamant pour tous les Français une éducation nationale et commune. « Que le sacerdoce les reçoive, disait-il, pendant et après leur instruction civile pour leur donner la sienne, c'est le seul moyen de conserver à la nation, au gouvernement et au sacerdoce une indépendance complète. » Athanase Coquerel, à la même époque, préconisait ouvertement l'instruction obligatoire, « la société pouvant légitimement exiger que ses membres s'instruisent, comme la police exige qu'on marche les yeux ouverts dans la rue ». Tels étaient les sentiments des hommes les plus éminents du protestantisme à la veille de la loi du 28 juin 1833, dont on doit dire, en rappelant le nom de Guizot, son illustre auteur, que des idées protestantes l'inspirèrent. Rarement appel plus ferme et plus éloquent ne fut fait à la conscience humaine, jamais peut-être la tâche de l'instituteur ne fut glorifiée dans un plus noble langage.
Les protestants se préoccupèrent dès lors de communaliser les écoles existantes et de créer des écoles destinées à jouir par la suite du même privilège. Des Ecoles normales furent fondées à Nimes, à Courbevoie, à Boissy-Saint- Léger; celles déjà existantes de Mens, de Dieulefit virent grandir leur importance. Chaque année marque la création de nouvelles écoles. En 1837, on en comptait 563; en 1840, 677; vingt-cinq ans plus tard ce chiffre était doublé et s'élevait à 1,304.
Les années qui précédèrent la Révolution de J8/j8 furent remplies par une activité remarquable de la vie comme de la pensée religieuse. Le protestantisme s'affirmait, et s'il restait étranger aux mouvements politiques, séparant la religion des agitations des partis et montrant ainsi la solution des conflits entre l'Eglise et l'Etat, du moins se révélait-il comme une puissance religieuse et sociale. Ses écrivains reprenaient la tradition brisée par la persécution, et ses controversistes, N. Roussel, Puaux, L. Pilattc, soutenaient avec succès la lutte contre le clergé. C'est alors que parurent les premiers journaux, les
Archives du christianisme, les Mélanges de Religion, VÊvangéliste, l Espérance, mais nulle publication n'exerça une plus grande influence que le Semeur, fondé en 1831 par M. Lutteroth, périodique qu'illustra la collaboration de Vinet, dont la Société de Morale chrétienne venait de couronner le célèbre mémoire sur la liberté des cultes. M. de Félice se révélait alors comme un publiciste de premier ordre, à la plume fine et élégante, défenseur ardent de la liberté et qui devait dans la question de la traite des esclaves montrer une habileté et une énergie admirables. Charles Coquerel, par son Histoire des Eglises du Désert; M . Peyrat, par son Histoire des Pasteurs du Désert; les frères Haag, en commençant la publication de leur grand ouvrage La France protestante, faisaient revivre les traditions de la Réforme française. L'activité de la pensée théologique se manifestait par de remarquables travaux auxquels restent attachés les noms de Michel Nicolas, de Fontanès, de Jalaguier, de Matter et de Scherer.
Adolphe Monod, par la puissance de sa foi et de son éloquence, renouvelait la prédication chrétienne et donnait à la chaire sacrée un éclat qui faisait revivre le souvenir de Saurin. Athanase Coquerel, par son admirable talent, Verny, Buisson, GrandPierre, Fontanès, par leurs dons remarquables, honoraient la prédication protestante. C'est ainsi que s'affirmait le développement des idées religieuses dans tous les ordres, et que le protestantisme reprenait dans la nation la place qu'il avait perdue dans les longues luttes des siècles passés.
Mais il n'en était pas moins vrai que de profondes modifications s'étaient produites, et qu'arrêté dans son développement normal le protestantisme français devait passer par des crises intérieures qui n'ont pas encore pris fin. Nous n'avons pas à en écrire l'histoire et notre tâche doit se borner à la simple relation des faits. Dès les premiers jours du Réveil s'était posée la question des relations de l'Église et de l'État et le principe de la séparation des pouvoirs avait été l'objet de discussions ardentes.
A ces controverses s'unissaient des divergences considérables entre des hommes que séparait moins la doctrine que la conception même de la vie chrétienne. Avec les années, ces différends grandirent et créèrent dans l'Eglise un état de lutte, dont l'issue devait être la scission qui se produisit au Synode officieux de 1848. C'est alors que le comte A. de Gasparin et F. Monod, devant le refus de cette assemblée de traiter la question des confessions de foi, quittèrent l'Eglise nationale. Un an plus tard, le 20 août 1849, un Synode constituant se réunissait et fondait 1 Union des Eglises évangéliques de France, basée sur la profession individuelle de la foi, comme sur la séparation de l'Eglise et de l'État.
L'Eglise nationale vit sa constitution profondément modifiée par le décret-loi
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du 2(5 mars I8.V2 qui erra le suffrage paroissial et donna plus d'autonomie à la paroisse. Mais chaque jour montrait mieux, malgré les luttes ecclésiastiques, qu'il était nécessaire de revenir à cette organisation synodale qui avait assuréla vie de l'Eglise dans les temps les plus difficiles. La haine dont l'avaient poursuivie ses adversaires prouvait, avec éloquence, comme l'écrivait Samuel Vincent, qu'il n'était pas de gouvernement ecclésiastique qui lui lut supérieur. Et ce sentiment était si profond que, malgré les controverses, le souvenir trois fois séculaire de la convocation du premier Synode des Eglises réformées de France (1859) fut célébré par d'admirables fêtes religieuses qui vinrent prouver combien était vivant dans le peuple protestant l'attachement, aux grandes traditions de son passé.
Si pénibles que fussent les différends entre orthodoxes et libéraux, le protestantisme français n'en continuait pas moins sa marche en avant. Aux œuvres fondées venaient s'ajouter des œuvres nouvelles. La Société des Ecoles du dimanche (1852) préparait les générations nouvelles pour l'Eglise pendant que la Société de l'Histoire du protestantisme français (1852) se préoccupait de rattacher étroitement le présent au passé. De tous côtés de nouvelles places de pasteurs étaient créées et peu à peu les anciennes Eglises se reconstituaient, grâce à l'activité de la Société Centrale. La France protestante rappela avec émotion, en 1864, l'anniversaire trois fois séculaire de la mort de Calvin auquel MM. Baum, Cunitz et Reuss élevaient un monument digne d'une si grande mémoire par la publication complète de ses œuvres. Tout venait prouver que le mouvement de réforme, dont il avait été l'initiateur, était dans les plans de Dieu, ayant triomphé de résistances désespérées et lassé toutes les persécutions.
Quelques années plus tard, la terrible guerre de 1870 éclatait. Les protestants français devaient être à la hauteur de leur devoir. C'est une gloire pour eux d'avoir donné à la France des hommes de guerre qui, dans ces jours de deuil et de souffrances surent montrer qu'on pouvait encore remporter des victoires. L'amiral Jauréguiberry, près d'Orléans, comme autrefois l'amiral Baudin à Saint-Jean d'Ulloa, le colonel Denfert-Rochereau, par l'héroïque défense de Belfort, vinrent ajouter de nouveaux fastes aux gloires de la France. N'oublions pas que si Dorian était l'âme de la résistance à Paris, de Freycinet en province et le général de Chabaud-La-Tour à Paris organisaient la défense. Rappelons que si le colonel de Monbrison succombait, en enlevant son régiment, Kuss, le noble maire de Strasbourg, venait mourir de douleur à Bordeaux, après l'annexion de l'Alsace. L'histoire dira que les protestants furent dignes de la France qui, réparant de longues injustices, leur avait rendu une patrie qu'ils n'avaient jamais cessé d'aimer.
Quand la guerre eut pris fin, les protestants durent se préoccuper de
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nouveau de leurs intérêts religieux, les luthériens pour réunir les débris de leur Eglise mutilée par la conquête, les réformés pour obtenir des réformes nécessaires dans leur organisation ecclésiastique.
Le 29e et dernier Synode général des Eglises reformées de France s'était tenu à Loudun, le 10 novembre 1659. Le 6 juin 1872, après plus de deux siècles d'interruption, s'ouvrait à Paris le 30e Synode général de ces mêmes Eglises. C'est ainsi que, par sa persévérance inflexible, le protestantisme français reprenait les traditions de son passé. L'heure n'est pas venue de juger les actes de cette célèbre assemblée, mais ce qu'on peut affirmer c'est que par la hauteur du débat et par l'éclat des discussions, elle se montra digne de la tache qui lui était confiée. Ce fut un grand spectacle que celui des représentants des Eglises discutant les questions les plus élevées de la vie religieuse, avec un sérieux, une droiture et une éloquence qui forcèrent l'admiration même des sceptiques. L'illustre Guizot, qui avait pris part aux discussions du Synode, lui rendit cet hommage, qu'il n'avait jamais rencontré assemblée plus consciente de sa responsabilité et ayant élevé si haut les débats.
Mais par cela même que ses membres obéissaient plus fidèlement à leur conscience, l'entente fut plus difficile, et la lutte qui, semblc-t-il, aurait dû prendre fin, recommença plus ardente. Il n'en restait pas moins vrai que l'expérience faite prouvait que l'Eglise ne pouvait et ne devait pas vivre sans ses Synodes. Aussi le parti évangélique n'a-t-il pas hésité, à convoquer, dès 1878, un Synode général officieux, en même temps qu'il reconstituait l'organisation synodale provinciale. Depuis lors, tous les trois ans, ces assemblées se réunissent, et cette année même, le Synode général officieux est convoqué à la Rochelle. Le parti libéral de son côté s'est organisé, d'une manière à peu près semblable, en confiant le soin de ses intérêts religieux à une délégation qui rend compte de sa gestion tous les trois ans, devant une assemblée générale.
Mais les luttes ecclésiastiques ne devaient pas arrêter l'œuvre du protestantisme français dans notre pays. Au lendemain de la guerre le pasteur N. Recolin faisait entendre un appel éloquent en faveur de l'évangélisation et provoquait la création de la Mission intérieure évangélique (1872). Evangéliser, tel lut le mot d'ordre donné et accepté; aussi, dans le cours de ces dernières années, un admirable essor s'est-il produit dans ce sens. Les luttes polémiques avec l'Eglise catholique ont passé à L'arrière-plan, et c'est moins en attaquant directement le catholicisme que par la simple prédication de l'Evangile, que se sont fondées de nombreuses Eglises de prosélytes. L'œuvre créée par M. Mac Ail, avec un si rare dévouement, s'est étendue non seulement en France, mais en Algérie. De tous côtés les Eglises particulières ont compris cette nécessité de
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l'évangélisation, et on Bretagne, en Saintonge, dans le Nord, on a vu de nombreux ouvriers se consacrer à cette grande œuvre. Si l'on jette un regard en arriéré, il est aisé de se convaincre que dans cette période, qui s'achèvera avec le siècle, l'activité religieuse et charitable n'a cessé de grandir. La Société des Missions évangéliques après avoir créé la Mission du Lessouto, qui a sauvé une population menacée dans son existence et lui a conservé son autonomie, œuvre admirable digne des traditions libérales de la France, a étendu son action à Tahiti, au Zambèze, au Sénégal, au Congo français. Nos grandes Sociétés d'évan- ^élisation ont vu s'étendre le champ de leur activité; de tous côtés de nouvelles stations ont été fondées dans le même temps où le nombre des œuvres de charité et de relèvement se multipliait.
L'Eglise libre consacrait à l'évangélisation ses meilleures forces sous l'impulsion de Frédéric Monod et de ses amis, et voyait de nombreux auditoires se réunir dans les lieux de culte qu'elle avait établis. Les wesleyens, après avoir été jusqu'en 1852 une mission dépendante de la Conférence anglaise, se constituèrent en Eglise spéciale et firent aussi une œuvre d'évangélisation que favorisèrent les luttes ecclésiastiques alors si ardentes dans l'Eglise réformée. Les baptistes dirigèrent leur active propagande au sein des populations catholiques et créèrent, surtout dans le Nord, quelques communautés importantes. Le protestantisme ne pouvait rester indifférent à l'étude comme à la solution des questions sociales. Nous avons le droit de dire que les protestants ont été les premiers à prendre de généreuses initiatives. Aussi pouvons-nous citer avec fierté ceux de nos coreligionnaires qui ont donné tant de preuves de leur dévouement à la chose publique. Au nom d'Edmond de Pressensé se rattache le souvenir d'une noble vie dépensée pour la victoire de grandes causes. Ce n'était pas assez pour lui de défendre l'Evangile par une parole puissante, comme par une plume éloquente ; il savait combattre le mal avec une ardeur incomparable, et, sur son lit de mort, sa dernière pensée fut pour la victoire de l'honneur moral de la France compromis par la corruption littéraire de ce temps. La question de la participation aux bénéfices a trouvé dans M. Charles Robert le plus persévérant des défenseurs; l'œuvre des habitations ouvrières se personnifie dans M. Jules Siegfried, et celle de la coopération n'a pas de représentants plus autorisés que MM. Gide et de Boyve. Nul n'a plaidé avec plus d'autorité la cause du repos dominical que M. Léon Say, et M. Richard Waddington s'est fait le défenseur des ouvrières dans les manufactures. M. le pasteur Robin, en même temps qu'il s'occupait de la question du régime des prisons, avec une autorité qui s'imposait, devenait l'initiateur de l'Assistance par le travail, pendant que M. le pasteur Arboux se dévouait au succès de la cause de la mutualité. Mais le protestantisme tout entier s'associait à ces généreux efforts, dont le pasteur
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Fallot savait, avec ardeur, proclamer la nécessité, alors que se formait la Ligue de la moralité publique. La fondation de l'Association protestante pour l'étude pratique des Questions sociales, due au zèle de M. le pasteur Gouth, vint en donner la preuve. Ce n'est pas là un des traits les moins intéressants de l'évolution de la pensée protestante entrant en contact direct avec le socialisme pour l'étudier avec ses méthodes particulières.
Ce n'est rien exagérer que de parler d'un renouveau au sein des Eglises protestantes. Sans doute, elles n'échappent point aux critiques, mais il serait injuste de ne pas constater cette marche en avant, signe certain de vie.
C'est sous cette influence que le journalisme religieux s'est transformé. Au lieu des quelques journaux qui paraissaient en 1840, nous relevons un chiffre de plus de soixante publications. La Revue chrétienne, fondée par MM. J. Hollard et de Pressensé, en 1853, a repris la tradition du Semeur en arborant pour devise « Evangile et Liberté » ; la Société de l'Histoire du protestantisme, créée par l'initiative de M. Read (1852), commençait la publication de son Bulletin, devenu l'une des sources les plus précieuses pour l'histoire de la France. Quelques années plus tard se fondait par ses soins une bibliothèque dont son président, M. le baron F. de Schickler, a su faire une des plus belles collections de Paris.
De plus en plus le protestantisme français a tenu à affirmer sa vie par la création d'un mouvement scientifique et littéraire dont l'importance grandit chaque jour. La publication du savant ouvrage de M. Reuss sur La Bible a honoré la science protestante, et Y Encyclopédie des sciences religieuses , due à l'initiative de M. le doyen Lichtenberger, a donné la preuve que la France protestante savait faire revivre les traditions des érudits et des savants de la Réforme. Des revues comme celles publiées à Strasbourg et à Montauban avaient favorisé le noble travail de la pensée religieuse, et après avoir été si longtemps tributaires de l'étranger au point de vue théologique, les protestants français virent les travaux de leurs docteurs discutés et appréciés en Allemagne comme en Angleterre.
Si ces résultats ont été obtenus, si la science a été ajoutée à la foi, il faut en faire remonter la cause à la création d'un enseignement théologique auquel se sont consacrés des hommes dont le protestantisme français doit honorer le souvenir. A Montauban : Encontre, Frossard, A. Monod, Bonnard, de Félice, Jalaguier, Ch. Bois, Nicolas, Bonifas; à Strasbourg : Fritz, Bruch, Matter, Wilm, Reuss, Baum, Schmidt, Colani furent les ouvriers de cette grande œuvre.
Si la Faculté de Strasbourg a été perdue pour la France, après la guerre de 1870, la Faculté de théologie protestante de Paris, créée en 1878 et inaugurée
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gurée par Jules Ferry, représente avec distinction les études sacrées dans la grande Université parisienne.
L'activité dans le domaine des sciences historiques n'a pas été moins remarquable et la liste serait longue à établir des études consacrées au passé de notre histoire. Il ne s'est pas écoulé d'années sans que Ton ait eu à signaler la publication de savantes études signées des noms de MM. Athanase Coquerel fils, Read, Bersier, Rabaud, Vaurigaud, Douen, Arnaud, de Félice, Weiss, de Schickler, Benoit, Hugues, Buisson, Keuss, Delaborde, Gadier, Schefer, Corbière.
Il ne nous est pas moins précieux de constater un mouvement littéraire auquel s'associent les noms si aimés de M,nes de Pressensé, Guizot-de Witt, Bersier. de Coninck, Decoppet, qui ont su nous affranchir des traductions des livres étrangers par la publication d'ouvrages que traverse un esprit français fait de grâce et de sérieux.
La littérature religieuse est entrée elle aussi dans des voies nouvelles et a fourni à nos Eglises des œuvres d'édification remarquables. On ne s'étonnera pas si nous plaçons au premier rang les sermons d'Eugène Bersier. A une parole sobre, élevée, d'une admirable simplicité, il unissait une connaissance du cœur qui faisait de cet orateur de race, un des premiers moralistes de ce temps. L'Eglise réformée ne compta pas de serviteur plus dévoué et qui ait fait plus honorer son nom. Nous voudrions pouvoir citer les noms des orateurs qui ont élevé la prédication protestante à un niveau remarquable ; nous ne rappellerons que le souvenir de ceux qui ne sont plus : E. de Pressensé, le plus entraînant de tous; Viguié, à la parole chaude et vibrante; Delmas, si imprévu, si lettré; Bastie, original et fort; Recolin, désireux de convaincre; Verny, esprit puissant; Horace Monod, toujours à l'œuvre; Rognon, le plus classique de nos prédicateurs; Coquerel fds, disert et profond; Pelissier, dont la parole était si ardente.
C'est ainsi que, malgré leur petit nombre, les protestants français ont compris la grandeur de leur mission et la poursuivent avec une inébranlable confiance dans la protection divine.
Lorsque le 18 octobre 1885, dans toutes leurs Eglises, ils rappelèrent avec émotion et reconnaissance le souvenir deux fois séculaire de la révocation de l'Edit de Nantes, ils purent affirmer hautement que ce n'était pas en vain que leurs nobles ancêtres étaient morts pour laisser vivre leur conscience. A l'heure présente leurs Eglises sont à l'œuvre et ce n'est pas sans un sentiment de légitime fierté qu'ils peuvent présenter le tableau de leur activité religieuse, missionnaire et sociale au cours de ce siècle.
Ils opposent à la situation précaire et misérable qui leur était faite aux approches de la Révolution française un développement qui reste à l'honneur
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de la Réforme. Si pour le service des Églises on comptait en 1802 à peine une centaine de pasteurs, ce chiffre s'élève aujourd'hui à plus de mille. A la pénurie d'oeuvres religieuses des premiers jours du siècle correspond un ensemble remarquable de Sociétés bibliques, missionnaires, d evangélisation, d'instruction, d'oeuvres pastorales, de charité, de bienfaisance, de relèvement, de protection, de prévoyance qui démontrent une société religieuse non pas entrée dans la voie de la décadence, comme le disent des adversaires, mais marchant à des conquêtes nouvelles.
Cependant le nombre des adhérents du protestantisme en France ne semble pas dépasser le chiffre de 700,000, en augmentation d'environ 175,000 sur le chiffre du recensement de 1806. Le plus grand nombre d'entre eux se rattachent à l'Eglise réformée, environ 560,000, d'après les données de M. le pasteur Dupin de Saint- André. Les luthériens seraient au nombre de 80,000; les Eglises libres réuniraient 7,000 adhérents, l'Eglise méthodiste environ 4,000, les baptistes, un chiffre un peu moindre (1).
Mais c'est moins au nombre des protestants qu'il faut regarder qu'aux principes dont ils sont les défenseurs. Le protestantisme reste en effet, suivant la parole de Samuel Vincent, « la religion des temps modernes », représentant la seule alliance possible de la foi et de la liberté.
C'est ainsi que l'ont compris des hommes qui ont honoré la France par la noblesse du caractère comme Henri Martin, par l'éloquence comme Jules Favrc, par la puissance de l'esprit comme Taine, car en mourant ils ont donné un témoignage public de leur sympathie pour la religion protestante. Comment oublier qu'un des maîtres de la pensée moderne, Renouvier, a déclaré, comme l'avait fait l'illustre Laveleye, que la solution du conflit entre l'Etat et l'Eglise était dans la rupture de la France avec Rome! Si les formes catholiques se sont maintenues dans notre pays, les principes de la Réformation ont pénétré profondément la société française, qui, par ses représentants les plus éminents, répudie les doctrines du Syllabus. Si, à deux siècles de distance, le penseur compare, sans passion, les théories religieuses et politiques que soutenait Bossuct aux théories que défendait Jurieu, il devra reconnaître que de l'œuvre du grand évêque rien n'est demeuré, alors que la défense de l'exilé est devenue victorieuse. Les réformés ont eu du moins, dans leurs malheurs, la gloire d'avoir maintenu ces traditions libérales auxquelles notre pays, malgré les luttes et les persécutions, revient toujours. Tel est ce caractère de la Réforme qui, en associant l'Evangile et la Liberté, lui a donné droit de cité en France.
(1) Il est très difficile d'arriver à une estimation exacte, mais il ne paraît pas probable que ces chiffres soient au-dessus de la vérité. On consultera utilement sur cette question un intéressant article de M. Lods, dans Y Annuaire du protestantisme français, p. 149.
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« La Réforme, a écrit Guizot, a fait rentrer les croyances religieuses dans la circulation générale; elle a rouvert aux fidèles le champ de la foi, où ils n'avaient plus le droit d'entrer. Elle a eu en même temps un second résultat; elle a banni, ou à peu près, la religion de la politique, elle a rendu l'indépendance au pouvoir temporel (1). »
Gardiennes de ces traditions, les Eglises protestantes de France doivent rester, dans la patrie, un asile ouvert à ceux qui, cherchant la vérité, ne peuvent s'incliner devant l'infaillibilité romaine.
Par les travaux de leurs penseurs, de leurs érudits, de leurs historiens, elles doivent prouver qu'il n'y a pas d'antagonisme réel entre la' science et la foi.
Qu'il s'agisse d'ordre, de progrès, de justice, elles doivent proclamer que le salut est en Jésus-Christ, dont les paroles demeurent éternellement.
Telle est la mission réservée dans notre patrie au protestantisme, mission de paix et de relèvement. Ses défenseurs ne sauraient concevoir pour lui un plus glorieux avenir.
FRANK PUAUX.
(1) Guizot, Cours d'histoire moderne, 1828.
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